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Récit

Berthe Weill, l’histoire oubliée de la première galeriste de Picasso, Matisse et les autres

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Berthe Weill ? Son nom ne vous dit sans doute rien. Pourtant, sans elle, Picasso et Matisse n’auraient jamais vendu leurs premières toiles. C’est dans sa minuscule galerie ouverte en décembre 1901 à Montmartre que les deux artistes – et tant d’autres noms de la modernité – ont pu exposer et vendre leurs premières œuvres. Première femme galeriste d’art moderne, elle a joué un rôle aussi considérable que méconnu dans l’explosion de l’art du début du XXe siècle.
Georges Kars, Portrait de Berthe Weill
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Georges Kars, Portrait de Berthe Weill, 1933

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Huile sur toile • 56 x 46 cm • Coll. particulière • © Maxime Champion / Delorme & Collin du Bocage

Rien ne prédisposait Berthe Weill, née en 1865 dans une grande famille juive modeste parisienne, à un tel destin. Jusqu’à ce jour où ses parents l’envoient en apprentissage chez un marchand d’estampes, Salvator Mayer. À ses côtés, la jeune femme apprend le b.a.-ba du commerce de l’art et se découvre une passion pour les beaux-arts. À la mort de son maître en 1897, elle ouvre d’abord une boutique d’antiquaire puis, en 1901, décide de lancer sa propre galerie, la galerie B. Weill.

Au milieu des marchands d’art, Berthe Weill, avec sa fougue et son humour grinçant, détonne…

Avec l’aide de Pedro Mañach, un jeune industriel catalan chargé de promouvoir les artistes espagnols installés dans la capitale, elle fait un pari osé. Sa galerie sera essentiellement consacrée à la seule peinture d’avant-garde. « Place aux jeunes », peut-on même lire sur la carte promotionnelle annonçant l’inauguration de la galerie. Elle n’a pas d’argent, loue un minuscule local de 9 m2 – et accroche les toiles encore humides le long d’un fil à linge pour pallier au manque de place. Ces tableaux, ce sont des Picasso, des Matisse ou des Lautrec ! Autant dire qu’au milieu des marchands d’art, rien que des hommes issus de la haute bourgeoisie, Berthe Weill, avec sa fougue et son humour grinçant, détonne… À cela s’ajoute ses « handicaps » – femme, elle est aussi célibataire et juive. Oui, mais voilà elle est douée d’un certain flair pour débusquer les peintres talentueux. « Un vrai talent de sourcier », résume dans un sourire Marianne Le Morvan, historienne de l’art, qui œuvre depuis des années pour la tirer de l’oubli.

Une référence pour la jeune peinture

En ce début du XXe siècle, qui voit Paris connaître une effervescence artistique sans précédent, Berthe Weill a l’œil pour repérer les meilleurs. Avant Ambroise Vollard, resté dans l’histoire comme le découvreur des contemporains, c’est elle qui la première repère le talent fou de Picasso et réalise sa première vente, trois toiles sur canevas représentant des scènes de tauromachie. Dans les Salons, elle recherche les nouveaux talents et n’hésite pas à donner une chance aux débutants. Avant leur découverte au Salon d’automne de 1905, elle expose déjà les Fauves (Matisse, Camoin, ou encore Dufy, Vlaminck et Manguin). Berthe Weill est aussi la première à présenter Picabia ou Metzinger. Elle enchaîne les expositions, en organisant parfois deux par mois ! Très vite, elle devient incontournable. « Sa notoriété est établie dès le début du XXe siècle, raconte Marianne Le Morvan, elle est la référence auprès des collectionneurs en matière de « jeune peinture ». »

Photographie de Berthe Weill (à gauche, l’homonyme de la galeriste, épouse de Nephtali), Nephtali (debout au milieu, le frère aîné de Berthe Weill), Berthe Weill (assise au milieu), et Adrienne Weill (la soeur de Berthe Weill, à droite)
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Photographie de Berthe Weill (à gauche, l’homonyme de la galeriste, épouse de Nephtali), Nephtali (debout au milieu, le frère aîné de Berthe Weill), Berthe Weill (assise au milieu), et Adrienne Weill (la soeur de Berthe Weill, à droite), vers 1900

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Coll. Marianne Le Morvan – Archives Berthe Weill

Hélas Berthe Weill n’a pas la fortune d’un Vollard ou, plus tard, d’un Paul Rosenberg, et faute de trésorerie, se fait souvent « chiper » les artistes qu’elle lance par des confrères qui peuvent leur acheter des toiles. Sans compter qu’elle est, de son propre aveu, une très mauvaise gestionnaire. Mais la marchande d’art ne renoncera pas. Et sa galerie, qui déménagera à trois reprises, restera active près de quarante ans !

Elle expose aussi de nombreuses femmes […] sans les traiter différemment de leurs collègues masculins.

Dans l’entre-deux-guerres, pour se démarquer de la concurrence de plus en plus féroce, elle monte chaque année une grande exposition collective thématique où elle invite les artistes qu’elle a lancés. Tous proposent une œuvre sur le thème choisi, tel que « Paris la nuit » ou « les oiseaux ». Elle édite aussi le bulletin de sa galerie : « Ce qui la rend aussi particulière, précise Marianne Le Morvan, c’est qu’elle fait un usage politique de ses cimaises. Pendant l’affaire Dreyfus, elle expose en vitrine un tableau où apparaît Émile Zola pour communiquer son opinion. En 1917, elle expose Modigliani – la seule exposition organisée de son vivant d’ailleurs – alors que l’extrême droite s’insurge contre l’influence africaine de son œuvre et que ses nus font scandale dès le soir du vernissage. » Elle expose aussi de nombreuses femmes, comme Hermine David et Suzanne Valadon, sans les traiter différemment de leurs collègues masculins.

Après avoir publié ses mémoires en 1933 intitulées Pan !.. dans l’œil ou trente ans dans les coulisses de la peinture contemporaine 1900–1930, Berthe Weill, qui a déménagé au 27 de la rue Saint-Dominique, rebondit, en exposant notamment le groupe Cercle et Carré, pionniers de l’abstraction. Mais au début de la guerre, la montée de l’antisémitisme contraint la galeriste juive à fermer définitivement sa galerie en 1940.

Marc Vaux, Noces d’argent de la Galerie B. Weill chez Dagorno (restaurant, 190 boulevard Jean Jaurès, Paris XIX<sup>e</sup>)
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Marc Vaux, Noces d’argent de la Galerie B. Weill chez Dagorno (restaurant, 190 boulevard Jean Jaurès, Paris XIXe), 1926

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Berthe Weill est au milieu, debout (autour : Picasso, Zadkine, Pascin, Valadon, Tzara, etc…)

Coll. Marianne Le Morvan - Archives Berthe Weill • © Centre Georges Pompidou, Paris

Si elle parvient à échapper relativement aux persécutions en restant à Paris, Berthe Weill se retrouve à la Libération dans le plus grand dénuement. Mais le monde de l’art ne l’a pas – encore – oubliée : en 1946, une grande vente de charité est organisée en son honneur. Tous les plus grands noms de l’art moderne, qu’elle a contribué à lancer, offrent une œuvre et les bénéfices de la vente lui permettent de vivre les dernières années de sa vie à l’abri du besoin. En 1948, elle obtient la Légion d’honneur. Berthe Weill s’éteint le 17 avril 1951, à Paris. Son nom s’efface…

C’est à l’obstination de Marianne Le Morvan qu’elle doit aujourd’hui de sortir des oubliettes. Après avoir lu un passage sur cette étonnante galeriste dans un livre sur Picasso, l’historienne de l’art commence à s’intéresser à son rôle et entreprend, en 2006, de reconstituer ses archives en rachetant les documents un à un en salles des ventes. Elle a publié la première biographie de Berthe Weill en 2011 (Berthe Weill 1865–1951, La petite galeriste des grands artistes, L’écarlate), a fait poser avec la Mairie de Paris une plaque commémorative à l’adresse de la première galerie, avant de lui consacrer sa thèse de doctorat soutenue en 2017. Ce travail porte ses fruits : Marianne Le Morvan prépare pour 2021 la première exposition consacrée à Berthe Weill organisée au musée de l’université de New York, qui marquera un nouveau jalon dans la réhabilitation de la marchande.

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Les archives de Berthe Weill

Retrouvez dans l’Encyclo : Pablo Picasso Henri Matisse

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