Charlotte Le Bon et Céline Sallette lors de la promotion du film Niki au 77e Festival de Cannes
© Alamy / Hemis / Photo Doreen Kennedy
Pourquoi avoir consacré votre premier film en tant que réalisatrice à Niki de Saint Phalle ?
Céline Sallette : Je suis tombée par hasard sur une interview d’elle [en 1963, dans son atelier, alors qu’elle fait face aux remarques sexistes d’un journaliste, ndlr] et j’ai été frappée par sa modernité. Ensuite, en lisant la biographie de l’artiste écrite par Catherine Francblin [Niki de Saint Phalle, la révolte à l’œuvre, publié aux éditions Hazan en 2013, ndlr] et en regardant des photos, j’ai trouvé une puissance chez elle que j’avais envie de raconter.
Très vite, vous avez pensé à Charlotte Le Bon pour incarner la plasticienne…
Céline Sallette : J’ai pensé à elle immédiatement, et je n’ai pas regretté une seule seconde ! La ressemblance est tellement frappante.
Charlotte, quelle a été votre réaction quand Céline vous a proposé ce rôle ?
Charlotte Le Bon : J’étais incroyablement flattée et j’avais incroyablement peur. Un cocktail d’émotions contradictoires ! La proposition est arrivée à un moment où le jeu commençait à m’ennuyer un peu. Je me demandais si j’allais continuer. J’en étais même arrivée au point où j’avais fait mon deuil et je me disais que ce n’était pas mon chemin. D’autant plus que j’ai la chance de pouvoir réaliser aussi [son premier film en tant que réalisatrice, Falcon Lake, est sorti en 2022, ndlr]. Puis ce rôle est arrivé…. Et je ne pouvais évidemment pas refuser. Je l’ai embrassé avec toutes mes capacités.
Charlotte Le Bon et John Robinson incarnant Niki de Saint Phalle et Harry Matthews
© Cinéfrance studios / Wild Bunch
« Je voulais que le film ressemble à Niki de Saint Phalle. Parce qu’elle a passé toute sa vie à transcender et mettre en poésie ses pires et ses plus grands mouvements intérieurs. Des mouvements d’exaltation, de puissance et de joie. »
Céline Sallette
Avec ce film, vous racontez la Niki des années 1950. Alors qu’elle est mannequin, puis très vite épouse et mère, la jeune femme d’une vingtaine d’années va comprendre que l’art sera sa vocation et son combat. Pourquoi avoir choisi cette période ?
Céline Sallette : Déjà, cela me semble être le chemin auquel chacun de nous peut le plus s’identifier. Sur cette période de dix ans, elle devient elle-même. C’est beau de devenir soi ! Ensuite, c’est une période sur laquelle Niki a elle-même mis le focus. Elle a écrit trois autobiographies qui font partie, selon moi, de ses plus grandes œuvres ; au même niveau que certaines de ses œuvres plastiques. Il y a eu Mon secret en 1994 dans lequel elle révèle l’inceste que lui a fait subir son père ; Traces en 1999 sur ses souvenirs d’enfance ; Harry et moi : les années en famille, 1950–1960, où elle raconte ces dix années de transformation, d’épreuves, et d’épiphanie. Cela m’a donc semblé évident.
Charlotte, comment vous êtes-vous préparée pour ce rôle ?
Charlotte Le Bon : Je me suis plongée dans son travail plastique. Et j’ai lu ses écrits car je voulais avoir accès à son intériorité. J’ai aussi écouté beaucoup d’interviews à différentes époques de sa vie. J’ai écouté sa voix en boucle, chez moi ou dans ma voiture, parce que Céline souhaitait faire un travail important autour de la voix. Tranquillement, j’ai fait ma petite cuisine et j’ai construit ma propre Niki. Évidemment, une fois que tout ce travail est fait, quand j’arrive sur le plateau, je dois tout oublier, pour me concentrer sur ce qui est là, devant moi.
À travers l’histoire de Niki, vous abordez frontalement, et avec beaucoup de justesse, la question de l’inceste, notamment des conséquences du traumatisme sur la santé mentale. Dans le même temps, vous montrez une femme déterminée et solaire qui veut faire sa propre création. Pourquoi était-ce si important de trouver le bon équilibre entre sa part d’ombre et de lumière ?
Céline Sallette : En effet, c’était tout à fait le projet. Il fallait d’une part respecter cette partie de son histoire qui m’est impossible à décrire tout à fait – à savoir les conséquences et les séquelles du crime d’inceste. Ce sont des abîmes que j’ai tenté d’approcher. Mais quand on n’a pas connu ça, on ne peut pas prétendre savoir ce que c’est réellement. D’autre part, je ne voulais pas faire un film glauque. Tout simplement parce que je voulais que le film lui ressemble. Parce qu’elle a passé toute sa vie à transcender et mettre en poésie ses pires et ses plus grands mouvements intérieurs. Des mouvements d’exaltation, de puissance et de joie. Niki, je l’ai suivie. Et je me suis attachée à montrer son combat et sa lumière. Ce film parle d’une femme qui triomphe, pas d’une victime.
Charlotte Le Bon : C’est l’histoire d’une guerrière !
L’une des séances de « Tirs » de Niki menant à la création de plusieurs tableaux
© Cinéfrance studios / Wild Bunch
On sent dans le film une attention particulière aux couleurs et à la lumière : cela montre bien l’évolution de cette Niki « qui prend les armes » petit à petit..
Céline Sallette : Que ce soit au niveau du décor, des costumes et de l’image, on a essayé de travailler dans les moindres détails pour raconter son évolution, de son enfermement à sa libération. Dans le récit de ses souvenirs traumatiques, il fallait qu’il y ait quelque chose de brutal et de cru. C’est d’ailleurs ce que décrivent les personnes qui ont vécu ça : les résurgences apparaissent de manière plus réelle que la vie elle-même. C’est un temps de vie décuplé puisqu’il est traumatique. Victor Seguin, le directeur de la photographie du film, a eu l’idée d’associer une couleur à un souvenir. Dans ses écrits, Niki dit quelque chose comme : « dans mon salon à New York, tout était vert. La nappe était verte, les verres étaient verts. » C’est comme ça qu’on a associé le vert à sa vie à New York. Quant au rouge, il était lié au souvenir d’elle, adolescente, qui peint en rouge le sexe des statues de son école. Toutes ces couleurs sont ainsi enfouies dans la mémoire de Niki, et elles se révèlent avec les Tirs. Elles explosent même ! Tout cela faisait sens, entre son trauma et son œuvre.
Aucune œuvre de Niki de Saint Phalle n’est montrée dans le film car vous n’en avez pas obtenu les droits. On peut s’interroger sur cette absence… Cela n’a-t-il pas représenté un frein à un moment pour réaliser ce projet de film ?
Céline Sallette : Des films sur Niki, il aurait dû y en avoir au moins dix ! Tellement de personnes sont venues frapper à la porte de la fondation Niki de Saint Phalle, sans succès… Comme on n’avait pas accès aux œuvres, on a essayé dans le film d’écrire la poésie de Niki avec les outils du cinéma, l’image et le son. Et puis, ça n’avait pas de sens pour moi de reproduire des fausses œuvres, parce que je ne voulais pas m’approprier la force de Niki.
Le couple Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle dans leur atelier
© Cinéfrance studios / Wild Bunch
L’historienne de l’art Griselda Pollock, qui est connue pour avoir apporté un regard féministe sur l’histoire de l’art, affirme que « les œuvres des femmes artistes sont trop systématiquement réduites à leur biographie » . Qu’en pensez-vous ? Et que répondez-vous à ceux qui trouvent justement que le film risque de réduire l’œuvre de Niki à ses traumas ?
Céline Sallette : C’est un point de vue intéressant et c’est vrai qu’on a trop réduit les femmes à leur intimité. Mais pour moi, toutes les grandes œuvres sont intimes, chez les femmes comme chez les hommes. Quand Niki fait œuvre, elle fait une œuvre vouée au collectif et donc une œuvre politique. Et d’ailleurs, elle a fait récit de son intimité seulement dans ses autobiographies. Pour le reste, elle ne fait que transposer son intimité dans son œuvre. Son projet a été de montrer la puissance des femmes et d’exprimer la poésie qui était la sienne. Le film rend compte, non pas de sa psychologie, mais de la normalité des conséquences de ce genre de trauma. Ça aurait été pour moi une trahison que de fermer les yeux, de faire fi, et ainsi de nouveau silencier l’inceste. Si on écoute toutes les personnes qui ont traversé un inceste, ce n’est certes pas toute leur vie, mais cela reste au cœur de leur vie, à chaque instant.
Charlotte Le Bon : Quand Nicolas de Staël fait des œuvres pour parler d’un amour qu’il a perdu, c’est un grand romantique. Si c’est une femme qui le fait, elle est pathétique. C’est une manière de penser banale et sexiste.
Qu’est-ce que vous retenez de cette expérience en compagnie de Niki de Saint Phalle ?
Charlotte Le Bon : C’est la plus grande partition qui m’a été donnée de jouer. On a eu une expérience de tournage épanouissante, belle, humaine et très bienveillante, où j’ai pu déployer des choses que j’ignorais de moi.
Céline Sallette : Je dirais que j’ai beaucoup grandi aux côtés de cette immense artiste. Il faut vraiment aller voir ses œuvres, aller dans son Jardin des Tarots, lire ses autobiographies et puis, voir le film éventuellement… Ce sont des moyens de côtoyer sa puissance, chaleureuse et merveilleuse.
Niki
de Céline Sallette
98 min · 2024
Avec Charlotte Le Bon, John Robinson, Damien Bonnard, Judith Chemla…
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