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Fondation Louis Vuitton

Rencontre avec Cindy Sherman : “J’utilise mon visage comme le peintre une toile vierge”

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À l’honneur à la fondation Louis Vuitton, l’artiste new-yorkaise qui se joue de l’identité comme de l’usurpation, de la fascination comme de la répulsion, évoque quarante-cinq ans de mascarades.
Cindy Sherman dans son atelier à Greenwich Village, New York
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Cindy Sherman dans son atelier à Greenwich Village, New York, 2020

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© Beaux Arts & Cie / Photo Franck Bohbot

New York, samedi 15 février 2020. Il est 14 h, le ciel est fabuleusement bleu et réfrigéré à moins 8 °C dans ce quartier de Greenwich Village qui, en dépit de la gentrification de New York, semble libre et presque sauvage. Mais c’est un doorman investigateur (l’équivalent de nos concierges en version chic) qui m’accueille à l’entrée de l’immeuble où Cindy Sherman vit et travaille, dans son penthouse du dernier étage. Après un interrogatoire semblable à celui d’un agent d’aéroport américain, j’accède à l’appartement de Cindy Sherman qui m’accueille, très surprise, en sueur et en tenue de sport. Elle avait oublié notre rendez vous… Ça commence mal ! Mon stress s’accroît instantanément, d’autant que, pour sa rétrospective parisienne à la fondation Louis Vuitton, elle n’a accordé que deux entretiens à la presse : au quotidien Le Monde et à Beaux Arts Magazine. Son appartement est extrêmement lumineux, simple, paisible et décoré d’œuvres de jeunes artistes plutôt que de stars du marché.

Nous descendons rapidement à l’étage inférieur, dans son studio, où elle crée seule toutes ses photographies. Cela fourmille de livres, d’images accrochées aux murs, de perruques, de tenues improbables, de disques et de CD, de pages de journaux découpées, d’objets bizarres, d’appareils photos, de miroirs… mais tout semble assez ordonné et cool autour de son bureau et de son ordinateur. Je m’assieds à côté d’elle, je la regarde et suis d’emblée fasciné par la jeunesse de cette artiste de 65 ans dont le visage semble lisse et banal, alors que depuis quarante ans elle s’est travestie dans tant de visages extrêmes, de l’héroïne de film au clown gore, en passant par des caricatures de collectionneuses américaines ou des hommes androgynes. En réalité, Cindy Sherman est méconnaissable de simplicité, comme si son visage était un écran. C’est une star mais elle est face à moi comme une voisine.

Cindy Sherman et Fabrice Bousteau dans l’atelier de Cindy Sherman, New York
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Cindy Sherman et Fabrice Bousteau dans l’atelier de Cindy Sherman, New York, 2020

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© Beaux Arts & Cie / Photo Franck Bohbot

Fabrice Bousteau : Vous êtes habillée d’un jogging, vous venez de faire de la gym… En fait, je me demande comment une artiste comme vous organise ses journées ?

Cindy Sherman : Cela dépend mais, souvent, le matin, je fais de la gym et/ou j’ai des rendez-vous. Cela me permet l’après-midi de réaliser des photos dans mon studio, ou bien de répondre à mes e-mails, de travailler sur l’accrochage d’une exposition, à un catalogue ou à toutes ces sortes de choses qui prennent un temps fou !

Comment se déroule le temps des idées, de la création ? Quand vous créez une série de photographies, cherchez-vous l’idée ou vous apparaît-elle soudainement ? Prenons un exemple : pouvez-vous me dire comment est née la série « History Portraits » et plus particulièrement l’image Untitled #216 (datée de 1989), dont Beaux Arts Magazine a fait sa couverture en janvier 2012 ?

Beaux Arts Magazine N°331
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Beaux Arts Magazine N°331, Janvier 2012

Une idée me vient le plus souvent spontanément ! Mais, bien sûr, il m’arrive de chercher et d’attendre. C’est parfois facile, comme une évidence, et parfois extrêmement difficile et le fruit d’un long processus. C’est à chaque fois différent. Cette série sur l’histoire de l’art est née de la commande d’une entreprise qui voulait que je crée des images pour décorer une terrine en porcelaine de Limoges liée à Madame de Pompadour. J’ai donc décidé de faire des photos en la représentant. Cela m’a tellement plu qu’un an plus tard, j’ai entrepris cette série de portraits historiques. Pour cette photographie précisément, j’étais alors installée à Rome pour deux mois, dans un studio dont la propriétaire était une parente de la famille Borghèse ; elle m’avait prêté la robe que je porte sur l’image, qui fait partie de son héritage familial. Le tissu de l’arrière-plan provient sans doute des Puces de Rome, la couronne aussi, j’y ai peut-être également acheté les faux seins, je ne m’en souviens plus très bien… La plupart de mes toilettes pour la série « History Portraits » étaient bricolées, faites d’assemblages de tissus provenant de différents vêtements. Chacune de mes séries s’accompagne d’un vestiaire spécifique.

Combien de temps et de prises de vue vous a-t-il fallu pour obtenir une telle image ?

Le maquillage a été très long car j’utilisais une perruque afin d’allonger mon front. Généralement, le maquillage me prend environ deux heures, mais cela dépend de sa complexité. À l’époque, je travaillais avec un appareil argentique et n’avais le temps que pour une seule pellicule par jour. En général, j’utilisais toute la pellicule, me démaquillais, puis développais les clichés pour me rendre compte du résultat. Mais si je devais tout recommencer, cela pouvait me prendre jusqu’à une semaine. Aujourd’hui, je travaille uniquement en numérique, ce qui est beaucoup plus rapide.

Vue de l’atelier de Cindy Sherman à Greenwich Village, New York
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Vue de l’atelier de Cindy Sherman à Greenwich Village, New York, 2020

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© Beaux Arts & Cie / Photo Franck Bohbot

Comment décidez-vous qu’une image est achevée ?

Lorsque cela fonctionne ! Ou, au contraire, quand je décide d’abandonner et de me rendre à l’évidence que cela ne donnera rien. Pour une série, c’est pareil, je la considère achevée lorsque je suis lassée. Quand j’ai l’impression que mon cerveau est juste un peu frit ! Une série me demande en moyenne six mois de travail. Une idée peut jaillir d’une perruque que j’aime beaucoup, d’un vêtement, d’un accessoire trouvé par hasard. Cela passe souvent par de nombreux essais et erreurs.

Que faites-vous des rushes, de ces images qui, à vos yeux, ne fonctionnent pas… Les gardez-vous ?

Je garde absolument tout. Vous savez, les goûts changent et, des années plus tard, il m’arrive de les regarder et de me dire que ce n’est pas si mal… Je suis souvent sollicitée, comme de nombreux artistes, pour des événements caritatifs. Ce sont généralement ces images-ci que je donne alors.

Vous travaillez seule, sans assistant, et endossez tous les rôles : à la fois maquilleuse, costumière, photographe et modèle. Pourquoi êtes-vous votre propre modèle ? Est-ce parce que votre visage a une plasticité particulière, capable de se transformer indéfiniment, tel celui d’Isabelle Huppert, par exemple, que vous connaissez personnellement ?

Cindy Sherman, Untitled #359
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Cindy Sherman, Untitled #359, 2000

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épreuve couleur chromogène • 74,9 × 49,5 cm • Coll. Glenstone museum, Potomac • Courtesy Cindy Sherman & Metro Pictures, New York

Je ne sais pas. Si au moins je savais ce que j’attends d’un modèle… Le plus souvent, je ne comprends ce que je cherche que lorsque je me regarde dans le miroir que j’ai placé à côté de mon appareil photo. Comment expliquer l’inexplicable à quelqu’un d’autre ? J’ai essayé de prendre d’autres personnes pour modèles, des membres de ma famille ou des gens dont je suis proche, mais j’étais mal à l’aise, j’avais davantage l’impression de les divertir qu’autre chose. Cela ressemblait à un jeu. Je ne voulais rien leur imposer, je n’aime pas diriger ou donner des ordres. Isabelle m’a demandé de prendre une photo d’elle, et elle serait sans doute un modèle génial… Mais je suis incapable de la diriger. Je préfère m’utiliser moi-même et m’en remettre au hasard, à l’imprévu. Me laisser surprendre. Parfois, il s’agit simplement de se perdre dans ses pensées devant l’appareil photo, ne pas réfléchir, ne pas se prendre la tête, juste expérimenter, quand on éternue, qu’on ferme les yeux ou qu’on se lève et commence à bouger… C’est là que cela fonctionne et que tout prend forme. À d’autres moments, quand j’ai une série en tête, je découpe des photos de visages qui me semblent intéressants dans des magazines et m’en inspire pour me maquiller, car c’est le commencement de tout pour chacune de mes transformations. En définitive, je ne leur ressemble jamais, mais je me métamorphose en une sorte de combinaison entre moi et cette image : ça devient quelque chose de nouveau. Il m’est arrivé de me référer à un visage et, plutôt que de ressembler même un peu à cette personne, je finissais par ressembler à quelqu’un d’autre. Un ex ou quelqu’un que je connais. À chaque fois que j’imagine une photo, le résultat final n’est jamais celui auquel je m’attendais.

Il y a beaucoup de disques dans votre studio. Travaillez-vous en silence ou en musique, et qu’écoutez-vous ?

J’ai absolument besoin de musique, de sons énergiques, comme de la dance, de l’électro, du hip-hop, même du métal, et j’écoute beaucoup une radio alternative, WFFM !

Vue de l’atelier de Cindy Sherman à Greenwich Village, New York
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Vue de l’atelier de Cindy Sherman à Greenwich Village, New York, 2020

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© Beaux Arts & Cie / Photo Franck Bohbot

Quand vous étiez étudiante, vous vouliez être peintre. La précision de vos images m’incite à me demander si votre pratique ne s’apparente pas à celle de la peinture…

J’utilise mon visage comme le peintre une toile vierge. On pourrait aussi considérer que les arrière-plans (des paysages que je photographie pendant mes voyages), intégrés grâce à Photoshop derrière chaque portrait, correspondent, en quelque sorte, à des couches de peinture successives. Mais, à la grande différence d’un peintre, je ne peux pas travailler en même temps sur plusieurs œuvres. Le shooting et le maquillage m’imposent de poursuivre le projet jusqu’à son terme, car cela n’aurait pas de sens de passer deux heures sur le maquillage, puis de passer à autre chose.

Quel est votre rapport à l’histoire de l’art ? Appréciez-vous le nouvel accrochage des collections du Museum of Modern Art ?

Je n’ai pas vraiment d’idées par rapport à l’histoire de l’art. J’étais une mauvaise élève dès qu’il s’agissait d’apprendre des dates et des noms, qui a fait ceci ou qui a fait cela… Je m’intéressais davantage au cinéma. Mais j’adore le fait qu’au MoMA tout soit désormais mélangé : la photographie et le film, la peinture et la sculpture, l’art outsider et l’architecture, tout ne forme plus qu’un. Ils ont fait un excellent travail.

Et quels sont les artistes « historiques » qui vous intéressent ?

Marcel Duchamp, Man Ray peut-être, et surtout Goya ! J’ai l’impression qu’il était en avance sur son temps à de nombreux égards. J’adore ses petits dessins fantastiques et comiques. Ils sont très perturbants…

Cindy Sherman, Untitled #602
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Cindy Sherman, Untitled #602, 2019

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impression par sublimation thermique sur métal • 193,7 × 222,3 cm • Courtesy Cindy Sherman & Metro Pictures, New York

Votre dernière série constitue un tournant dans votre œuvre : vous y représentez exclusivement des hommes. Pouvez-vous commenter en particulier l’image Untitled #602, qui montre un homme portant un tee-shirt avec l’une de vos photographies célèbres. S’agit-il d’une sorte de mise en abîme ?

Je porte sur cette photo un manteau personnel de Stella McCartney, que la créatrice m’a prêté. Cela fait des années qu’elle souhaitait que nous collaborions. Puis elle m’a dit qu’elle lançait une collection homme… Or, je réfléchissais depuis longtemps à l’idée de réaliser une série entièrement et exclusivement consacrée aux hommes, comme un défi en quelque sorte. Même si des hommes sont apparus dans mes précédents travaux (Bus Riders en 1976 ou « History Portraits » en 1989), je voulais aller plus loin. Stella McCartney m’en a donné l’opportunité en me prêtant des vêtements, que j’ai gardés pendant un an ici. C’était assez incroyable ! Le manteau est en fait un manteau de femme, et le pantalon est aussi celui de Stella. Quant au tee-shirt, je le portais par hasard lors du maquillage et j’ai décidé de le garder. Ce n’est donc pas volontaire. C’est un accident ludique ! Enfin, il me semble que je me suis inspirée, pour mon maquillage, d’une peinture de Gerhard Richter représentant Thomas Mann. Même si, à la fin, je ressemble plus à Brian Ferry ! L’arrière-plan est une photo que j’ai prise au Japon.

Comment pensez-vous que cette dernière série sera reçue ?

Je m’inquiète un peu du contrecoup qu’elle pourrait provoquer. Nous avons beaucoup réfléchi à l’intitulé de cette série, « Men ». Car peut-être ne sont-ils pas tout à fait des hommes, mais plutôt des femmes déguisées en hommes ? Ils le sont littéralement, mais je veux dire : que sont-ils supposés être ? Gays ? Lesbiennes ? Transgenres ? Dès le début, j’ai aimé cette ambiguïté, j’aimais ce que je voyais. J’ai aussi créé des couples. Après avoir conçu le personnage masculin, j’ai ajouté un peu de rouge à lèvres, un peu de mascara, changé d’habits afin de ressembler à sa sœur ou, peut-être, à son pendant féminin… Aujourd’hui, le monde entier et particulièrement les États-Unis sont extrêmement sensibles au politiquement correct, à la question du genre, des communautés. Un artiste, un acteur, un metteur en scène ne peuvent plus faire ce qu’ils veulent. On ausculte ce qu’ils créent en fonction de leurs origines. On en vient à de demander si un acteur peut jouer un trans ou un gay s’il ne l’est pas lui-même !

Votre compte Instagram compte plus de 300 000 abonnés. Vous l’avez ouvert en 2016 et rendu public l’année suivante. À l’origine, cela semblait être un compte privé ; aujourd’hui, vous y postez des œuvres spécifiquement créées pour Instagram, ainsi que des photos de votre vie. Pourquoi les mélanger ? Quel est le statut de ces images ?

Il n’y a rien de très personnel. Sauf peut-être une année où, à l’occasion de Noël, j’ai posté une image de moi avec mon dernier petit-fils. Je considère les images faites sur Instagram non comme des œuvres (elles ne sont d’ailleurs pas à vendre), mais comme des esquisses de mon travail. C’est aussi un jeu. Je peux ainsi réfléchir, expérimenter différentes toiles de fond, divers arrière-plans. De la même façon, je n’utilise aucun maquillage, mais joue avec les nombreux filtres disponibles sur l’application. Les seules images d’Instagram qui sont devenues des œuvres sont celles que j’ai reproduites en tapisserie, car cela m’a amusée de mélanger ancienne et nouvelle technologies. Ces visages en close-up reproduits sur un tissage à partir de pixels, cela fonctionne !

Comment vous êtes-vous impliquée dans la conception de l’exposition à la Fondation Louis Vuitton ? En êtes-vous la commissaire ?

Non, je les laisse structurer l’exposition, décider des œuvres et des séries qu’ils souhaitent montrer. J’interviendrai ensuite pour l’accrochage, dans lequel, en revanche, je m’implique beaucoup. Je demande des choses très précises concernant la hauteur des œuvres sur les murs, l’espacement entre chacune d’elles, leur ordre, le choix des vis-à-vis… C’est essentiel, d’autant que si l’architecture de Gehry est fantastique, les espaces d’exposition sont difficiles, car chaque niveau est différent, c’est complexe.

Quelle est votre relation avec Paris ?

Je connais Paris depuis longtemps, mon ex-mari est français. J’y ai un appartement dans le 7e arrondissement. Les premières années, je venais régulièrement, une fois par mois ou tous les deux mois. Maintenant, j’y vais peut-être deux fois par an, si je suis chanceuse.

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Cindy Sherman à la Fondation Louis Vuitton

Du 23 septembre 2020 au 31 janvier 2021

Retrouvez dans l’Encyclo : Cindy Sherman

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