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Édouard Carmignac devant Level as a Level d’Ed Ruscha
Coll. Carmignac • © Fondation Carmignac/Photo Matthieu Salvaing
Pouvez-vous nous raconter votre première rencontre avec l’art ?
Tout a commencé par la musique. Ma mère était pianiste et la maison résonnait de sa passion. La peinture est arrivée plus tard, de façon très simple : je n’aime pas les murs blancs, ils m’angoissent et me font penser à un hôpital. À l’âge de dix-huit ans, quand j’ai emménagé dans mon premier appartement, je l’ai « habité », pour ne pas dire « habillé », avec des affiches comme celle d’Après moi le sommeil de Max Ernst, cet oiseau magnifique sur fond bleu. J’ai cherché assez tôt à comprendre pourquoi l’art et les artistes m’excitaient tant. Rapidement, je suis parvenu à cette conviction : j’aime l’art parce que les bons artistes me paraissent étrangement libres, et même insoumis ; ils cherchent quelque chose, ils ouvrent des portes, ils dérangent et m’entraînent vers des voies nouvelles. Je me suis toujours senti insoumis, ce qui m’a perturbé longtemps et suscitait chez moi bon nombre d’interrogations.
Quelle est la première œuvre que vous ayez acquise ?
C’était une lithographie d’Alice au pays des merveilles de Max Ernst que j’ai offerte à la femme qui partageait ma vie : la reine est assise sur son trône, un petit lapin, maître de cérémonie, est à ses pieds et fait son possible pour l’émerveiller. La reine est à la fois exigeante et capricieuse. Sa repartie favorite, à la moindre déception de l’un des membres de sa suite, n’est autre que : « Coupez-lui la tête ! » Max Ernst exprime bien la quête frénétique du lapin, anxieux de divertir la reine par des galipettes tournoyantes – symbolique de ma propre démarche visant à faire partager émotion et beauté à nos visiteurs. Ce qui me touche aussi, dans Alice, est l’apparition de l’improbable et de la jouissance dans le réel.
Depuis, votre collection s’est largement étoffée, avec plus de trois cents œuvres… Les avez-vous acquises selon des critères précis ?
Il faut d’abord que je ressente un choc émotionnel. Ensuite, je ne suis aucune règle ! Depuis plusieurs années déjà, ce sont les artistes des pays émergents qui m’intéressent le plus, parce qu’ils sont aux prises avec un choc culturel très violent : celui qui oppose leurs traditions au monde contemporain. Mon entreprise étant implantée dans de nombreux pays, je voyage beaucoup et, au cours de chacun de mes déplacements, je visite des galeries et des ateliers, à la recherche de nouvelles approches, de surprises, de chocs et d’inventions. Je suis vraiment libre dans mes choix. Ce qui est à la mode ou ce qu’il faut acheter ? Tout cela ne rentre absolument pas dans mes critères.
Jean-Michel Basquiat, Zing, 1984
Acrylique et pastel sur toile • 152,4 × 101,6 cm • © The Estate of Jean-Michel Basquiat / Adagp, Paris, 2019
« Lorsqu’on me dit : « Achetez untel parce qu’il va monter », cela me fait rire. »
Édouard Carmignac
Comment dès lors être sûr de vos choix ?
Peu d’artistes parviennent à passer le mur du temps. Quels sont ceux que je collectionne et qui resteront dans l’histoire de l’art ? C’est bien difficile à dire, même si Jean-Michel Basquiat en fera indéniablement partie. Quand j’avais vingt ans, par exemple, les grands peintres à collectionner étaient Hans Hartung, Georges Mathieu, Bernard Buffet… et je suis sûr qu’à cette époque ils valaient plus cher que Roy Lichtenstein. Aujourd’hui, ils ne sont plus vraiment les stars du marché, alors que Lichtenstein est lui, a contrario, au sommet. Quand j’ai acheté certains artistes devenus chers, ce n’était pas pour faire un placement financier, mais vraiment parce qu’ils me plaisaient. Tant mieux si mes goûts ont été reconnus par la suite, même si c’est un peu troublant pour quelqu’un se voulant peu consensuel ! Lorsqu’on me dit : « Achetez untel parce qu’il va monter », cela me fait rire. Dans les années 1970, quand j’étais à New York, personne ne voulait de Warhol, on ne le prenait pas au sérieux. Je l’ai acheté en 1990, mais sa renommée actuelle et celle d’il y a vingt-cinq ans n’ont rien à voir.
Votre collection comprend justement une étonnante icône de Warhol, accrochée dans votre bureau lorsqu’elle n’est pas présentée à Porquerolles : un portrait de Lénine. Pourquoi cette œuvre ?
J’entretiens une histoire très singulière avec ce portrait de Lénine. Il est arrivé dans mon bureau le 11 septembre 2001, le jour de l’attentat du World Trade Center à New York, alors que je l’avais acquis trois mois avant, à la foire de Bâle. Le galeriste devait me l’envoyer en le joignant à d’autres œuvres qu’il comptait vendre à Paris. Mais, dans la nuit, le tableau fut dérobé dans un entrepôt avant d’être retrouvé par la suite ! Le 11 Septembre, j’ai donc vécu l’attentat terroriste le plus décisif de notre histoire, la disparition tragique de nombreux amis et partenaires avec qui je travaillais et qui étaient présents dans les tours. Et, simultanément, ce portrait de Lénine est entré dans ma collection.
De gauche à droite : Martial Raysse, Untitled, 1962 ; Andy Warhol, Lenin, 1986 ; Andy Warhol, Mao, 1973
Vue de l’exposition inaugurale « Sea of Desire », en 2018.
Coll. Carmignac • © The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc./ Adagp, Paris 2019 / Photo Marc Domage
Dans votre bureau, vous l’exposez à côté d’un autre Warhol, un portrait de Mao cette fois. N’est-ce pas là un choix déconcertant de la part d’un entrepreneur de la finance ?
Non, parce que Lénine et Mao sont partis de rien et qu’ils ont changé le monde ! Même si je suis en profond désaccord avec leurs actes, les révolutionnaires me passionnent. Dans mon métier, j’ai besoin de découvrir le prochain créateur qui imaginera l’Apple de demain ! Qui aurait pensé que le petit garagiste Steve Jobs puisse marginaliser IBM ? La complexité est ce qui meut le monde ; Lénine, Mao, Jobs sont des esprits un peu tordus, non conventionnels… Il est impossible, dans le monde actuel, d’avoir un raisonnement linéaire. Il faut en permanence surfer et se remettre en question. Sachez aussi que ces deux Warhol sont accrochés à proximité d’une autre œuvre, un Richter éclatant de couleurs. Celle-ci dégage une énergie telle qu’en fonction des heures du jour ou des saisons, on découvre à chaque fois un tableau différent. Il rayonne d’une puissance incroyablement tonique. Les deux Warhol sont des symboles, le Richter traduit la pure énergie de l’art.
L’art est-il un moyen de lâcher prise ?
L’art me transporte. Je collectionne pour vivre intensément. Ces œuvres représentent des flux et des énergies : ce ne sont pas des objets. Dans le merveilleux film de Rohmer La Collectionneuse, Patrick Bauchau déclare que, par essence, le collectionneur est quelqu’un d’impur. Cette idée de vouloir s’accaparer ou accumuler des choses, sans forcément exprimer un goût personnel ou éprouver de choc émotionnel, s’approche du ramassage. Je n’aime pas cela. Je n’aime pas l’idée de posséder une collection. Mes œuvres sont plutôt mes écailles posées sur les murs. Des traces de moments de vie, de pensée et d’émotion.
Au centre : John Baldessari, Raised Eyebrows / Furrowed Foreheads : Knife (With Hands), 2009
Vue de l’exposition inaugurale « Sea of Desire », en 2018.
Coll. Carmignac • © John Baldessari, Courtesy John Baldessari, Galerie Greta Meert, Marian Goodman Gallery, Sprüth Magers et Mai 36 Galerie, Zurich
Cette passion personnelle s’est transformée en une collection d’entreprise, puis une fondation. Pourquoi ce choix ?
J’ai commencé cette collection dans les années 1990, parce que je voulais partager mes goûts avec mes collaborateurs. J’achetais un tableau, je le posais par terre contre un mur et, quand mes collaborateurs venaient dans mon bureau – nous étions une trentaine à l’époque –, je voyais s’ils s’y intéressaient ou non. Si le tableau leur plaisait, je le faisais accrocher dans leur bureau. La collection s’est constituée ainsi, avec cette attention au cadre offert à mes collaborateurs. De fil en aiguille, l’art a pris une place grandissante dans l’entreprise, par le biais de rencontres, de conférences, de visites des grandes expositions parisiennes… Un jour, j’ai vécu un très beau moment. J’attendais au feu pour traverser et rentrer à mon bureau après un déjeuner : devant moi se trouvaient trois membres de mon entreprise dont j’ai surpris, par hasard, la conversation. Ils parlaient des tableaux de la collection et, manifestement, ces tableaux leur plaisaient ! Il s’était donc produit quelque chose… Quand on entre en contact avec l’art, le désir progresse irrésistiblement. C’est la raison pour laquelle j’aime les œuvres accessibles. Il faut que l’art parle.
Quel est le lien entre la collection de la fondation et le prix du photojournalisme que vous avez créé en 2009 ?
Comme je vous l’ai dit, l’art ne procure une émotion que s’il est vrai, s’il se réfère à une vérité extérieure, à travers les sensations qu’il suscite. Avec la crise de la presse, le photojournalisme disparaît progressivement : il est loin le temps du Paris Match de la grande époque ! L’idée de ce prix est de soutenir et de promouvoir un projet photographique et journalistique d’investigation, effectué dans des territoires où les droits humains et la liberté d’expression sont bafoués. Pour son dixième anniversaire, je suis heureux que la Maison européenne de la photographie, à Paris, accueille, pour la première fois, notre exposition consacrée à l’Amazonie.
Massimo Berruti, Pakistan, vallée du Swat, Mahnbanr, 2011
2e Prix Carmignac du photojournalisme, 2011
Photographie collée sur aluminium encadrée d’un verre • 109,6 × 151,7 × 5 cm • Coll. Carmignac • © Massimo Berruti/Agence VU’ pour la Fondation Carmignac
« Ce lieu, à Porquerolles, est unique mais il se mérite : il n’est pas facile d’accès, c’est un voyage. »
Édouard Carmignac
Est-ce aussi pour cela que vous avez décidé, à Porquerolles, de mettre autrement cette collection en partage, en l’ouvrant à un plus large public ?
J’ai voulu cette villa à Porquerolles pour le plaisir de partager ce que j’aime avec le plus grand nombre. Je préfère le mot « partager » à celui de « transmettre ». Il me semble qu’on peut apporter quelque chose de cette façon. J’ai sincèrement envie de faire plaisir. Et puis une fondation, un lieu d’art, cela doit être un peu comme un appartement pour ses amis, il faut de la sincérité ! Par ailleurs, je crois aux énergies et à leurs formes irrationnelles. Ce lieu, sur une île, correspond à mes valeurs. Je l’ai découvert par hasard, d’une façon très étrange. Voilà une vingtaine d’années, j’assistais au mariage de deux sœurs en présence de tout le cinéma français. J’ai adoré la maison où nous nous trouvions. Elle était incroyable, je me sentais chez moi. J’ai dit aux jeunes femmes que, si un jour, elles cherchaient à se séparer de cette maison, je serais intéressé pour y créer une fondation et permettre à beaucoup de personnes de voir de l’art dans ce cadre naturel qui est une œuvre en soi !
Quand leur père est mort, elles ont eu un geste fabuleux : au lieu de vendre la maison au plus offrant, elles m’ont proposé d’y installer notre fondation, par fidélité à la mémoire de leur père et, sans doute aussi, parce qu’une dimension irrationnelle, une énergie les y incitaient ! Il est étonnant de constater comment les choses se rejoignent et comment les choix s’imposent parfois d’eux-mêmes. Ce lieu, à Porquerolles, est unique mais il se mérite : il n’est pas facile d’accès, c’est un voyage. Il faut prendre un avion ou un train, puis un ferry puisqu’il y a une étendue de mer à traverser et, enfin, faire cinq bonnes minutes de marche. Cela permet de se laver de tout ce qu’on a dans la tête et de se préparer à un choc : celui de la rencontre avec l’art. J’ai envie d’offrir cette expérience aux visiteurs de la fondation.
À son tour, cette fondation s’inscrit dans l’histoire d’une transmission, puisque votre fils, Charles, en a pris la direction. Était-ce une évidence, pour vous, de lui en confier les clefs ?
Charles est musicien et il aime l’art vivant de façon générale. En plus de sa grande sensibilité artistique, il a acquis une expérience dans divers domaines, ce qui est essentiel, car diriger une fondation ne se résume pas à une seule entreprise artistique. C’est une entreprise tout court. Il fallait mener à terme ce chantier très délicat, avoir d’excellents rapports avec les autorités et jouer un rôle politique en prime. Mais, au-delà du fait qu’il est la personne appropriée, je veux que ce projet vive, qu’il me survive. Le risque, pour une fondation d’entreprise, est de se pétrifier dans le temps. Notre projet, à Porquerolles, est intégré à son environnement ; son jardin va grandir et son architecture a été pensée comme un écrin pour les œuvres, sans chercher à impressionner. Le lieu doit évoluer, avec la nature, avec le paysage, avec le temps.
Martial Raysse, Rina. X, 1964
Photographie, huile et toile • 172,5 × 118,5 cm • Coll. Carmignac • © ADAGP, Paris 2019
Comment avez-vous surmonté les obstacles et convaincu les plus sceptiques de son intérêt ?
La villa étant installée sur un site naturel classé, nous avons dû faire face à un enchevêtrement de cadres réglementaires. Dans les jardins où sont installées les sculptures commandées spécifiquement, cela s’est avéré particulièrement complexe. Il a fallu composer avec toutes ces contraintes qui participent à la richesse du projet. De manière globale, il s’agit d’un vaste projet sur les liens : ceux que nous avons cherché à tisser organiquement et aussi humainement avec l’île. J’aimerais que les Porquerollais, et plus largement les habitants de la région, s’approprient le lieu et soient fiers de ce que nous avons construit.
Vous souhaitez donc que les visiteurs, qui ont choisi d’embarquer pour la Villa Carmignac, vivent une expérience singulière ?
Venir à la villa, c’est entreprendre une démarche initiatique, décrocher du monde réel et reprendre contact avec soi-même. Je suis frappé de voir que les jeunes, aujourd’hui, ne sont plus vraiment là, toujours avec leur portable, plongés dans un monde virtuel. Quand ils arrivent chez nous, ils doivent commencer par retirer leurs chaussures. La visite se fait pieds nus pour reprendre contact avec le sol et briser sa carapace, être en éveil. L’espace intérieur, tout comme les jardins, a été conçu dans cet esprit. Ce lieu est une fondation dans l’acception pleine du terme, un lieu qui nous relie à nos racines, qui nous rallie à la nature, à notre propre nature.
Aviez-vous imaginé un tel succès, dès l’ouverture de la Villa Carmignac et de son jardin ?
Pour être tout à fait honnête, je ne m’attendais pas à une adhésion aussi large et immédiate à ce projet. Je n’imaginais pas que nous aurions soixante-dix mille visiteurs dès la première année, d’autant plus avec la jauge qui régule le nombre d’entrées à cinquante par demi-heure. Je suis évidemment très heureux de ce succès, mais ce qui me touche le plus, c’est l’enthousiasme du public tant à propos des pièces de la collection que de l’architecture. Il m’est arrivé de me glisser anonymement dans les lieux, juste pour écouter les commentaires des personnes autour de moi. Ce qui est intéressant aussi dans un projet comme celui-ci, c’est de voir, à travers les choix des commissaires d’exposition, la manière dont certaines œuvres se révèlent et interagissent entre elles.
La Source
Du 13 avril 2019 au 3 novembre 2019
Fondation Carmignac • Piste de la Courtade • 83400 Île de Porquerolles, Hyères
www.fondationcarmignac.com
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