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Clément Rodzielski, novembre 2017
Photo Maurine Tric
On a beau jeu de tenter de catégoriser les profils (jeune artiste, artiste sur le retour, artiste pour artistes, artiste mid-career) : les artistes – Clément Rodzielski pas plus qu’un autre – ne se reconnaissent guère dans ces étiquettes que la critique ou le marché fixent à la louche. Pourquoi ? Notamment parce que le travail artistique se situe sur une autre échelle du temps, moins limitée, plus vague, plus mouvante. « Mon travail, souffle ainsi Clément Rodzielski, est plus vaporeux, plus changeant. Il ne délimite pas d’univers. Tout y est une suite de contrariétés : il est toujours inquiet de lui-même. Chaque étape ne répond que brutalement à celle d’avant. Il va même parfois plus vite que moi ». Et parfois, serait-on tenté d’ajouter, plus vite que ce que le monde de l’art peut absorber. Tout en étant déjà reconnu par la critique grâce à des œuvres marquantes (ses magazines découpés, ses affiches de cinéma sprayées, ses photocopies noires), régulièrement exposé par ses galeries (Chantal Crousel à Paris et Campoli Presti à Londres), Rodzielski a pourtant l’impression de traverser un « faux-plat ». Sans s’en inquiéter. Enseignant pendant quatre ans aux Beaux-Arts de Caen, il avait coutume de dire à ses étudiants : « C’est normal si ça coince… ». « Ça » désignant à la fois le travail, sa fabrique et sa compréhension.
Clément Rodzielski travaillant dans son atelier avant son départ pour New York, novembre 2017
Photo Maurine Tric
Il y a vingt ans de cela, en 1997, Rodzielski (né en 1979) a préféré s’inscrire à la fac d’arts plastiques de Toulouse, sur le campus du Mirail, plutôt qu’à l’École des Beaux-Arts. Dont il avait pourtant réussi le concours : « À l’époque, avoue-t-il, je ne me sentais pas légitime à prétendre devenir artiste. Il me semblait que cela aurait été un pas trop vite franchi ». Trois ans plus tard, il s’est fait à l’idée et se sent taillé pour le costume, mais cette fois, il rate le concours des Beaux-Arts de Toulouse. En revanche, il réussit celui des Beaux-Arts de Paris, où il suit les cours de l’artiste Jean-Marc Bustamante et de P2F (acronyme désignant le trio de peintres Bernard Piffaretti-Sylvie Fanchon-Dominique Figarella). Quai Malaquais, il découvre qu’il doit inventer son temps « et apprendre à l’envisager comme une pâte glaise ». Il faut croire qu’il apprend vite car il affirme avoir « bien aimé la perspective d’un horizon lointain, d’avoir le temps de voir venir ».
Il ne s’est d’ailleurs jamais vraiment défait de ce goût du temps long. Si bien que, quand Bustamante l’invite au Printemps de Septembre dès 2006, Rodzielski, brillant alumni, diplômé avec les félicitations du jury l’année précédente, avoue s’y être pris un peu tard, avoir fait les pièces au dernier moment. Pas par nonchalance (ou peut-être un peu), mais surtout parce qu’il « aime cette crispation » qu’inflige au travail le fait d’être exposé sans qu’il soit tout à fait prêt, pensé, assuré, assumé. Les œuvres se présentent alors « comme des pansements qu’on arrache » sur une plaie à peine cicatrisée.
Clément Rodzielski, Travail en cours, 2017
Photo Maurine Tric
Il se dit « surpris de changer de format », de calibre, mais ne change pas pour autant ses méthodes de travail.
Quoi qu’il en soit, cette année 2006 et les cinq ou six expos collectives ou personnelles qu’il a inscrites sur son agenda confortent en lui cette idée simple que sa « volonté de faire l’artiste » se concrétise. « Certes, explique Rodzielski, les événements ne s’enchaînent pas toujours très vite. Parfois, plusieurs mois se passent entre les expos. Mais tu sais qu’il y a un rendez-vous et que tu seras là ». Réconfortant fut, pour cette raison-là, le show organisé à la Générale, un artist-runspace où il faut mettre la main à la pâte avec ses consorts : « Tu es vachement là, jour et nuit, tu repeins les murs, tu participes à l’exposition de bout en bout, à dix-huit réunions qui ne servent à rien… Mais tu as le sentiment de participer à une mini-communauté avec ceux qui veulent en être ».
De fait, il en sera très bientôt : en 2009, il est invité à l’exposition du Prix Ricard, puis entre dans une petite galerie parisienne, Cardenas-Bellanger, qui a, depuis, mis la clé sous la porte… sans qu’il y soit pour rien. Au contraire, ses expos y sont remarquées. Son travail est en pleine lumière (dans un des modules du Palais de Tokyo notamment) et s’attire la curiosité des galeries. Plusieurs font des pieds et des mains pour le représenter ; il choisit la galerie Chantal Crousel à Paris et Campoli Presti à Londres. Il se dit « surpris de changer de format », de calibre, mais ne change pas pour autant ses méthodes de travail : il n’a jamais vraiment eu d’atelier à lui, en son nom propre. On lui en prête, ou bien il en sous-loue (comme celui de l’île Saint-Denis qu’il occupe depuis deux ans, avec Jean-Luc Blanc et Michel Blazy pour voisins). Les résidences ? Il a arrêté d’y postuler après avoir séjourné à Marseille et à Montréal. Toujours à cause de questions de timing et de rythme, le temps imparti (quelques mois en général) limitant trop l’horizon.
Mais comment, dès lors, concilier ces méthodes et ce rythme de travail « heurtés » avec ceux, bien réglés, des galeries et du monde de l’art en général, où chaque exposition (ou peu s’en faut) est décisive ; où vous n’avez que peu droit à l’erreur, voire à l’approximation, au tâtonnement, au pas de côté ; où les choses doivent s’inscrire dans le droit fil de l’histoire que vous avez commencée à dérouler ? Clément Rodzielski s’est résolu à continuer à œuvrer « pour le bon plaisir de la forme, sans rien cadenasser avec le verrou du discours » théorique, et à exposer hors de ses galeries et hors des institutions : en ce moment, et jusqu’au 9 décembre, en duo avec Jean-Luc Blanc, il présente ses dernières pièces chez Goton, un espace à la programmation irrégulière et au statut encore flou. Il vient de partir s’installer à New York (parce que son amie vient d’y décrocher un poste)… alors qu’il est encore en résidence de recherche aux Beaux-Arts de Paris, où il travaille sur les remarques, ces ajouts ou corrections que les artistes font dans les marges de leurs gravures, continuant le travail imprimé quand celui-là est censé être fini. Autant de choix (de vie et de création) paradoxaux, mais dont les contradictions mêmes alimentent toute l’énergie de Rodzielski.
Jean-Luc Blanc, Clément Rodzielski. Passage du Pinceau
Du 19 octobre 2017 au 2 décembre 2017
Goton • 32 Passage du Ponceau • 75002 Paris
www.gotogoton.com
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