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Mishka Henner, Wasson Oil And Gas Field, Yoakum-County, Texas, 2013
Champs pétroliers photographiés par satellite • Dimensions variables • Courtesy Bruce Silverstein Gallery, New York © Mishka Henner
Une déferlante de données souffle en ce début de XXIe siècle. Selon IBM, nous produisons environ 2,5 trillions d’octets de données par jour. Chaque minute, 204 millions de courriels sont envoyés, 48 heures de vidéos sont mises en ligne sur Youtube, 272 000 $ sont dépensés en ligne et 2 millions de recherches Google sont effectuées. Cela donne le vertige. Notre existence n’a jamais été autant saturée. Voilà ce en quoi consiste le Big Data : un océan de données, si vaste qu’il est aujourd’hui impossible de le traiter dans son entièreté et d’en comprendre toutes les implications.
Début janvier, Rhizome, l’association américaine en faveur de l’art « des nouveaux médias », annonçait avoir reçu la somme d’un million de dollars de la Fondation Andrew W. Mellon, afin de poursuivre son projet « Webrecorder », base de données permettant à tout un chacun de conserver des sites Internet. Un projet d’archivage et de classification nécessaire, tant la production web, toujours grandissante, risque de se perdre dans les dédales d’Internet, voire de devenir carrément illisible.
Tout va à la vitesse de l’éclair. Les contenus prolifèrent sur Internet et dans nos outils numériques, et il faut garder le rythme. Récemment encore, la vidéo Grosse fatigue (2013) de Camille Henrot, présentée au Palais de Tokyo, traduisait ce bombardement constant d’informations. Le pouls de notre époque s’est accéléré. En décembre dernier, à la Halle de la Villette, à Paris, l’artiste japonais Ryoji Ikeda captait celui de l’information. Déconseillée aux épileptiques, l’installation Test Pattern convertissait en temps réel des signaux en images de codes-barres.
Ryoji Ikeda, Test Pattern n°13, 2017
Installation à La Villette, Paris • Photo Martin Argyroglo
Pour de nombreux artistes, les données numériques sont une ressource, un médium de création naturel qui nourrit leur réflexion. Face à ce flux d’images, de sons, de textes, des artistes font parfois le pari qu’il ne sert à rien de créer de nouveaux objets ou images car le monde en regorge déjà assez. À l’instar de Mishka Henner et Jon Rafman, et leurs séries de captures d’écran issues du Google Street View, nombreux sont ceux qui extraient ou remodèlent une matière déjà disponible, dans leur cas, issue de l’Internet.
Mishka Henner, Coronado Feeders, Dalhart, Texas, 2012
Parcs d’engraissement photographiés par satellite • Courtesy Bruce Silverstein Gallery, New York © Mishka Henner
Mais n’oublions pas que les données sont indigestes. Elles sont souvent des lignes de chiffres codées échappant à nos sens. Il s’agit par exemple de l’historique des achats d’une entreprise, du recensement des sites fréquentés par une certaine population. C’est alors que le traitement et la visualisation de données interviennent. Leur but ? Transformer les données brutes collectées en informations claires et compréhensibles.
Acquis par le MoMA de New York, le projet « Million Dollar Blocks » du Spatial Information Design Lab de l’université Columbia a traqué les adresses postales des détenus de prisons américaines, mettant ainsi en lumière les quartiers sensibles pour lesquels le budget de l’État voué à incarcérer ses habitants dépassait un million de dollar.
Au croisement de l’art et de l’informatique, le graphisme de l’information est employé par les entreprises, les pouvoirs publics, mais aussi par les artistes désireux de traduire les mécanismes invisibles. Créée en 2001, l’installation Listening Post de Mark Hansen et Ben Rubin est une des premières œuvres utilisant les datas. Dans le noir, sur 200 petits écrans LED, elle fait défiler de façon aléatoire des bribes issues de chat rooms (salles de discussion virtuelles).
« Les images sont traduites, déformées, abîmées et reconfigurées. Elles changent de perspective, d’environnement et tournoient. »
Hito Steyerl
Saisir les flux invisibles du Big Data consiste ainsi à maîtriser les fameux « 3 V » qui le caractérisent : volume, vélocité et variété. Ce à quoi on pourrait ajouter répétition. En effet, les données du Big Data se répètent. Elles se meuvent d’une plate-forme à l’autre, du dispositif qui permet de les recueillir, à celui qui va les traiter. Elles sont copiées, collées, altérées. Une photo présente sur Facebook se retrouve dans un blog, sous forme de capture d’écran, pour réapparaître sur Instagram avec un filtre. À propos des images, la pensée de l’artiste et théoricienne allemande Hito Steyerl est éclairante : « Les images sont traduites, déformées, abîmées et reconfigurées. Elles changent de perspective, d’environnement et tournoient », écrit-elle dans son essai Too Much World: Is The Internet Dead ? Ce régime d’images intéresse les artistes, à l’instar de la Néerlandaise Anouk Kruithof, dont les sculptures incarnent l’élasticité des images à l’heure du digital.
Anouk Kruithof, Petrified Sensibilities 15, 16, 17, 2017
Impression jet d'encre sur latex, masque à oxygène, masque d'anesthésie, tube à oxygène • Dimensions variables • Courtesy d'Anouk Kruithof et la galerie Escougnou-Cetraro, Paris
Quand les artistes abordent le Big Data, c’est pour mettre en lumière ses mécanismes, influences mais aussi questionner son usage, à savoir son instrumentalisation par les États et les entreprises ; ceux-là même qui collectent et analysent nos faits et gestes sur nos outils numériques.
Ces données, aussi volumineuses soient-elles, ne sont pas stockées afin d’être archivées mais sont décryptées dans un but précis, l’idée sous-jacente étant qu’en les analysant, on en tire des leçons, on optimise les performances des individus et des organisations. On rend la société plus fluide, plus efficace, plus rapide. Pour le meilleur comme pour le pire. Le Big Data est un instrument pour faire avancer la recherche en médecine, réduire la consommation inutile d’énergie, remplacer ou supporter le processus de décision des hommes, prédire les comportements des consommateurs ou encore leur imposer des publicités en adéquation avec leur profil. Comprendre les données est de fait une entreprise très lucrative.
Julien Prévieux, Today is Great, #3 (molusque) et #4 (l’oeil), 2014
Encre de Chine sur papier • Courtesy de Julien Prévieux et de la galerie Jousse Entreprise, Paris
Ceci est d’ailleurs un des sujets de préoccupation de l’artiste français Julien Prévieux et le propos de sa série de dessins Today Is Great, issue de photographies des bureaux de Google, prises par l’artiste au téléobjectif. Il s’agissait ici de voler les données de ceux qui s’accaparent celles de ses utilisateurs. En effet, vous êtes-vous déjà demandé ce que Google ou Facebook savaient de vous ? Ils connaissent vos amis, vos messages, vos préoccupations… Les individus sont traqués par les entreprises du web, mais aussi par les États. Comment résister ?
La surveillance numérique est systématique mais demeure impalpable, elle entretient l’hégémonie des géants du web, entretient le risque d’une autocensure, peut bafouer les libertés, comme le démontre Laura Poitras, plasticienne et cinéaste qui a travaillé sur les révélations d’Edward Snowden. Faut-il être paranoïaque ? Le Big Data est un danger mais aussi un espoir. « Ce ne sont pas tant les données qui sont inquiétantes, mais c’est la façon dont elles sont utilisées. Et par qui (…), affirmait la chercheuse américaine Danah Boyd, lors d’une conférence donnée en 2015. Les données sont le pouvoir. Et de plus en plus, elles sont utilisées pour affirmer le pouvoir de certains sur d’autres. »
Trevor Paglen, Autonomy Cube, 2015
Cube de plexiglas, composants d’ordinateurs • 40,01 × 40,01 × 40,01 cm • Courtesy de Trevor Plagen, Metro Pictures New York et Altman Siegel, San Francisco / Photo Cassander Eeftinck Schattenkerk
Ainsi rappelons que l’art est un espace politique et que les artistes ont une responsabilité. Celle d’être des lanceurs d’alertes qui changent le monde ? Tout au moins, certains tentent d’y voir plus clair et proposent de nouveaux modèles. C’est notamment le cas de Trevor Paglen et son Autonomy Cube, une sculpture connectée conçue en collaboration avec le chercheur Jacob Appelbaum permettant aux visiteurs de surfer sur Internet en toute liberté. Soit l’espoir d’un Internet respectueux de la vie privée.
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