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Vue de la Place de la Concorde et de la tour Eiffel
© Sonnet Sylvain / Hemis.fr
Ornée de hiéroglyphes, l’élégante colonne en roche rose trône au milieu de la plus grande place de Paris dont elle est devenue l’emblème, encadrée par les deux fontaines de Jacques Ignace Hittorff. Veillée par le luxueux hôtel de la Marine, qui héberge le Crillon et l’Automobile Club de France, cette glorieuse flèche égyptienne s’est offerte en 2022 un coup de jeune grâce à une restauration de six mois. Un million d’euros auront été nécessaires pour lui redonner son éclat d’origine, terni par les 60 ans de pollution automobile qui ont suivi sa précédente cure de jouvence.
Louis Charles Auguste Couder, Méhémet Ali, 1840
Huile sur toile • © Bridgeman Images
Mais que diable fait cet ouvrage à la gloire de Rê et Ramsès II sur le pavé de la Ville Lumière, et sur cette place qui a vu guillotinés Louis XVI et Marie-Antoinette ? Son histoire est digne d’un roman. Sculpté en Égypte antique il y a 3300 ans (entre –1500 et –1180), il ornait à l’origine l’entrée d’un temple de Louxor où il symbolisait un rayon de soleil en hommage au dieu du soleil Amon-Rê, l’une des principales divinités vénérées au pays des pharaons. Mais l’ouvrage n’est pas le fruit d’un pillage : il s’agit d’un cadeau offert en 1829 au roi de France Charles X par le sultan et vice-roi d’Égypte Méhémet Ali, en témoignage de sa gratitude pour les découvertes de Jean-François Champollion, qui déchiffrait les hiéroglyphes il y a tout juste 200 ans !
En réalité, l’entrée du temple d’Amon était encadrée par deux obélisques jumeaux. Le pacha voulait offrir la paire, mais le déplacement du premier s’avèrera si fastidieux que le second ne sera finalement jamais déplacé. L’aventure a en effet duré six longues années : une pour le démontage, deux pour le transport et trois pour l’installation du monument à Paris. Dès le départ, le projet semble maudit : en 1830, la révolution qui secoue la France manque de remettre en cause l’envoi. Et les ennuis ne font que commencer…
L’entrée du temple de Louxor avec l’obélisque jumeau de celui de la place de la Concorde
Stringer / Anadolu Agency via AFP
Pour acheminer cette colonne de 230 tonnes, les Égyptiens construisent un navire spécial haut de seulement 9 mètres afin de pouvoir passer sous les ponts de la Seine.
Pour supporter cette colonne en syénite de 22 mètres de haut et d’un poids de 230 tonnes, ainsi qu’un équipage de 130 hommes, les Égyptiens se lancent dans la construction d’un navire spécial, véritable prouesse d’ingénierie : une barge à fond plat de 43 mètres de long, dotée de cinq quilles et d’une proue amovible, et haute de seulement 9 mètres afin de pouvoir passer sous les ponts de la Seine ! Pour s’approcher au plus près de la colonne afin de la charger directement à son bord, 300 fellahs (ces paysans endurants qui ont participé par millions à la construction des pyramides) passent un mois et demi à creuser un canal, rasant au passage une trentaine de maisons sur plus de 400 mètres… puis découpent et remontent l’avant du bateau pour y insérer le colosse de pierre !
Le 19 décembre 1831, tout est prêt. Mais une forte crue du Nil oblige l’équipage à patienter pendant 8 mois supplémentaires. Le 25 août 1832, la barge quitte Thèbes et parvient le 2 octobre à l’embouchure du fleuve… pour s’y retrouver de nouveau bloquée, cette fois par des bancs de sable. Lorsqu’elle atteint enfin Alexandrie le 2 janvier, elle doit y attendre trois mois que les tempêtes d’hiver se calment. Remorquée par la corvette à vapeur et à voiles Sphinx, elle arrive à Toulon en mai 1833, puis à Paris le 23 décembre, après avoir remonté la Seine depuis Rouen et fait escale à Cherbourg… achevant ainsi un périple de 12 000 kilomètres !
Piédestal en granite rose orné d’inscriptions et de dessins racontant le transport et le remontage de la colonne.
© ESCUDERO Patrick / hemis.fr
Le roi Louis-Philippe décide d’installer la colonne place de la Concorde, à l’emplacement vacant d’une statue royale détruite en 1830. Pour lui, ce cadeau offert par un pays lointain, et qui plus est sculpté en des temps immémoriaux, aidera à oublier le passé violent (et plutôt récent) du lieu – l’exécution sanglante de Louis XVI et Marie-Antoinette à quelques mètres de là – en lui substituant une image de paix et d’éternité, à mille lieues des péripéties agitées de l’histoire française.
Socle de l’obélisque, règne de Ramsès II
© Musée du Louvre / RMN-Grand Palais / Christian Décamps
Mais l’épopée de l’obélisque n’est pas terminée. À son arrivée, un élément choque les Français : sa base carrée arbore une série de babouins vénérant le soleil, dressés sur leurs pattes arrière, les mains en l’air et le sexe clairement visible… Impensable pour la prude société parisienne de la première moitié du XIXe siècle ! La pièce impudique est donc envoyée au musée du Louvre (où elle est toujours exposée) tandis qu’un autre piédestal en granite rose est fabriqué en Bretagne et orné d’inscriptions et de dessins racontant le transport et le remontage de la colonne.
François Dubois, Érection de l’obélisque de Louxor sur la place de la Concorde, le 25 octobre 1836
© Paris Musées / Musée Carnavalet
Rien de pire qu’une érection ratée pour l’image d’un homme de pouvoir déjà fragilisé !
À l’aide de machines élévatrices et de gigantesques cabestans actionnés par 300 marins et artilleurs, l’ingénieur Apollinaire Lebas l’érige au centre de la place – une opération historique immortalisée par le peintre François Dubois. Le 25 octobre 1836, 200 000 Parisiens se pressent pour assister à l’installation. Mais Louis-Philippe, qui n’est pas apparu publiquement depuis l’attentat de juin 1836, est anxieux. Craignant le ridicule en cas d’échec de l’opération (rien de pire qu’une érection ratée pour l’image d’un homme de pouvoir déjà fragilisé !), le roi se cache derrière une fenêtre de l’hôtel de la Marine et ne se montre au balcon qu’au moment précis où la fière aiguille se dresse à la verticale, sous les ovations de la foule.
Vue de la place de la Concorde et de la Tour Eiffel
© Morandi Tuul et Bruno / Hemis.fr
Son pyramidion ayant été mutilé lors d’une invasion au VIe siècle, un nouveau, creux, en tôle de bronze doré à la feuille d’or, sera installé en 1998, tel un précieux petit chapeau pointu posé au sommet de sa silhouette effilée. Détail cocasse, en remerciement pour l’obélisque, Louis Philippe avait offert en 1845 à l’Égypte une horloge monumentale en cuivre qui orne aujourd’hui la citadelle du Caire : un objet à l’esthétique controversée, tombé en panne dès son installation… et resté ainsi jusqu’à ce qu’un investisseur privé prenne en charge sa restauration en 2003 !
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