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SÉRIE – L’ART DE TOUTES LES COULEURS

Blanc de céruse, jaunes… Attention, vapeurs toxiques !

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Publié le , mis à jour le
Pour ce troisième épisode de la série « L’art de toutes les couleurs », levons le voile sur les brumes toxiques des pigments blancs et jaunes à base de plomb qui auraient empoisonné de nombreux peintres dont Caravage, Francisco de Goya et Vincent Van Gogh… Capables de mettre leur vie en péril au nom de l’art !
Caravage, Jeune Bacchus
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Caravage, Jeune Bacchus, vers 1598

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Huile sur toile • 95 x 85 cm • Coll. galerie des Offices, Florence • © Bridgeman Images

Malléable et facile à extraire, le plomb a eu la cote durant des siècles. Exploité depuis la Préhistoire, ce métal gris bleuâtre est pourtant un terrible poison. Classé en 2004 comme « probablement cancérigène » pour l’humain et l’animal, il provoque une maladie mortelle appelée saturnisme – du nom de Saturne, son symbole alchimique. S’il pénètre quotidiennement (même en infimes quantités) l’organisme par ingestion, inhalation ou par voie cutanée, de graves symptômes peuvent apparaître au bout de quelques mois…

Cristaux de cérusite et de galène
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Cristaux de cérusite et de galène

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Photo D.R.

Ce matériau est même si contaminant que des traces des vapeurs de plomb émises par les fonderies de l’Antiquité romaine se détectent aujourd’hui dans les glaces du Groenland ! Car bien qu’au courant de sa toxicité, les Égyptiens, les Grecs et les Romains l’utilisaient allègrement pour fabriquer de la vaisselle, des tuyaux, du khôl… Et un pigment blanc servant à concocter du fard et de la peinture : le « blanc de céruse ».

Sa recette est décrite dès le IVe siècle avant notre ère par le botaniste grec Théophraste. Plongées dans du vinaigre, des plaques de plomb s’oxydent, produisant des écailles blanches – du carbonate de plomb – qu’il faut réduire en poudre puis chauffer légèrement afin d’obtenir le fameux pigment, dont la version la plus pure broyée à l’huile sera surnommée « blanc d’argent ». Utilisé par les ouvriers du bâtiment pour blanchir les murs et par les artistes peintres qui s’en servent notamment comme enduit de préparation des toiles, il figure à la Renaissance parmi les produits les plus luxueux exportés par les Vénitiens, aux côtés de la verrerie, des fourrures et des miroirs !

Johannes Vermeer, Jeune fille à la perle
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Johannes Vermeer, Jeune fille à la perle, 1665

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Huile sur toile • 44,5 x 39 cm • Coll. Mauritshuis, La Haye • © Mauritshuis, La Haye

C’est ce blanc qu’utilise le maître néerlandais Johannes Vermeer (1632–1675) pour sa célèbre Jeune fille à la perle (1665). Mélangé à d’autres couleurs pour le turban et la peau de la belle, pur pour le précieux bijou qui luit à son oreille, le blanc de ses yeux et les touches de lumière qui animent ses pupilles et ses lèvres entrouvertes… C’est également lui qui a été un temps soupçonné d’avoir causé la mort du Caravage (1571–1610), pionnier italien du clair-obscur dont les os retrouvés en 2010 présentaient une forte teneur en plomb. Ainsi que du peintre espagnol Francisco de Goya (1746–1828), victime de surdité et de crises de délire, symptômes possibles du saturnisme !

Il faudra attendre 1993 pour que son utilisation soit totalement interdite en Europe !

Industrialisé en Hollande au XVIIIe siècle, son procédé de fabrication se répand au XIXe en Angleterre et en France où il est adopté dès 1809. Exposés aux vapeurs et à l’inhalation de la poudre qui vole dans l’air, les ouvriers tombent comme des mouches : environ un tiers d’entre eux meurent chaque année d’empoisonnement… Mais la blancheur de la céruse est si appréciée qu’elle reste longtemps en usage malgré l’existence d’alternatives plus saines, à base de zinc ou de titane. Si bien qu’il faudra attendre 1993 pour que son utilisation soit totalement interdite en Europe.

Quand ils n’étaient pas à base de soufre et d’arsenic (tout aussi malsain), les pigments jaunes élaborés depuis l’Antiquité étaient eux aussi corrompus par le plomb. C’est en chauffant la céruse qu’étaient obtenus le jaune de massicot et le minium, de couleur rouge-orangé. Redécouvert à la fin du Moyen-Âge, le jaune de Naples était de son côté composé d’antimoniate de plomb associé à du sulfate de chaux. Doublement toxique ! Très employé par les fresquistes, les verriers et les céramistes des XVe et XVIe siècles, le jaune de plomb et d’étain – le plus clair, proche du jaune citron – s’obtenait quant à lui en chauffant du minium et de l’oxyde d’étain, ou en mélangeant du plomb et de l’étain grillés à du minium et du sable blanc.

Vincent Van Gogh, Tournesols
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Vincent Van Gogh, Tournesols, 1888

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Huile sur toile • 100,5 × 76,5 cm • Coll. Seiji Togo Memorial Sompo Japan Nipponkoa Museum of Art, Tokyo • © Bridgeman Images

À partir de 1810, le rayonnant mais toxique jaune de chrome (obtenu par réaction de l’acétate de plomb sur le bichromate de potassium, selon une recette découverte par les chimistes Nicolas Louis Vauquelin et Claude Louis Berthollet), infiltre les palettes. Séduit, Vincent Van Gogh (1853–1890) l’utilise abondamment pour peindre des paysages solaires et ses fameux Tournesols. Imprudent et autodestructeur, le Néerlandais le mélange à du blanc de plomb, en tartine ses toiles, s’en macule les doigts, oublie de refermer ses tubes… Et prend même l’habitude insensée de manger ses couleurs ! Un jour, durant son séjour à l’asile Saint-Paul de Mausole à Saint-Rémy de Provence (où il a été interné à sa demande de mai 1889 à mai 1890, quelques mois avant sa mort mystérieuse), il se voit administrer en urgence un contre-poison après avoir ingéré goulûment le contenu d’un tube entier !

Pulsion suicidaire, recherche d’un effet grisant ou accès de folie ? Quoi qu’il en soit, ces pigments pourraient avoir joué un rôle déterminant dans les crises de démence du peintre, connu entre autres pour s’être tranché impulsivement l’oreille avec une lame de rasoir. Une hypothèse soutenue grâce à une analyse minutieuse de sa correspondance et de ses dossiers médicaux par le chercheur espagnol F. Javier Gonzalez Luque et le psychiatre A. Luis Montejo Gonzalez dans un essai publié en 1997 : Vincent Van Gogh et les couleurs toxiques de Saturne. Les terribles symptômes du saturnisme – faiblesse, prostration, vomissements, gingivite pouvant aller jusqu’à la chute des dents, douleurs abdominales, anémie, irritabilité, délires hallucinatoires ou crises épileptiques, vertiges, perte d’équilibre, problèmes neuro-musculaires… –, Van Gogh les aurait tous manifestés ! À cet empoisonnement se seraient ajoutés d’autres facteurs tels que des troubles psychiques et une consommation excessive d’absinthe. Un cocktail triplement fatal…

Retrouvez l'article dans la série L’histoire secrète de 10 couleurs devenues mythiques

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