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Emmanuel Macron devant “Acrobate à la boule” (1905) de Pablo Picasso, lors de l’inauguration de l’exposition «Picasso – Bleu et rose», en septembre 2018 au musée d’Orsay.
© Charles Platiau/ Pool via AP/NYOTK/SIPA.
L’élection présidentielle est toujours l’occasion d’établir le bilan de l’action gouvernementale. Comment présenter celui de la culture ? En l’espace d’un article, impossible de prétendre à l’objectivité. Le lecteur étant averti, soulignons quelques grands traits du quinquennat culturel qui s’achève. Premier repère pour le caractériser politiquement : on y décèle des tonalités de gauche, et aussi de droite… On peut aussi mettre en exergue toute une série d’intentions qui ont marqué la période, mais quel est le sens de ce tout? En quoi cela compose-t-il une politique culturelle ? Certes, la crise sanitaire a violemment perturbé la vie culturelle du pays mais l’état du monde d’aujourd’hui oblige à inventer une réponse audacieuse, démocratique, en phase avec une époque en plein bouleversement. C’est urgent. Ausculter l’effort du ministère de la Culture en termes budgétaires est un passage obligé de ce type d’exercice. Il faut rappeler toutefois que, dans le domaine culturel, ce sont les collectivités territoriales qui consacrent les moyens publics les plus importants.
Si l’on attache autant de considération à l’action de l’État, c’est parce que, en temps de crise, il dispose d’un pouvoir régulateur incomparable, comme nous en avons fait l’expérience durant la pandémie de Covid-19, mais c’est aussi que, dans un pays toujours aussi mentalement centralisé, on lui accorde une capacité d’impulsion et d’entraînement de l’ensemble des acteurs culturels publics, alors même que les pouvoirs locaux ont la faculté de décider en toute indépendance de leurs choix culturels. Paradoxe français.
Emmanuel Macron lors d’une visite du chantier de la Cité internationale de la langue française, au château de Villers-Côtterets (Aisne), le 17 juin 2021
© Blondet Eliot/Abaca.
Considérons les chiffres. Le budget global de la mission culture du ministère a somme toute très peu augmenté de 2012 – c’est-à-dire depuis le début du quinquennat Hollande – jusqu’à 2019. Cependant, les années 2020 et plus encore 2021 se caractérisent par un effort sans précédent depuis belle lurette : près de 5 % d’augmentation des crédits culturels en 2021 (+13,3 % au total sur cinq ans), à quoi il faut ajouter les mesures significatives du plan de relance destinées à protéger le secteur des effets de la pandémie, une période particulièrement douloureuse pour l’ensemble des filières artistiques. La culture bénéficie d’une nouvelle hausse en 2022, faisant passer le budget au-delà du seuil symbolique des 4 milliards d’euros. Mais il faut préciser que celle-ci sera absorbée par le financement du pass Culture. Sur la durée du mandat présidentiel, on relève un avantage accordé aux patrimoines, mais la création n’est pas en reste des dernières majorations. Dans cette période, l’une des orientations les plus remarquables concerne l’accroissement des moyens des Drac (Directions régionales des affaires culturelles) de plus de 20 %. Voici qui entame, enfin, le long chemin vers une répartition plus juste de l’effort de l’État entre Paris et les Régions.
Quant à l’évolution propre au ministère, d’autres changements significatifs méritent d’être signalés du côté des Drac. À la priorité qu’elles accordent désormais à l’éducation artistique et culturelle (EAC) vient se combiner leur soutien à la présence artistique dans les territoires prioritaires, notamment ruraux. Une évolution qui fait dire au maire d’une grande ville que l’État semble retrouver un rôle plus fédérateur, rôle qu’il avait perdu au profit des Régions dans les années 2000. Faut-il voir là des signes d’embellies locales ou l’annonce d’un mouvement plus large ? Le ministère inspire toujours un sentiment ambivalent de la part des opérateurs culturels, entre attachement et déception qu’il ne soit pas aux avant-postes des enjeux.
Un serpent de mer a occupé une partie de l’énergie des services de l’État durant les cinq années écoulées : le pass Culture, promis par le candidat Macron. Après moult études, ce dispositif désormais destiné à tous les jeunes de 15 à 18 ans (pour soutenir leurs choix culturels individuels) et aux élèves de la 4e à la terminale (afin de financer des activités d’éducation artistique et culturelle) aura été sensiblement amélioré par rapport au projet consumériste initial. Mais pourquoi l’État n’a-t-il pas cherché d’emblée à s’associer avec les Régions, dont beaucoup avaient une expérience en la matière? Surtout, puisque les fractures sociale, numérique et culturelle sont loin d’être contenues, puisqu’il y a encore tant à faire pour parvenir à une généralisation de qualité en matière d’EAC, l’innovation n’aurait-elle pas consisté à développer un véritable New Deal à cet endroit ?
Visuel de communication du pass Culture qui alloue notamment aux jeunes de 18 ans une enveloppe de 300 €, valable vingt-quatre mois. Le dispositif s’adresse désormais à tous les jeunes de 15à18ans et aux scolaires de la 4e jusqu’à la terminale.
Il s’agit de soigner davantage l’implication des habitants dans la vie culturelle au-delà des barrières sociales et territoriales.
Le principe du pass n’est pas dénué d’intérêt mais il pose la question des priorités pour dynamiser les pratiques culturelles des adolescents et lutter contre les inégalités, comme l’ont rappelé à leur façon les Gilets jaunes, dont l’absence de revendications culturelles était plus inquiétante que rassurante. Toutefois, il faut reconnaître qu’il y a du « en même temps » dans la politique culturelle de l’État. En témoigne la création en 2021 d’une Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle au sein du ministère, qui dispose de crédits d’intervention en forte augmentation. Si chaque mot de l’intitulé de cette direction est porteur de sens, l’introduction de la notion de « démocratie culturelle » comme objectif prioritaire peut être considérée comme l’affirmation d’un nouveau cap, puisqu’il s’agit de soigner davantage l’implication des habitants dans la vie culturelle au-delà des barrières sociales et territoriales qui peuvent les freiner, de renforcer les médiations, de donner plus de légitimité aux pratiques artistiques en amateur.
Durant les deux dernières années, la crise du Covid-19 a frappé durement les secteurs artistiques et culturels publics et privés. Cependant, grâce aux mesures de soutien mises en œuvre et à la préservation du régime des intermittents du spectacle, la catastrophe redoutée n’a pas eu lieu. Les institutions et les opérateurs indépendants ont pu traverser cette période avec un minimum de dégâts, notamment grâce à l’action du nouveau Centre national de la musique. Mais l’heure de vérité approche pour les plus fragiles, les petites formations et autres compagnies de spectacle vivant, les artistes-auteurs – plasticiens, designers, photographes… –, alors qu’un retour à la « normale » de la vie artistique et culturelle n’est pas assuré.
Emmanuel Macron
© Yoan Valat / Pool / AFP.
Parmi les gestes attendus de longue date, il convient de citer la lettre de cadrage du ministère de la Culture recommandant la reconnaissance matérielle du travail des artistes plasticiens. Les organismes soutenus par le ministère sont, enfin, invités à respecter des rémunérations minimums pour les artistes exposés. La grille proposée est encore fort modeste, mais on peut espérer qu’elle constitue un premier pas et incite l’ensemble des pouvoirs publics et les lieux d’art qu’ils soutiennent à prendre leurs responsabilités en matière de droit de présentation.
Même si leurs droits sociaux ont connu des améliorations non négligeables, les artistes-auteurs, toujours plus nombreux, restent hélas les parents toujours plus pauvres des professions culturelles, comme l’avait mis en évidence le rapport Racine en 2020 : plasticiens, dessinateurs, métiers d’art et de création ont des revenus artistiques de moins de 20 000 euros par an en moyenne. Dans cette catégorie, seuls les auteurs multimédias tirent globalement leur épingle du jeu (vidéo).
La représentation des femmes et de la diversité dans les postes à responsabilité – une des promesses majeures de la campagne de 2017 – a progressé mais inégalement. Il faut dire que le secteur culturel part de plus loin que bien d’autres domaines d’activité à cet égard, alors que les femmes sont désormais très majoritaires dans les formations artistiques et culturelles supérieures et qu’elles réclament leur juste part dans l’encadrement. Ces dernières années, la féminisation des nominations a progressé dans les directions des Frac, des centres dramatiques ou des écoles supérieures d’art. Au plus haut niveau de la hiérarchie, on remarquera que les femmes occupent trois des cinq postes des grandes entreprises de l’audiovisuel public mais que les directions du ministère sont détenues par quatre hommes (si la parité est une nécessité politique, elle n’est pas une opération mécanique). Mais les chiffres ne disent pas tout.
Faut-il se réjouir que deux tiers des postes de direction des centres d’art soient détenus par des femmes ? Si l’on y regarde de plus près, on risque de devoir constater des niveaux de salaire plus contenus dans ce secteur… Quant à la rémunération des artistes femmes, les écarts à combler avec leurs homologues masculins sont encore substantiels. Idem pour ce qui est de la représentation des œuvres féminines, encore minoritaires.
Projet expérimental porté par le ministère de la Culture et coordonné par la Villette, la première Micro-Folie a vu le jour en 2017 à Sevran (93).
© Arnaud Robin
Comment permettre à des artistes de sortir par le haut de la période de pandémie ? C’est tout l’objet d’un grand plan de commande publique intitulé « Mondes nouveaux », une volonté présidentielle inspirée par le programme de Franklin D. Roosevelt élaboré après la crise de 1929. Annoncé en mai 2020, il est opérationnel depuis novembre 2021. Concilier art et démocratie reste un exercice complexe… On a ainsi pu relever que ce programme n’envisage pas de consultation citoyenne dans l’élaboration des œuvres, à l’instar de la démarche des « Nouveaux commanditaires » qui, à l’initiative de la Fondation de France, permettent à des citoyens confrontés à des enjeux de société ou de développement d’un territoire d’associer des artistes contemporains à leurs préoccupations en leur passant commande d’une œuvre.
Certains diront « qu’importe ! » puisque nombre de plasticiens conçoivent leurs projets en relation étroite avec les habitants – une exigence très contemporaine. Le budget de 30 millions d’euros vise à mobiliser 430 artistes représentant diverses disciplines. Les œuvres temporaires et « réactivables » seront privilégiées. Voici un dispositif ambitieux, que l’on pourrait qualifier de classique et novateur « en même temps »…
Projet expérimental porté par le ministère de la Culture et coordonné par la Villette, à Lille avec un musée numérique.
© Anaïs Gadeu / DICOM Ville de Lille.
Aujourd’hui, un des enjeux cruciaux concerne notre rapport aux nouvelles technologies. Bien des tiers-lieux promeuvent des projets d’éducation à la culture numérique. C’est aussi le cas des 224 Micro-Folies créées. Déployées depuis 2017, ces musées virtuels mobiles et expérimentaux sont dédiés à des territoires moins dotés. Tandis qu’un certain nombre d’acteurs de terrain jugent la démarche inspirée d’un esprit condescendant, elle séduit des maires, malgré le coût de l’opération.
Projet expérimental porté par le ministère de la Culture et coordonné par la Villette, à Lens avec un atelier de réalité virtuelle.
© Ville de Lens
Néanmoins, de tels projets ne peuvent avoir qu’un impact limité pour accompagner une transition majeure, celle qui confortera une approche plus maîtrisée des outils numériques. Au- delà de la problématique de l’illectronisme ou de la fracture numérique se pose la question de la fracture cognitive. Comment s’émanciper si on ne gagne pas en discernement ? Les politiques culturelles, éducatives, écologiques sont ici concernées. Les enfants et les jeunes sont aux premières loges de ce défi parce qu’ils sont immergés dans l’univers des écrans et des réseaux sociaux. Issue d’une proposition de loi votée à l’unanimité– une rareté parlementaire ! –, la loi Robert de décembre 2021 sur les bibliothèques, qui les institue comme des lieux de promotion des droits culturels, s’inscrit également dans cette préoccupation.
Dans ce type de bilan, il était d’usage de mesurer l’ambition culturelle d’un Président aux grands projets – dispendieux et de préférence architecturaux – mis en œuvre sous son mandat, tout en raillant la dimension monarchique du pouvoir que cette pratique présuppose. Cette manière d’évaluer une politique culturelle, le regard fixé dans le rétroviseur, est pour tout dire dépourvue de sens depuis longtemps.
L’heure n’est plus à la création d’un Centre Pompidou ou d’un Grand Louvre à Paris : c’est déjà fait. On relèvera alors que le projet qui doit le plus à l’initiative d’Emmanuel Macron n’a pas vraiment intéressé les médias, celui de la Cité internationale de la langue française implantée dans le site historique de Villers-Cotterêts (Aisne). Dédié à la langue française et à ses interactions avec d’autres langues régionales ou nationales, c’est peut- être le projet le plus original du quinquennat dans sa perspective de relier le patrimoine linguistique français avec le monde d’aujourd’hui, sauvant au passage de la ruine l’un des plus beaux châteaux français de la Renaissance.
Vues de synthèse de la future Cité internationale de la langue française.
© Olivier Weets.
Tout n’est pas une question d’argent mais la diplomatie culturelle d’influence souffre d’une tendance lourde à la réduction de ses moyens d’intervention.
La France a été désignée « pays le plus influent dans le monde » entre 2017 et 2019 dans un classement international. Une position honorifique en partie liée à son rayonnement intellectuel et culturel. Pourquoi et comment cultiver cet atout dans le contexte d’une mondialisation dominée par les rapports de force économique et militaire ? Tout n’est pas une question d’argent mais la diplomatie culturelle d’influence souffre d’une tendance lourde à la réduction de ses moyens d’intervention depuis plus de vingt ans et de la concurrence des pays anglo-saxons sur ce terrain. Villa Albertine, le programme de résidences d’artistes récemment lancé aux États-Unis, constitue un élément original de promotion des plasticiens français.
Mais comment réinventer et accentuer les échanges culturels avec l’Afrique à l’heure notamment de l’amorce d’un processus de restitutions d’œuvres acquises à l’époque coloniale? Comment stimuler les rapports culturels franco-asiatiques, assurer une présence forte en Europe ? Une équation qui nécessitera de renforcer la stratégie d’action culturelle extérieure dans un monde en transition. À propos d’Europe, un autre enjeu se présente avec urgence : celui d’éveiller une citoyenneté européenne.
Nouveau programme de résidences internationales, Villa Albertine accueille artistes et créateurs dans dix grandes villes américaines – à droite Los Angeles ; à gauche New York.
© Allen.G / Shutterstock/presse. © Divanov / Shutterstock/presse.
L’implication de jeunes dans des expériences culturelles encadrées par des artistes constitue une méthode incomparable à cet effet. Rien de tel pour affermir les capacités de sociabilité, encourager la créativité, se défaire des stéréotypes, renforcer le sentiment d’appartenance à une communauté de destin. Cette perspective – celle d’un Erasmus des arts et de la culture ouvert à tous les jeunes – ne peut être qu’européenne. La France, avec l’Allemagne, pourrait être le fer de lance d’un tel projet civilisationnel, si le mot n’est pas galvaudé. Pour relever de tels défis, tout président ou présidente de la République devra enclencher un puissant élan. Il faudra aussi accorder de la durée à son / sa futur(e) ministre et ne pas craindre que cette personne les incarne en première ligne.
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