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Paul Signac, Palette. Jardin public, 1882–1883
huile sur palette de l’artiste • 32 × 23,5 cm • Coll. particulière
Au commencement, il y avait une palette rectangulaire. Et le jeune Paul Signac de l’employer, en 1882, comme véritable support à peindre. L’idée est originale mais pas unique puisque l’artiste utilise un modèle plus traditionnel, ovale, un an plus tard, pour représenter cette fois une bougie éteinte sur un chandelier (nature morte en mains privées). Formes géométriques, effets de lumière, scène de la vie quotidienne, en plein air… La composition qui nous intéresse ici s’inscrit dans les débuts impressionnistes du futur néo-impressionniste. Il s’agit d’un coin du jardin des Tuileries que l’historienne de l’art Marina Ferretti a pris la peine d’identifier une fois l’œuvre vendue à un collectionneur suisse chez Sotheby’s New York, en 2007. Les bacs à orangers, les bancs, les escaliers à l’arrière-plan… Pas de doute quant au décor. En revanche, le mystère plane au-dessus de la dédicace en bas à droite. Chy serait-il le diminutif de Marichy, marchand qui aurait acheté La Route de Gennevilliers (1883) ? Et le surnom « dernier romantique » serait-il une référence à Eugène Delacroix que Signac admirait tant ?
À gauche : palette d’Eugène Delacroix (coll. musée national Eugène Delacroix, Paris) ; à droite : “Un coin d’atelier” (coll. musée du Louvre, Paris)
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski ; © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado
« Ma palette fraîchement arrangée et brillante du contraste des couleurs suffit pour allumer mon enthousiasme », s’enflamme Delacroix dans son Journal, le 21 juillet 1850. Mais de quelle palette est-il question ici ? Le musée Delacroix en possède une bonne poignée, de tailles et de matériaux divers. Toutes n’ont pas servi. La plus intrigante, de forme ovale et en bois, aurait été donnée par l’artiste au jeune peintre Henri Fantin-Latour, l’un de ses plus ferveurs admirateurs. Néanmoins, rien ne prouve cette séduisante passation. « On ne sait pas s’ils se sont vraiment rencontrés. À cette époque, Delacroix ne sortait presque pas de son atelier. Et il n’avait pas pour habitude de donner ses outils de travail », précise Claire Bessède, la directrice du musée parisien dédié au peintre. L’objet confirme en revanche une attention particulière à la couleur. D’après maints témoignages, le maître prenait le temps d’étudier, sur des bouts de toile fixés aux murs de son atelier, chaque rapport de tons dont il notait consciencieusement la composition. Un zèle qui ne laissait pas Charles Baudelaire indifférent : « Je n’ai jamais vu de palette aussi minutieusement et aussi délicatement préparée que celle de Delacroix. Cela ressemblait à un bouquet de fleurs savamment assorties. »
À gauche: palette de Paul Gauguin ; à droite : “Village breton sous la neige” (1894)
Coll. musée d'Orsay, Paris • © RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski ; © Bridgeman Images
Le 8 mai 1903, Paul Gauguin s’éteint aux îles Marquises, ravagé par la syphilis et une blessure purulente à la jambe. Trois mois plus tard, l’écrivain et médecin de marine Victor Segalen se rend sur place, au nom du gouvernement français, pour récupérer les biens de l’artiste, dont il inspecte le logement, parcourt les notes, et acquiert, dans une vente aux enchères à Papeete, trois tableaux ainsi qu’une palette pliante, aujourd’hui conservée au musée d’Orsay. L’émissaire croit reconnaître sur cette dernière le spectre chromatique des Chutes du Niagara (!), un tableau alors présenté à l’envers par le commissaire-priseur. Aujourd’hui exposé dans le bon sens au musée de Pont-Aven, il porte le titre plus logique de Village breton sous la neige. « À bien la regarder, cette palette, avec ses roses bleu nacré, ses blancs de dix mille nuances, ses montagnes de vert émeraude ou Véronèse encore mou, et d’autres tons pétris par le pinceau dont les poils avaient marqué, – cette palette était le miroir en relief de la toile qui, dans ma case, pendait au mur », détaille Ségalen. Hélas, le rapprochement sera écarté par les analyses scientifiques, près d’un siècle plus tard.
À lire
La peinture de Gauguin dans les écrits polynésiens de Segalen
Palette de Wassily Kandinsky, 1933
Coll. Centre Pompidou – Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle, Paris • © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Meguerditchian
Tubes, pots, pinceaux… En 1981, le Centre Georges Pompidou reçoit de la veuve de Vassily Kandinsky un legs d’un millier de pièces, comprenant cette lumineuse palette. « Nous ne sommes pas habitués à présenter des objets au musée. Nous préférons nous concentrer sur les œuvres à proprement parler », explique la conservatrice des collections d’art moderne, Angela Lampe, qui a pourtant tenu à exposer ladite planche de bois au Westbund Museum Project de Shanghai, cet été, à l’occasion de la toute première rétrospective consacrée à Kandinksy en Chine. « Cette palette, la dernière de ses années parisiennes, atteste le virage chromatique qu’emprunte l’artiste à son retour d’Allemagne. » Professeur au Bauhaus de 1922 à 1933, Kandinsky multiplie des grands formats sur fonds sombres assisté, à l’occasion, de ses élèves. Rentré en France, il adopte des tons plus doux, à l’instar de Joan Miró qu’il fréquente à l’époque.
Berthe Morisot, A gauche : Tête d’enfant (palette, 1881-1882)) ; à droite: Autoportrait (1885)
Coll. particulière ; Coll. Musée Marmottan Monet, Paris, • © Christie's ; © Bridgeman Images
Une fois, deux fois… Adjugée, vendue… à 27 500 euros ! En octobre dernier, le musée Marmottan-Monet, qui abrite le premier fonds mondial consacré à Berthe Morisot, a fait l’heureuse acquisition, chez Christie’s, d’une palette attribuée à l’artiste. « Nous avons deux palettes de Claude Monet mais nous n’en avions pas de Berthe Morisot. C’est un élément de mémoire, qui va nous permettre d’ouvrir un véritable champ d’investigation », soutient Marianne Mathieu, directrice scientifique de l’institution. L’objet arbore un portrait féminin dont le modèle importe autant que l’auteur. De qui s’agit-il ? « Peut-être d’une fillette aperçue par hasard et croquée à la dérobée comme pour en figer le souvenir, même si mon arrière-grand-mère avait plutôt l’habitude de faire poser », suggère Yves Rouart. Qui a vraiment croqué cette figure ? Tout le monde maniait le pinceau dans l’entourage de Morisot. Quant à la datation proposée dans le catalogue de vente, elle ne semble pas pertinente. Dans les années 1880, l’impressionniste privilégie encore les tons pastels, tandis que ses derniers tableaux se réchauffent progressivement.
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