Manifestation de la CGT pour la culture et contre l’extrême droite réunie devant la Cinémathèque à Paris, 20 juin 2024
© Dorian Delettre / Sipa
Depuis une dizaine de jours, à l’approche des élections législatives des 30 juin et 7 juillet, le milieu de la culture se mobilise contre le RN à travers plusieurs prises de parole, pétitions et manifestations, dont une grande assemblée organisée ce vendredi 28 juin à 18h30 au Palais de Tokyo. Un sursaut de dernière minute que plusieurs commentateurs qualifient malgré tout de tardif et d’un peu timide.
Au lendemain de l’annonce par Emmanuel Macron de la dissolution de l’Assemblée nationale, quelques voix s’étaient déjà élevées dans la presse pour déplorer le « silence radio » ou les prises de parole trop discrètes d’une grande partie du milieu de la culture, et en particulier des grosses structures du secteur, alors que des influenceurs et youtubeurs comme Léna Situations et Squeezie s’étaient, eux, exprimés rapidement et avec force.
Manifestation pour la culture, le cinéma, les arts et l’audiovisuel contre l’extrême droite à Paris, 20 juin 2024
© Herve Chatel / Hans Lucas / Afp
Les 13 et 15 juin, une première manifestation lancée par les syndicats du monde du spectacle et de la musique a cependant lancé un mouvement. Le 20 juin, environ 2 000 personnes (selon la CGT) ont manifesté à Paris à l’appel des organisations syndicales du secteur culturel, telles la CGT et la CFDT Culture. Les participants y avaient exprimé leur inquiétude face à la menace de l’extrême droite, disant craindre notamment la privatisation de l’audiovisuel public annoncée par le RN, et une liberté de création entravée, telle qu’on l’observe en Italie sous la gouvernance de Giorgia Meloni.
Ce vendredi 28 juin à 18h30, le Palais de Tokyo organise une grande assemblée ouverte et gratuite réunissant artistes, penseurs et professionnels du milieu de la culture, qui sera enregistrée et diffusée en podcast. Parmi eux, la galeriste Chantal Crousel, le plasticien suisse Thomas Hirschhorn, le philosophe Jacques Rancière, et la curatrice et critique d’art Émilie Renard (directrice du centre d’art Bétonsalon). Une occasion, selon les mots du directeur du lieu Guillaume Désanges, de défendre « la liberté d’expression et de programmation », « la diversité des publics et l’inclusion de toutes les différences », « le rejet de toutes formes de discriminations » ainsi que « la puissance transformatrice de la créativité, de l’audace, de la beauté et de la poésie face à la peur ».
Plusieurs associations et collectifs se sont également exprimés ces trois derniers jours par le biais de communiqués et de publications sur les réseaux sociaux, à l’image de l’AICA (Association internationale des critiques d’art), de l’ANdéA (Association nationale des écoles supérieures d’art), et de la DCA (Association française de développement des centres d’art contemporain). Certains ont été plus précis en appelant à voter pour le Nouveau Front populaire, comme le collectif Jeunes Critiques d’art ou le diplomate Mohamed Bouabdallah, directeur de la Villa Albertine aux États-Unis, à travers une tribune dans Le Monde le 25 juin.
Manifestation de la CGT pour la culture et contre l’extrême droite réunie devant l’opéra Bastille, 2024
© Claire Serie / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Lundi 24 juin, le Festival d’Avignon avait également réitéré son appel à faire barrage à l’extrême droite lors d’une conférence de presse. Le monde de la scène s’est exprimé par plusieurs moyens ces derniers jours, notamment à travers une tribune publiée sur le site des Inrockuptibles le 21 juin, signée par des artistes du monde de la musique comme Clara Luciani et Eddy de Pretto, et une autre dans Le Monde le 23 juin, paraphée par plus de 800 professionnels et organisations issus du monde de l’audiovisuel, du spectacle vivant et du cinéma, tels le cinéaste Cédric Klapisch et les acteurs Laurent Lafitte, Natacha Lindinger et Gilles Lellouche. Sur les réseaux sociaux, Pierre Niney et Marion Cotillard sont également intervenus.
D’autres secteurs culturels se sont mobilisés. Plus de 1 000 architectes, urbanistes, paysagistes et agences d’architecture, ainsi que la photographe Valérie Jouve, ont signé le 26 juin dans Mediapart une tribune contre le RN, qu’ils accusent de préparer une « catastrophe » non seulement sociale, mais aussi urbanistique et environnementale, avec notamment une destruction du paysage et de la biodiversité. Une pétition a également été signée par 500 personnalités de l’édition et de la bande dessinée, dont Catherine Meurisse, Elene Usdin, Madeleine Riffaud, Charlotte et Laure Gallimard, l’éditrice et ancienne ministre de la Culture Françoise Nyssen, ainsi que le photographe Yann Arthus-Bertrand.
Enfin, des mobilisations régionales se sont mises en place. Ainsi, une trentaine de représentants du monde associatif et culturel d’Amiens ont signé un appel commun à faire barrage au RN. Parmi eux, la directrice artistique et le programmateur du Festival international du film d’Amiens, ou encore Gilbert Fillinger, directeur d’Arts & Jardins Hauts-de-France, qui développe des projets artistiques et paysagers dans l’espace public.
Bayonne, 27 juin 2024
© Pierre Larrieu / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
On remarque cependant que le secteur des arts plastiques et des musées s’est beaucoup moins exprimé que celui du spectacle. Bien que le milieu de la culture soit toujours, dans sa très grande majorité, opposé au RN, les mobilisations du secteur culturel ont été moins fortes qu’en 2002, lors des manifestations contre le Front national de Jean-Marie Le Pen (ancêtre du RN), qui s’était retrouvé au second tour de l’élection présidentielle face à Jacques Chirac, finalement vainqueur avec 82,21 % des voix. C’est ce qu’a rappelé au micro de Radio France le pianiste Alexandre Tharaud, qui affirme avoir cette fois-ci tenté en vain de mobiliser ses confrères.
Les artistes auraient-ils peur de s’exprimer ? Ou s’agirait-il d’une forme de lassitude, voire de défaitisme et d’acceptation ? La situation a en effet beaucoup changé depuis 2002. Alors que l’abstention et l’apolitisme progressent depuis de nombreuses années, le RN a entretemps réussi à se diffuser dans toutes les catégories de la société. Y compris au sein des cadres de la fonction publique, chez lesquels le vote RN enregistre un bond de 24 %, comme vient de le dévoiler une nouvelle étude Ipsos portant sur les intentions de vote au premier tour des législatives qui aura lieu ce dimanche 30 juin…
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