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Simon Baker
Photo Léa Crespi pour Beaux Arts Magazine
Vous avez quitté un musée international dédié à tous les médiums, à Londres, pour une institution parisienne plus intime et entièrement consacrée à la photographie. Qu’est-ce qui vous a motivé ?
Simon Baker
PhotosLéa Crespi pour Beaux Arts Magazine
J’ai travaillé pendant huit ans à la Tate Modern où j’étais le tout premier conservateur en chef pour la photographie et la création internationale. Ce lieu s’est ouvert tardivement à la photographie et sa collection se résumait aux artistes plasticiens ou conceptuels. Sa stratégie était donc, avant tout, de réunir l’histoire de l’art et la photographie. La dernière exposition que j’ai organisée et qui vient de se terminer, « Shape of Light », avait d’ailleurs pour objectif de montrer qu’il n’existe pas de distinction entre ce médium et l’art abstrait. Il y a déjà plus d’un siècle, les surréalistes et le Bauhaus nous ont prouvé que la photographie faisait partie d’un tout et ne pouvaient être envisagée en tant que genre exclusif. En créant un genre à part, le risque est de passer à côté d’un pan entier de l’art moderne et contemporain. En France, où il y a une vraie histoire de la photographie – la création de la MEP en témoigne –, il est intéressant de montrer que, depuis une quarantaine d’années, les choses ont changé. Les artistes ne sont plus des photographes mais « travaillent avec la photographie ». C’est donc cette opportunité d’abolir les frontières entre art contemporain et photographie qui m’a avant tout attiré.
S’agirait-il finalement de poursuivre ici cette mission entreprise à la Tate ?
À la différence de la Tate, la MEP est une institution qui a été créée pour promouvoir la photographie. Aujourd’hui, sa mission est d’accepter – tout en restant ce lieu spécifique – que la photographie contemporaine est au cœur de tous les arts, métissée avec la peinture, la sculpture, la mode, l’architecture, les performances et les installations… Le travail d’Elad Lassry au Plateau / Frac Ile-de-France en ce moment [jusqu’au 9 décembre] en est un bel exemple. En mélangeant photo, sculpture et film, l’artiste interroge le statut « objet » de l’image. J’ai envie d’ouvrir le monde de la MEP à ce genre de réflexion, au moment où Paris est devenu un lieu de challenge en termes de photographie. Avec des voisins comme Le Bal, le Jeu de paume, la fondation Henri Cartier-Bresson ou encore la galerie de photographies du Centre Pompidou, la question qui se pose pour nous est : « Que peut-on faire de plus pour la photographie aujourd’hui ? » À la Tate, il s’agissait d’infiltrer de la photo dans l’art. Ici, ce sera plutôt l’inverse.
Est-ce votre vision pour le futur de l’institution ?
Il n’y a pas une seule grande ligne éditoriale ; je ne prône pas une seule histoire de la photographie. Le plus important sera de rester en contact avec l’héritage de la MEP, sa tradition et sa collection, tout en montrant de nouvelles choses.
Cela passe-t-il par une redéfinition des espaces ?
En effet, les espaces seront complètement réorganisés. La MEP est pensée comme une chapelle pour les photographes et les initiés qui la défendent. Pourtant, c’est la seule institution de cette taille disposant de tous les attributs d’un grand musée : salles d’exposition, auditorium, bibliothèque, café, librairie, bureaux… Les ressources sont énormes ; il fallait les révéler et nos actions culturelles prévoient une forte implication des visiteurs. Le sous-sol accueillera, à côté de la bibliothèque, un nouvel espace pédagogique avec une galerie didactique, des workshops et des ateliers tournés vers les plus jeunes et les néophytes. La librairie occupera l’entresol, avec une salle qui pourra accueillir des signatures, des salons de lecture… La cour elle-même s’ouvrira aux événements. La MEP va devenir un lieu de rencontre pour permettre aux photographes et aux éditeurs d’échanger avec leur public. L’espace culturel doit aussi être social. J’avais déjà œuvré à la Tate pour l’arrivée de la foire Offprint, et j’ai envie de recréer ici cette ambiance où tout le monde parle, débat. C’est magnifique de pouvoir discuter avec l’artiste, de comprendre son travail, ses voyages. Le livre photo rend l’art accessible et démocratique.
Coco Capitán, Boy in Socks, London, UK, 2017
Nouvelle coqueluche de la mode, Coco Capitán a le goût des poses incongrues et des mises en scène ironiques. Son travail mélange peinture, écriture, vidéo et photographie. L’espièglerie sans limite.
© Coco Capitán
Quelles seront les grandes lignes de votre programmation ?
La première grande exposition sera consacrée à l’artiste et poète Ren Hang, qui nous a quittés l’an dernier à l’âge de 29 ans. Il était l’une des jeunes voix de la photographie chinoise, qui a connu une ascension rapide en Occident. Son travail sur les corps a renouvelé le genre du nu, en traitant le féminin et le masculin avec la même distance amusée. J’avais à cœur de lui rendre hommage, et ce sera chose faite ici. Nous présenterons également l’artiste et photographe de mode espagnole Coco Capitán. Comme chez Ren Hang, l’écriture a une part importante dans sa réflexion. Ces deux artistes véhiculent des messages inspirants et engagés sur le genre et l’identité. Cette première saison a été pensée comme un clin d’œil à l’exposition de Bettina Rheims, « Modern Lovers », en 1990, la première de la MEP encore en friche. J’avais envie de revenir sur cette idée d’amants modernes et de voir ce qu’on peut y apporter de plus, vingt-huit ans après, alors qu’il y avait déjà beaucoup d’audace à l’époque.
« En tant que Maison européenne de la photographie, il est important de pouvoir offrir à ces jeunes talents une vitrine à Paris. »
Simon Baker
Votre programmation ne mise-t-elle pas également sur la découverte et l’accompagnement des acteurs émergents de la photographie ?
C’est l’une de nos missions phares, qui se traduira par l’attribution d’un espace aux photographes peu ou pas connus. Il est finalement assez rare de voir des expositions monographiques consacrées à un seul artiste émergent. Le niveau 1 accueillera désormais toutes les six semaines, pour une programmation souple et réactive, un jeune talent. Je voulais inaugurer cet espace avec la lauréate du premier prix Dior de la photographie pour jeunes talents, qui s’adresse aux étudiants et nouveaux diplômés des grandes écoles dans le monde. Yoonkyung Jang, de l’université Chung-Ang, à Séoul, qui a remporté ce prix à Arles, cette année, aura carte blanche à la MEP. Son travail et ceux des finalistes – dont beaucoup venaient de Chine, du Japon ou de Corée du Sud – témoignent de l’effervescence créative asiatique. Les écoles les plus prometteuses ne sont plus seulement à Londres ou à Paris. La deuxième artiste programmée dans cet espace sera la Chinoise Guo Yingguang, découverte lors des Rencontres d’Arles. En tant que Maison européenne de la photographie, il est important de pouvoir offrir à ces jeunes talents une vitrine à Paris. Marguerite Bornhauser puis Adele Gratacos viendront compléter cette sélection de l’année 2019.
Il y a vingt ans, à sa naissance, Paris Photo se définissait aussi comme « une manifestation consacrée à la photographie d’art en Europe ». Aujourd’hui, la foire reste sur un créneau assez classique, où les grands noms historiques prennent le pas sur l’innovation et les jeunes talents. Êtes-vous d’accord avec ce constat ?
Les jeunes talents sont présents à Paris Photo, mais il faut les chercher un peu… C’est le cas sur toutes les foires d’art, comme à Art Basel [Bâle], à la Fiac [Paris] ou à Frieze [Londres]. Les stands sont très chers, et peu de galeries peuvent prendre le risque d’un accrochage inédit. Il est vrai que les galeries ont plus de marge de manœuvre dans les événements satellites, comme Fotofever, le parcours Photo- SaintGermain ou encore Approche.
Hassan Hajjaj, Alya, 2014
Des voiles léopard, des logos et monogrammes détournés, des couleurs explosives et des soupes Campbell’s version marocaine. Les portraits d’Hassan Hajjaj ont le goût de faire tomber les clichés autour de la femme et de la pop culture arabe. À découvrir à la MEP en septembre 2019.
© Hassan Hajjaj, Courtesy Hassan Hajjaj et Alia Al-Senussi
Depuis quelques années, on présente Paris comme la capitale mondiale de la photographie. Comment expliquer cet engouement ?
Historiquement déjà, Paris a un avantage certain par rapport à Londres ou à New York. C’est la ville de Man Ray, d’André Kertész, de Germaine Krull… Les plus grands noms de la photographie ont immortalisé les visages de Paris et cela a marqué profondément l’imaginaire du public, qu’il soit amateur ou collectionneur. Ensuite, il y a eu deux moments clés. Le premier a été le déménagement de Paris Photo du Carrousel du Louvre au Grand Palais. La décision de Julien Frydman a changé radicalement la perception de la foire pour les collectionneurs, qui viennent principalement des États-Unis. Une foire est avant tout une expérience et la verrière du Grand Palais est l’écrin idéal pour lui donner un nouveau souffle et attirer les plus grandes galeries. Le second a été la vente Richard Avedon en 2010 chez Christie’s. Normalement, une vente comme celle-ci aurait dû se tenir à New York ; elle consacre ainsi définitivement la capitale française comme un haut lieu du marché de la photo. En même temps, à l’international, Paris est perçu comme l’une des scènes les plus créatives du monde. Il est aussi facile de venir y travailler, surtout depuis le désastre du Brexit à Londres. Cela crée une émulation nouvelle dans les institutions.
Le Mois de la photo, organisé par la MEP, n’aura pas lieu l’année prochaine. François Hébel, directeur artistique de l’édition 2017, qui veut élargir le programme au Grand Paris, nous confiait que le pari serait réussi si tous – la Mairie de Paris, les institutions parisiennes et extra-muros – étaient partantes… Peut-on parler d’échec de l’ouverture de Paris vers sa banlieue ?
Je ne sais pas si l’on peut parler d’échec mais, dans tous les cas, l’idée d’ouvrir le Mois de la photo au Grand Paris est pertinente. Les galeries s’installent, par obligation, de plus en plus loin. C’est déjà ce qui s’est passé à Londres – avec succès. Il faut repenser la géographie du marché de l’art. La MEP est très implantée dans le Marais, mais ce serait intéressant de voir ce qu’on peut faire avec les autres acteurs du Grand Paris pour aller en ce sens. Nous travaillons déjà sur des partenariats importants avec l’Institut du monde arabe et la Cité internationale des arts autour de la Biennale des photographes du monde arabe contemporain. Nous sommes en cours de repositionnement, alors, tout est envisageable !
JR - Momentum
Du 7 novembre 2018 au 10 février 2019
Maison européenne de la photographie - Paris • 5/7 Rue de Fourcy • 75004 Paris
www.mep-fr.org
À écouter
Vendredi 9 novembre, dans le cadre de la Plateforme de Paris Photo, conversation spéciale entre l’artiste japonais iconique Daidō Moriyama et Simon Baker, le nouveau directeur de la MEP.
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