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Timothé, stagiaire en maraîchage de Zone Sensible, 2018
Photo Sylvain Gouraud
Tout a commencé avec une obsession : celle d’Olivier Darné, 25 ans à l’époque, passionné par le miel. En 1996, le plasticien installe quelques ruches sur les toits de la ville où il vit et travaille, Saint-Denis. Ce « Miel Béton » – vendu encore aujourd’hui à la ferme – s’avère délicieux, riche des saveurs des milliers de fleurs poussant sur les balcons et dans les jardins publics. À l’instar de la diversité dyonisienne, la ville comptant pas moins de 135 nationalités différentes, ce miel-œuvre révèle une densité invisible, que l’on peut désormais sentir et manger. Rien d’étonnant donc à ce que, vingt ans plus tard et après avoir poursuivi ses recherches en art et agriculture, Olivier Darné remporte, avec son collectif Le Parti Poétique, un appel à candidatures de la Ville de Saint-Denis pour la reprise, aux côtés des Fermes de Gally, de 3,7 hectares de terres agricoles. Ainsi est née Zone Sensible.
Le nom est beau, quoique trop souvent accolé par les médias dominants à l’archétype de la banlieue difficile, où les voitures brûlent dans une atmosphère de fin du monde. « Mais normalement, une zone sensible, on en prend soin », nous souffle Franck Ponthier, maraîcher en chef de la ferme – notre guide, pour cet après-midi de janvier les pieds dans la terre humide. Et de nous raconter que le nom, écrit en grandes lettres sur la façade côté rue, a commencé par faire grincer des dents les locaux, lassés de l’expression. L’occasion, mine de rien, d’expliquer aux habitants la mission sociale, culturelle et agricole de la ferme, afin de rendre aux mots « Zone Sensible » leur autonomie poétique.
Zone Sensible à Saint-Denis, 2018
Photo Jean Pierre Sageot
Car c’est la grande mission de la ferme : s’intégrer au mieux dans le territoire de Saint-Denis. Souvent, les enfants venus avec leur classe reviennent avec leurs parents. Parfois, un anniversaire se célèbre sur la pelouse. Un soir, le concert de deux rappeurs de Saint-Denis, 2Spee Gonzales et Dino Killabizz, a introduit la projection du film Mon incroyable 93 (2016, Wael Sghaier). Il y a aussi des bénévoles qui viennent jardiner selon leurs possibilités (une cinquantaine au total), des personnes âgées qui participent à des cueillettes suivies d’ateliers de cuisine, et des familles qui découvrent, grâce aux médiateurs, les œuvres d’art cachées derrière la serre. Car chaque été, Zone Sensible accueille une poignée d’artistes en résidence au sein de son « 365 – espace d’art contemporain à ciel ouvert », avec la collaboration du [N.A!] Project (un fonds d’art créé par le fondateur de la marque [N.A!] Nature Addict, Bertrand Jacoberger).
Première exposition à l’Espace 365 de Zone Sensible, 2018
Photo Parti Poétique
L’été dernier, la jeune Morgane Porcheron (née en 1991) y a installé deux œuvres pérennes, des « morceaux d’architecture » inspirés de la serre voisine, devenus ici sculptures minimales… Mais emplies de graines qui, petit à petit, ont brisé les parois lisses et poussé librement. « Je n’ai plus trop mon mot à dire sur ces œuvres, la nature reprend ses droits ; ce qui m’intéresse, c’est de faire une comparaison entre ces deux formes très rigides et quelque chose de plus incontrôlable, de plus naturel, qui vient les contrecarrer », nous explique-t-elle par téléphone, curieuse de savoir à quoi ressemblait Construction structurée le jour de notre visite. Par la suite, c’est Franck, le maraîcher, qui s’occupera de cueillir et de replanter les deux œuvres.
Raphaël Dallaporta, Oeuvre Méridienne, 2019
en résidence à Zone Sensible • © Raphaël Dallaporta
Tout à côté, le monumental cadran solaire de Raphaël Dallaporta est supposé donner l’heure – mais sous le ciel gris et bas de janvier, on se contente d’en observer la grâce géométrique. Plus riant, le brumisateur de vin rouge de Trapier & Duporté (quoique, encore une fois à sec, car là depuis l’été) nous interroge : « De quelle gueule de bois cette brume est-elle l’annonce (…) ? ». Chaque œuvre de cette galerie d’art en plein air est accompagnée d’un texte explicatif, témoin de la volonté de clarté de Zone Sensible. À ce titre, une série de photographies de Jean-Pierre Sageot documente le quotidien des cultivateurs de la ferme sous un beau soleil printanier.
Atelier Pollen Club au rucher de Zone Sensible, 2019
Photo Parti Poétique
Le bail, signé pour vingt-cinq ans, veut rester synonyme d’un « écosystème vertueux » – pour « rendre les gens autonomes ; pas juste des consommateurs, mais des acteurs. »
Faire le lien entre art et nourriture, telle est donc l’idée maîtresse de la ferme. Les anciens silos à grains, où viendront prochainement s’installer les ruches, attendent également l’artiste qui leur refera une beauté. La cuisine d’extérieur, qui a accueilli en septembre un repas-performance gourmand signé Trapier & Duporté (durant lequel chacun dînait avec les doigts puis brisait son assiette en argile dans un geste théâtral), a été conçue par l’équipe de designers de ConstructLab. Influencé par cette effusion des sens, Franck Ponthier sourit : « C’est vrai que, quand on travaille le sol, on fait des mouvements de danse », et confie qu’il n’avait aucune accointance avec le milieu culturel avant de travailler à la ferme.
Prochainement, Zone Sensible se transformera et accueillera des bâtiments en dur, avec une académie de cuisine, un restaurant et une galerie d’art. « Les chefs de l’école de cuisine et les artistes en résidence travailleront aux côtés de personnes en insertion sur les métiers de la restauration, notre idée étant de faire se croiser les savoir-faire », souligne Mona Prudhomme, chargée des publics. Et si le très prestigieux chef Alain Ducasse est de la partie, le maître-mot reste celui de l’adaptation au territoire, pour renforcer les liens entre les dionysiens et leur ferme… Le bail, signé pour vingt-cinq ans, veut rester synonyme d’un « écosystème vertueux » – pour « rendre les gens autonomes ; pas juste des consommateurs, mais des acteurs ». Et qu’importe si, pour faire comprendre l’emplacement de la ferme, il faudra toujours dire : « Juste à côté du MacDo ».
Zone Sensible
La ferme est ouverte au public en entrée libre chaque samedi de 10h à 18h à partir du 21 mars 2020.
112 Avenue de Stalingrad • 93200 Saint-Denis
www.facebook.com
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