Actu

Des Tintin érotisés et transportés chez Hopper condamnés pour contrefaçon

Par • le
Xavier Marabout, Nuit d’été
voir toutes les images

Xavier Marabout, Nuit d’été, 2016

i

Acrylique sur toile • 70 x 100 cm

Tintin draguant une pin-up, lisant un magazine gay ou transportant sur sa moto une fille en porte-jarretelles… Amusantes, ces 39 peintures à l’acrylique sur toile de l’artiste Xavier Marabout (né en 1967) ont été attaquées en justice par la société Tintinimaginatio (ex-Moulinsart), qui gère l’exploitation commerciale de l’œuvre d’Hergé, et condamnées pour contrefaçon le 4 juin dernier par la cour d’appel de Rennes !

L’artiste Xavier Marabout s’est fait connaître pour ses tableaux qui détournent avec une touche érotique et humoristique des personnages de bande dessinée ou de dessin animé en les mélangeant avec l’univers de la peinture de grands maîtres, faisant par exemple se rencontrer le célèbre Loup libidineux de Tex Avery avec des femmes dénudées peintes dans le style de Picasso.

Des représentations incongrues de Tintin dans l’univers de Hopper

Depuis 2012, il s’amuse avec le héros inventé par Hergé en 1929. Avec malice, l’artiste met en scène le jeune reporter en train de lire Têtu ou de draguer de jeunes femmes pulpeuses en tenues sexy, lui qui n’a jamais été sexualisé ni n’a vécu la moindre aventure sentimentale dans les albums originaux (ce qui avait déjà inspiré plusieurs artistes, comme Jan Bucquoy et sa BD érotique et parodique La Vie sexuelle de Tintin, 1980).

Toutes ces peintures s’inspirent des tableaux de l’artiste américain Edward Hopper (1882–1967), dont il reprend les décors déserts aux lumières évoquant l’éclairage d’un plateau de cinéma. Dans un style mêlant BD à la ligne claire et réalisme hopperien, Tintin fait donc son apparition dans plusieurs peintures revisitées comme Nighthawks (1942) – l’un des tableaux les plus détournés de l’histoire de l’art –, Summertime (1943), Hotel Lobby (1943), Summer Evening (1947) ou encore People in the Sun (1960).

Au tribunal, l’artiste invoque le droit à la parodie

« Dans la parodie, toute la difficulté, c’est de trouver le bon équilibre entre l’excès et le respect. Je pensais que j’étais bien dans cet équilibre. »

Xavier Marabout

Peu réceptive à cet humour, la société Tintinimaginatio avait assigné Xavier Marabout en justice, l’accusant de contrefaçon ainsi que de concurrence déloyale et parasitaire. En mai 2021, le tribunal de Rennes avait donné raison à l’artiste, qui s’était défendu en invoquant son droit à la parodie, laquelle doit impliquer l’identification immédiate de l’œuvre parodiée tout en s’en distinguant sans confusion possible, et faire rire ou sourire sans porter atteinte au respect de l’œuvre ou de l’auteur. En première instance, les juges avaient reconnu l’exception de parodie dans ce cas, en raison de « l’effet humoristique » provoqué par « l’incongruité » des situations dépeintes au regard de l’œuvre originale.

Xavier Marabout, Taxi pour noctambules
voir toutes les images

Xavier Marabout, Taxi pour noctambules, 2014

i

Acrylique sur toile • 146 x 89 cm

Mais en appel, les juges en ont décidé autrement. La parodie « exige une intention humoristique évidente […] : la simple recherche d’une complicité amusée avec le spectateur ne suffit pas, ni un simple clin d’œil […] », ont-ils estimé. D’après eux, la « simple » introduction d’« éléments sensuels » (pin-ups) ou « disruptifs » (Tintin qui lit un magazine gay) ne « peut être considérée comme procédant d’une intention humoristique ». Ces peintures ne sont selon eux pas des parodies : elles « empruntent les ressorts d’œuvres premières pour s’attribuer le bénéfice de leur notoriété et vivre de leur rayonnement », ont-ils tranché.

Une trop forte démarche commerciale ?

« Cette décision conforte les ayants droit d’Hergé dans leur détermination à faire respecter l’intégrité de l’œuvre de celui-ci et à lutter contre les utilisations abusives qui en sont hélas régulièrement faites », s’est réjouie la société Tintinimaginatio dans un communiqué. Xavier Marabout a quant à lui été condamné à verser 15 000 euros d’indemnisation, et 5 000 euros pour avoir parasité le travail d’Hergé.

« Je n’arrive pas à comprendre que je puisse faire sourire les gens et que l’on ne me reconnaisse pas cette intention de faire sourire », a regretté l’artiste interrogé par France 3. « Dans la parodie, toute la difficulté, c’est de trouver le bon équilibre entre l’excès et le respect. Je pensais que j’étais bien dans cet équilibre. » « La cour me dit que j’aurais dû demander l’autorisation aux ayants droit. Mais mon positionnement de parodiste implique que je n’ai pas à le faire », s’est-il agacé. « On me reproche de surfer sur la notoriété de Hopper et de Hergé. Dans l’art contemporain, énormément d’artistes de la pop culture ont revisité les œuvres. Si on me condamne pour cela, on condamne tout un courant de l’art contemporain », a-t-il enfin ajouté.

Ce jugement « sévère, à rebours de la jurisprudence européenne, peut surprendre », fait remarquer dans Le Journal des Arts l’avocat et historien de l’art Pierre Noual, qui rappelle des précédents où l’exception de parodie avait été acceptée. Selon lui, Xavier Marabout a sans doute perdu en raison de sa « démarche commerciale à grande échelle » (39 tableaux), différente d’une parodie ponctuelle. Cependant, « cet ajout de la cour d’appel pourrait être retoqué par les juges de la Cour de cassation », précise-t-il. L’artiste aimerait en effet se pourvoir en cassation, ce qui suppose d’abord de payer l’amende et d’engager des frais de justice. N’en ayant pas les moyens, il compte créer une cagnotte « pour défendre la liberté d’expression et cette notion de parodie ».

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi