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La folle histoire

Des extravagances aristocratiques aux championnats XXL, l’histoire givrée de la sculpture sur glace

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Véritables tours de force éphémères, translucides comme du cristal, et parfois monumentales, les sculptures de glace nous plongent immédiatement dans le monde de la magie, du rêve et de la démesure. Retour sur l’histoire de cette folle tradition initiée par des pêcheurs, érigée en art à la table du roi de France puis chez les tsars russes, avant de s’épanouir jusqu’en Chine et en Alaska lors de festivals spectaculaires…
Sculpture sur glace présentée lors de l’édition 2010 du World Ice Art Championship à Fairbanks, Alaska
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Sculpture sur glace présentée lors de l’édition 2010 du World Ice Art Championship à Fairbanks, Alaska

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© Alamy / Hemis / Photo Gary Whitton

Un simple motif gravé pour tromper l’ennui : c’est sans doute ainsi qu’a commencé l’aventure de la sculpture sur glace. Car si cet art est peut-être né encore plus tôt qu’on ne le pense dans les neiges d’Asie ou sur la banquise de l’Arctique, les premières traces historiques indiquent que les pêcheurs italiens et espagnols, qui étaient les premiers à utiliser des blocs de glace pour conserver leur marée, se seraient mis, vers le XVe siècle, à sculpter ce matériau pour occuper leurs longues journées en mer !

C’est au XVIIe siècle, sous le règne du roi de France Louis XIV, qui transforme les repas royaux en spectacles artistiques grandioses, que cette pratique givrée aurait gagné ses lettres de noblesse. À Versailles, la glace des lacs gelés est alors extraite puis stockée dans de grands puits en pierre nommés glacières, afin de servir à rafraîchir les boissons et préparer des sorbets et des crèmes glacées – délices qui auraient été inventés en Chine avant d’être importés en Italie puis introduits en France par le célèbre François Vatel (1631–1671), premier maître d’hôtel du prince de Condé au château de Chantilly.

Palais de glace de Saint Paul (Minnesota), construit pour le Carnaval d’Hiver en 1887
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Palais de glace de Saint Paul (Minnesota), construit pour le Carnaval d’Hiver en 1887

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Lithographie par l’H.M Smyth Print Co. • Photo Wikimedia Commons

Derrière sa façade translucide ornée de dauphins à gueule ouverte, se cachent des pièces entièrement décorées et meublées de glace, jusqu’aux matelas, oreillers, rideaux et horloges.

Le 24 avril 1671, Vatel réalise à Chantilly son fameux banquet de poissons offert au Roi-Soleil par le prince, événement qui le pousse au suicide en raison d’un retard de livraison – un épisode spectaculaire dont Roland Joffé a tiré un film avec Gérard Depardieu, Vatel (2000). Pour cette féérie manquée, le grand maître des festins avait préparé une présentation des mets sur « une mer de glace », qui aurait été ornée de sculptures de glace à l’effigie de figures mythologiques dont Neptune, dieu des eaux, et Hélios, dieu du soleil.

La Russie impériale s’empare également de ce matériau dont elle jouit en abondance. Au cours de l’hiver 1739–1740, l’un des plus froids de l’histoire européenne, l’impératrice Anna Ivanovna de Russie (1693–1740), friande de divertissements extravagants, souhaite célébrer la victoire de la Russie sur l’Empire ottoman. Pour ce faire, elle commande à l’architecte russe Piotr Eropkine et au physicien allemand Georg Wolfgang Krafft une œuvre de fantaisie : un palais entièrement fait de glace – le premier connu de l’histoire ! Composée d’énormes blocs de glace liés avec de l’eau gelée, cette folie de 50 mètres de long et 20 mètres de large s’élève tel un rêve fantomatique sur les rives de la Neva. Derrière sa façade translucide ornée de dauphins à gueule ouverte, se cachent des pièces entièrement décorées et meublées de glace, jusqu’aux matelas, oreillers, rideaux et horloges. À l’extérieur, les artistes sculptent des arbres et des animaux glacés, parmi lesquels un éléphant grandeur nature crachant des jets d’eau…

Valery Jacobi, La maison de glace. (Mariage à la Maison de la glace)
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Valery Jacobi, La maison de glace. (Mariage à la Maison de la glace), 1878

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Huile sur toille • 133,5 x 216 cm • Coll. Musée russe, Saint Pétersbourg • Photo Wikimedia Commons

Mais la magie laisse bientôt place à un frisson d’horreur. Ayant décidé de punir un aristocrate qui avait osé se convertir au catholicisme (et donc renier la foi orthodoxe) pour épouser la fille d’un aubergiste italien, la cruelle tsarine Anna force cet homme à devenir son bouffon, puis l’oblige au cœur de l’hiver 1740 à épouser une servante bossue, avant de faire enfermer le couple dans ce fameux palais de glace afin qu’il y meure de froid… Les mariés ont finalement survécu à cette nuit, tandis que l’impératrice mourra quelques mois plus tard. Suite à cet épisode célèbre qui inspirera des tableaux mais aussi un livre en 1835, puis un film en 1927, la tradition est lancée : reconstruit chaque année à Saint-Pétersbourg, ce palais en a depuis inspiré bien d’autres à travers le monde à partir des années 1880. Et ces constructions s’adapteront à leur temps : les années 1920–1930 verront ainsi naître d’élégants bâtiments Art déco, entièrement taillés dans la glace !

René Lalique, Deux Poissons
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René Lalique, Deux Poissons, 1953

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Sculpture en cristal • Coll. Musée Lalique, Wingen-sur-Moder / Photo Studio Yves Langlois

Le grand chef français Auguste Escoffier (1846–1935), qui a officié au Savoy, au Ritz et au Carlton, est, en 1894, l’un des premiers à faire renaître l’usage de la sculpture de glace en gastronomie avec son dessert dédié à la soprano Nellie Melba, interprète du cygne dans l’opéra Lohengrin de Wagner : la pêche Melba, présentée bien fraîche « sur un lit de glace à la vanille », « entre les ailes d’un cygne taillé dans un bloc de glace puis recouvert d’un voile de sucre filé ».

Dans les années folles, les merveilleuses créations en verre et cristal transparent de René Lalique semblent s’inspirer des sculptures sur glace qui envahissent restaurants huppés, mariages luxueux et fêtes hollywoodiennes, où elles s’imposent dès la première moitié du XXe siècle comme des signes de richesse, de caprice et de sophistication. La discipline est pourtant ardue : la glace menaçant de fondre, il faut travailler très rapidement et avec précision, et prendre en compte de nombreux paramètres tels que la pureté de l’eau utilisée – qui influera sur la transparence et la netteté du résultat final –, les conditions dans lesquelles elle a été gelée, et surtout la température ambiante au moment du travail, du transport et de l’exposition. Un véritable défi qui plaît beaucoup aux artistes japonais dès les années 1930, ainsi qu’aux Chinois, aux Canadiens et aux Russes.

À gauche : Sculptures de chiens en neige présentées au Snow Festival de Sapporo à Hokkaidō (2007) / À droite : Palais de glace construit à l’occasion du Carnaval de Québec en 2021
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À gauche : Sculptures de chiens en neige présentées au Snow Festival de Sapporo à Hokkaidō (2007) / À droite : Palais de glace construit à l’occasion du Carnaval de Québec en 2021

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© Alamy / Hemis / Photo Keren Su-China Span. © Carnaval de Québec / Photo Audet Photo

Le World Ice Art Championships, né en 1989 en Alaska à Fairbanks, réunit chaque année une centaine de sculpteurs du monde entier et 45 000 spectateurs, et le réputé carnaval de Québec.

En 1988 à Calgary (Canada), la sculpture sur glace intègre pour la première fois le programme des Jeux Olympiques d’hiver, lançant une pléthore de festivals annuels. Parmi eux, le World Ice Art Championships, né en 1989 en Alaska à Fairbanks, qui réunit chaque année une centaine de sculpteurs du monde entier et 45 000 spectateurs, et le réputé carnaval de Québec. Ottawa, Kingston, Edmonton, le parc national Banff… La fièvre de la glace s’empare du Canada, mais gagne aussi la ville de Sapporo sur l’île japonaise d’Hokkaidō, célèbre pour son carnaval d’hiver aux immenses sculptures de glace, la Suède, qui a vu naître le premier hôtel de glace (Ice Hotel) en 1991, et surtout la province chinoise de Heilongjiang, où se tient le festival international de sculpture de neige et de glace d’Harbin : un événement populaire spectaculaire, qui voit surgir chaque année des créations de plus en plus monumentales, dont de gigantesques pagodes et palais féériques !

Deux lions de glace sculptés d’après des dessins d’Ai Weiwei pour les 25 ans du festival international du film de Stockholm
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Deux lions de glace sculptés d’après des dessins d’Ai Weiwei pour les 25 ans du festival international du film de Stockholm, 2014

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Photo Wikimedia Commons

Des artistes spécialisés émergent, tels que le sculpteur américain Joe Donoghue qui, armé d’une scie, d’un ciseau, d’un pic à glace et d’un chalumeau pour faire fondre la glace et la lisser aux endroits voulus, taille dès 1991 des centaines de sculptures glacées en forme d’animaux, de gratte-ciels ou de statue de la Liberté nue, destinées à de luxueuses fêtes newyorkaises. En une heure, la sculpture est finie et installée dans son camion réfrigéré ! Avec ses créations de neige et de glace débutées en 1992, le sculpteur mexicain Abel Ramirez Águilar (1943–2021), qui avait auparavant travaillé la céramique, le bois, la pierre et le métal, rend hommage au Mexique et à son histoire préhispanique. Même le célèbre Ai Weiwei est tenté par l’aventure : en 2014, il fait sculpter d’après ses dessins (l’artiste ne pouvant pas quitter la Chine) deux lions de glace pour les 25 ans du festival international du film de Stockholm.

À gauche : Palais de Jack Frost dessiné en 1907 par Winsor McCay dans l’une des planches de “Little Nemo in Slumberland” / À droite : Palais de glace construit pour les décors de James Bond ,”Meurs un autre jour” (2002), réalisé par Lee Tamahori
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À gauche : Palais de Jack Frost dessiné en 1907 par Winsor McCay dans l’une des planches de “Little Nemo in Slumberland” / À droite : Palais de glace construit pour les décors de James Bond ,”Meurs un autre jour” (2002), réalisé par Lee Tamahori

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Photo Wikimedia Commons. © Zuma Press / Aurimages

Oniriques à souhait, ces créations diamantines n’ont pas manqué d’inspirer la culture populaire, du palais de Jack Frost dessiné en 1907 par Winsor McCay dans l’une des planches de Little Nemo in Slumberland [ill. ci-dessus], au film La Reine des Neiges de Disney (2013), lui-même inspiré de contes nordiques, en passant par le bal de Noël du film Harry Potter et la Coupe de feu (2005), et le James Bond Meurs un autre jour (2002) [ill. ci-dessus], où figure un immense palais de glace, qu’un colonel nord-coréen a fait construire en Islande pour épater ses invités… avant de le faire fondre depuis son satellite Icare grâce à un puissant rayon solaire. L’incarnation parfaite de l’excès, du rêve et du luxe, mais aussi de leur vanité et de leur impermanence !

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À venir

Harbin Ice and Snow World, de décembre à février à Harbin (Chine)

Carnaval de Québec, du 3 au 12 février 2023 à Québec (Canada)

Sapporo Snow Festival, du 4 au 11 février 2023 à Sapporo (Japon)

Ice Alaska World Championships, du 17 février au 5 mars 2023 à Fairbanks (États-Unis)

 

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