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Dia Art Foundation

À New York, une fondation où l’art est sans limites

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Sans elle, les projets les plus insensés n’auraient jamais vu le jour. Planter 400 paratonnerres dans un champ du Nouveau-Mexique, transformer un volcan en observatoire du cosmos en Arizona, créer la plus grande sculpture du monde dans le désert du Nevada… Depuis 1974, rien n’effraie la Dia Art Foundation. Sky’s the limit !
Dan Flavin, Untitled (To You, Heiner, with Admiration and Affection)
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Dan Flavin, Untitled (To You, Heiner, with Admiration and Affection), 1973

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Avec ses dizaines de piliers, le sous-sol de la Dia:Beacon est magnifié par ce large trait de lumière de Dan Flavin. Une installation hors normes, dédiée au fondateur de la Dia Heiner Friedrich, qu’aucun autre musée ne peut se permettre de déployer.

Tubes fluorescents et structure en métal • 58 pièces de 121,9 x 121,9 x 7,6 cm • © Stephen Flavin / Photo Bill Jacobson studio, New York

Depuis quarante ans, Bill passe chacune de ses journées dans un appartement rempli aux deux tiers de terre, quasiment sans bouger. La lumière de SoHo sombre dans l’humus noir, l’air est chargé comme dans un sous-bois, et l’horizon se limite à cette ligne noire que dessine le terreau couleur charbon. Pourtant, le gardien de cet étrange temple semble heureux. Il veille sur The New York Earth Room, œuvre mythique de Walter De Maria : un fragment de land art niché dans un immeuble de logements, au deuxième étage du 141 Wooster Street, à New York.

Walter De Maria, The New York Earth Room [détail]
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Walter De Maria, The New York Earth Room [détail], 1977

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Une des installations pérennes de la Dia à voir hors les murs, au 141 Wooster Street, à New York.

Terre, tourbe et écorce • H. 56 cm • © Estate Walter De Maria / Photo John Cliett

Bill n’a pas le droit de s’évader en lisant ; il lui est juste permis de renseigner les curieux venus ici en pèlerinage. Pour les compter, il dessine d’étranges flammèches sur ses cahiers d’écolier, plutôt que des petites barres. Car lui aussi est artiste. La nuit, le week-end. Ces journées répétitives et solitaires ne le lassent jamais. « Plus le temps passe, plus cette œuvre gagne en profondeur, et vous gagne », confie-t-il avec la voix grave de celui qui ne compte ni les minutes ni les années.

Gardien de 120 tonnes de terre stérile

Ses débuts, il s’en souvient comme si c’était hier. Au printemps 1977, le galeriste Heiner Friedrich invite Walter De Maria à exposer dans son espace. L’artiste y balance 120 tonnes de terre, sur près de 340 mètres carrés. Durée prévue de cette exposition singulière : trois mois. Mais très vite les deux complices comprennent que se joue ici quelque chose qui n’a rien à voir avec l’agenda trépidant du marché de l’art. Ils décident de tout laisser en l’état. Pour les siècles des siècles, si le dieu du land art le permet. Depuis, chaque mardi, Bill passe quelques heures à arroser ce champ stérile pour préserver sa force obscure. Seul autorisé à poser le pied sur ce paysage abstrait, il prélève les herbes folles et les insectes qui viendraient s’aventurer là. Parfois, il cueille même quelques champignons dans le petit recoin obscur dont ils raffolent, tout au fond de la salle. « Délicieux, les champignons », précise-t-il dans un mystérieux sourire.

Heiner Fredrich
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Heiner Fredrich, 2017

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Galeriste d’exception, l’Allemand Heiner Friedrich abandonne totalement le marché de l’art quand il fonde la Dia avec son épouse, Philippa de Menil.

© Courtesy Dia Art Foundation / Photo Julie Sakratt

Toute l’éthique de la Dia Art Foundation pourrait se résumer à ces quelques mètres cubes hors du temps. Depuis sa création, en 1974, cette fondation d’exception n’a en effet qu’un objectif : donner naissance à l’impensable, au non-mesurable. À ce qu’aucune autre institution n’aurait le courage d’engendrer, à savoir du temps et de l’espace. Comment un tel projet a-t-il bien pu naître dans le New York frénétique des seventies ? La réponse tient pour beaucoup à la personnalité de ses fondateurs. À ses débuts, Heiner Friedrich n’était pas un galeriste comme les autres. Né en 1938 dans une famille d’industriels allemands, il est profondément bouleversé par la capacité de destruction des nazis. Ce traumatisme originel fait naître chez lui un désir de créer des œuvres qui résistent à toutes les épreuves, même celle du temps.

La découverte de la chapelle de Vence, illuminée par Matisse, ainsi que ses voyages en Grèce et en Italie le confirment dans cette voie : « J’y ai vu l’art et l’architecture, chacun à sa place », résumera-t-il. C’est à Padoue, dans la chapelle de Giotto, que serait née l’idée de la Dia : un espace singulier, préservé, magnifié par un seul artiste, et devenu lieu de pèlerinage pour les amateurs d’art. On ne saurait mieux résumer l’état d’esprit de la fondation qu’il lance peu après son arrivée à New York, et qui perdure encore aujourd’hui.

Penser plus grand que grand

Galeriste à Munich et à Cologne dans les années 1960, puis à New York, Friedrich prend rapidement conscience, en côtoyant les artistes qu’il défend, comme Joseph Beuys, Donald Judd, Michael Heizer, Cy Twombly ou Walter De Maria, que leur génie est contraint par les murs étriqués des musées. À ces héros d’un art qui reste à naître, il faut de l’air, de la lumière et le luxe de l’espace. Son mariage avec Philippa de Menil, héritière des pétroles Schlumberger et fille des fabuleux collectionneurs qui ont créé la Menil Collection à Houston, l’aidera à franchir le pas. C’est avec elle, et aussi avec Helen Winkler, proche de la famille, qu’il crée la Dia Art Foundation.  Son ambition : permettre aux artistes, grâce à son généreux soutien, de faire tomber tous les murs et de penser plus grand que grand. Pas spectaculaire, non. Mais grand, au sens métaphysique du terme. Pour résumer leur éthique, Friedrich choisit le mot grec dia qui signifie « à travers ».

Michael Heizer, North, East, South, West
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Michael Heizer, North, East, South, West, 1967–2002

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C’est du land art dans le musée : une sculpture faite sur mesure pour la Dia, qui creuse de plusieurs mètres dans son sol et suscite un véritable vertige.

Acier Corten • © Michael Heizer / Photo Tom Vinetz / Courtesy Dia Art Foundation, New York

Heiner Friedrich commande dès lors des œuvres hors cadres, hors formats, à Donald Judd, à La Monte Young… Une installation de Walter De Maria suffirait à elle seule à incarner le concept qu’ils portent : c’est The Broken Kilometer. Depuis 1979, elle foudroie l’espace d’une ancienne boutique de Broadway de ses 500 cylindres de laiton. C’est Patty, l’épouse de Bill, qui en prend soin depuis plus de vingt-cinq ans. « Oui, vraiment, une histoire de famille », s’amuse cette dernière. Elle est intarissable sur la lumière qui l’accompagne au quotidien, lumière jouant avec les cylindres qu’elle polit chaque mois d’août, trois semaines durant, s’usant les genoux mais jamais le regard.

« Dan Flavin est aussi important que Michel-Ange »

Ainsi Friedrich et son épouse ont-ils libéré les artistes chers à leur cœur de toutes contraintes, financières ou matérielles. Comparant leur mécénat inédit à celui de la famille Médicis, ils ne craignaient pas de clamer : « Nos valeurs sont aussi puissantes que celles de la Renaissance. » À leurs yeux, « Dan Flavin est aussi important que
Michel-Ange ». Juste après la Earth Room (1977), un de leurs premiers projets, De Maria leur propose de creuser un trou de 1 000 mètres de profondeur sur la place centrale de Kassel, en Allemagne, pour y insérer une tige métallique longue d’un kilomètre et pesant 18 tonnes. Coût de l’opération : 419 000 dollars de l’époque. Une paille ! Tout ça pour qu’on n’aperçoive, finalement, qu’un disque de métal affleurant
au sol. Mais quel vertige, à y penser !

Expérience de la durée, immersion dans l’infini, perte de tout repère… Voilà tout l’esprit de la Dia.

Décidément sans limites, l’artiste les persuade ensuite de mettre en scène, au fin fond du Nouveau-Mexique, près d’Albuquerque, un champ de 400 paratonnerres (The Lightning Field, 1977). Une cabane est construite à son extrémité, destinée à accueillir les visiteurs qui, vingt-quatre heures durant, ont pour mission de guetter l’arrivée de l’orage. Attente souvent déçue, aux dires de nombreux visiteurs. Mais expérience métaphysique garantie, dans la contemplation de ce paysage toujours changeant. Voilà un autre million de dollars joliment dépensé : ce périple culte du land art a un taux de remplissage de 100 % chaque été. Expérience de la durée, immersion dans l’infini, perte de tout repère… Voilà tout l’esprit de la Dia.

Mais, au début des années 1980, se profile la fin d’un âge d’or. Depuis le deuxième choc pétrolier de 1979, les finances de la famille Menil ne sont pas au beau fixe. Philippa n’arrange pas les choses, elle qui continue de ne renacler devant aucun sacrifice. Le couple achète alors un local downtown Manhattan pour abriter la Dream House de La Monte Young et Marian Zazeela, cocon mordoré qui accueille mille expériences musicales ; ils offrent aussi un magnifique atelier au sculpteur Fred Sandback, dans le Massachussets, tout en aidant généreusement Donald Judd à s’établir à Marfa, dans les montagnes texanes.

Donald Judd, 15 untitled works in concrete, à Marfa, Texas
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Donald Judd, 15 untitled works in concrete, à Marfa, Texas, 1980–1984

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Avant que les relations ne se tendent jusqu’au procès, Donald Judd est l’un des enfants chéris de la Dia, qui l’aide à s’installer à Marfa, dans les montagnes du Texas.

Béton armé • Photo Florian Holzherr / Courtesy Chinati FOundation / Donald Judd Art © 2017 Judd Foundation

La réalité va mettre un frein à cette folle expansion. Un nouveau conseil d’administration est convoqué pour ramener ces doux rêveurs à davantage de pragmatisme. Des opérations immobilières sont envisagées, des restrictions opérées, certaines œuvres sont mises à l’encan, afin, notamment, de pouvoir faire face au procès retentissant que Judd intente à la Dia. Il se dit trahi de n’avoir pas été suivi jusqu’au bout, alors que des millions ont été dépensés pour financer son somptueux projet de fin du monde. Aujourd’hui encore, cette institution unique au monde se voit confrontée à l’équation impossible : offrir des moyens démesurés à des projets qui ne rapportent pas un cent.

Vues extérieure et intérieure de la Dia:Beacon
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Vues extérieure et intérieure de la Dia:Beacon

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Pas un centimètre carré de la Dia:Beacon qui n’ait été pensé par le plasticien Robert Irwin : des arbres fruitiers aux fenêtres transparentes qui découpent un cadre et font entre la nature au sein d’une paroi de verre translucide.

© Courtesy Dia Art Foundation / Photo Bill Jacobson studio, New York

Pourtant, à l’orée des années 2000, la Dia Art Foundation parvient à prendre un nouveau départ. Et quel départ ! La voilà qui débarque à Beacon, à une heure et demie de New York, pour installer ses chefs-d’œuvre dans une ancienne imprimerie de boîtes de biscuits. Michael Govan, alors directeur, a déniché le site à l’occasion d’un vol dans son avion privé. Il parvient à convaincre le mécène Leonard Riggio, fondateur des librairies Barnes & Noble, d’y créer un musée d’exception. Le richissime fils de chauffeur de taxi de Brooklyn offre 30 millions de dollars, et lègue quatre stupéfiantes sculptures d’acier de Richard Serra, ainsi que son nom, c’est le moins, au musée. « Cet endroit rend les gens meilleurs », résumera-t-il pour justifier son engagement sans faille.

Tout le musée bat au rythme du cosmos

En 2003, les Riggio Galleries de la Dia:Beacon ouvrent donc sur les rives lumineuses de l’Hudson. Là encore, le voyage fait partie intégrante de l’expérience. Loin de la frénésie des galeries de Chelsea et de l’esthétique mainstream du MoMA, le visiteur est invité à se perdre dans les reflets vert-brun du fleuve, direction Poughkeepsie, avant d’atterrir dans cette ville de 14 000 habitants. Derrière un horizon d’arbres fruitiers, le bâtiment de 28 000 mètres carrés en brique, acier, béton et verre, construit en 1929, offre une lumière exceptionnelle et une collection à couper le souffle.

Tout le musée bat ainsi au rythme du cosmos, et ses horaires varient avec le cycle du soleil.

Dans l’immeuble que la Dia occupait à Manhattan jusqu’en 2004, il était impossible de présenter les centaines d’œuvres de grande échelle qu’elle amassait. Sous les 3 000 mètres carrés de verrière, ni leds ni néons. Tout en lumière naturelle. Ainsi en a décidé le plasticien Robert Irwin, à qui la Dia a demandé de réhabiliter le site. Représentant du mouvement américain Light and Space, il pense le moindre détail, assisté des architectes d’OpenOffice. Jusqu’au jardin, imaginé pour se métamorphoser à chaque saison. Tout le musée bat ainsi au rythme du cosmos, et ses horaires varient avec le cycle du soleil : l’hiver, fermeture à 16 heures ; l’été à 18 heures.

Rita McBride, Particulates
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Rita McBride, Particulates, 2017

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Les premiers signes de féminisation désirée par la nouvelle directrice de la Dia, Jessica Morgan, se font sentir, avec cette installation de la jeune Américaine Rita McBride, qui hypnotise les visiteurs de ce site industriel si caractéristique de Chelsea.

Molécules d’eau et tensioactifs, faisceaux de laser de haute intensité • © Rita McBride © photo by Benjamin Lozovsky/BFA/REX/Shutterstock / © SIPA

La collection des fondateurs y est bien sûr à l’honneur, avec ses Joseph Beuys, Donald Judd, Fred Sandback, Robert Smithson, Cy Twombly, Sol LeWitt, les 120 Shadows d’Andy Warhol ou les épiphanies de blancheur de Robert Whitman. Sans oublier la sublime série de néons de Dan Flavin, Monument to Tatlin, qui cueille dès l’entrée le regard, radieuses architectures constructivistes surgies de cimaises en épi de maïs. Mais, même luxueusement installée, la Dia garde son esprit d’aventure et son attachement au Grand Ouest américain. Depuis 1999, elle gère la Spiral Jetty (1970) lancée sur le Grand Lac Salé par Robert Smithson, et aussi l’énigmatique City que Michael Heizer, autre enfant terrible de la Dia, édifie depuis plus de quarante ans dans le secret du désert du Nevada (elle sera, à son ouverture au public – on ignore quand –, la plus grande sculpture au monde). Il y a aussi le volcan que James Turrell transforme en observatoire du cosmos (Roden Crater), en Arizona. La Dia est née avec et pour eux, et continue de grandir avec eux. Mais aussi avec son temps.

Jessica Morgan
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Jessica Morgan

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Venue de la tate Modern, la Britannique Jessica Morgan succède au Français Philippe Vergne, bien décidée à féminiser l’institution qu’elle dirige depuis 2015.

Photo Norman Jean Roy, 2017

Ainsi sa nouvelle directrice, Jessica Morgan, débauchée de la Tate Modern en 2005, a-telle lancé un chantier tout aussi titanesque : la féminisation de la collection. À son arrivée, la fondation comptait une quarantaine d’artistes, quasiment tous mâles, à l’exception de Louise Bourgeois et Agnes Martin. Entourée d’une équipe ultra-féminine, elle a mené à marche forcée une politique dynamique. Dès son arrivée, elle a reprogrammé des expositions à Chelsea, dans l’un des hangars que la Dia possède encore, sans attendre que le projet de nouveau bâtiment, sans cesse reporté, voire annulé, voie enfin le jour. Surtout, elle a fait entrer dans la collection Joan Jonas, Jo Baer, Anne Truitt ou Michelle Stuart. Des pionnières, elles aussi. Que la Dia n’avait jusqu’à présent pas suivies dans leur aventure.

Arrow

La Dia Foundation en 6 dates

1974 Naissance de la fondation à Chelsea.

1977 Première installation permanente de la Dia : prévue pour durer trois mois, la Earth Room de Walter De Maria est pérennisée.

1982 Commande des 7000 chênes plantés par Joseph Beuys dans les rues de Kassel, en Allemagne.

1994 Michael Govan arrive à la tête de l’institution, et lance le chantier de Beacon. Il partira peu après l’ouverture, en 2006.

1999 Acquisition de la Spiral Jetty de Robert Smithson, chef-d’œuvre du land art créé en 1970 dans l’Utah.

2003 Ouverture des Riggio Galleries de Beacon.

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