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Série – Perdus à jamais

Plus de 400 toiles incendiées dans les tours de Flak : l’un des pires désastres de l’histoire de l’art

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Publié le , mis à jour le
Retour sur l’incendie des tours de Flak en 1945, ces immenses blockhaus inspirés de donjons médiévaux construits par Hitler, où étaient abrités des trésors signés Friedrich, Goya, Rubens, Botticelli…
Caspar David Friedrich, Cimetière de monastère sous la neige
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Caspar David Friedrich, Cimetière de monastère sous la neige, 1819

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Huile sur toile • Oeuvre disparue pendant la Seconde Guerrre mondiale • © BPK, Berlin / Dist. RMN-Grand Palais

Exemple de Flakturm. Vue des ruines de l’ancien Flak / Radartürm de Weesow dans le Brandebourg, Allemagne
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Exemple de Flakturm. Vue des ruines de l’ancien Flak / Radartürm de Weesow dans le Brandebourg, Allemagne

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© SZ Photo / euroluftbild.de / Bridgeman Images

Ne pas tousser, surtout, garder son sang-froid. Ce matin d’automne 1945, l’historien de l’art et chef d’escadron Christopher Norris laisse patiemment le professeur Otto Kümmel exposer la liste des pertes. Le Monument Man britannique fait abstraction du passé nazi immédiat du directeur déchu du Staatliche Museen de Berlin : c’est le seul à connaître les collections emportées par les flammes, pour avoir mené leur entreposage dans les Flaktürme (tours de Flak) et il faudra compter sur son concours. Rester pragmatique, surtout.

Flaktürme ? Leur création nous ramène à l’été 1940 : après que la Luftwaffe a frappé des sites civils, la France et le Royaume-Uni lancent les premiers raids aériens sur Berlin. Pour y parer, Adolf Hitler fait construire d’urgence trois immenses blockhaus inspirés de donjons médiévaux. Réputées invulnérables aux bombes, les Flaktürme sont dressées en 1941–1942, abris capables d’accueillir 10 000 personnes… mais pas seulement ! Très écouté par Hitler, Kümmel suggère d’y abriter aussi les trésors nationaux et ce sont au total plus de 3 000 mètres cubes de collections des musées berlinois qui sont répartis dans les trois tours.

Quelques clous et rivets calcinés, reliques de châssis désintégrés

Gustave Courbet, Les Casseurs de pierres
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Gustave Courbet, Les Casseurs de pierres, 1849

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Huile sur toile • 159 × 259 cm • Oeuvre disparue pendant la Seconde Guerrre mondiale • © akg-images

Et en effet, les œuvres y sont en sécurité : alors que les bombardements alliés ont réduit Dresde en ruines en février 1945, emportant entre autres pépites Les Casseurs de pierres (1849) de Gustave Courbet, Berlin voit son tour arriver. La capitale essuie des feux jusqu’à l’entrée de l’Armée rouge le 2 mai, deux jours après le suicide d’Hitler et cinq jours avant la capitulation sans conditions du Reich. À force de discussions, les Russes finissent par faire sortir les 30 000 Berlinois terrés dans les tours. Autour du 10 mai, les officiers soviétiques font le tour des lieux. Rien à signaler sur les tours I et III. Mais la Flakturm II – Friedrichshain réserve une bien mauvaise surprise…

Ses niveaux supérieurs sont irrespirables, encore noircis par la suie laissée par ce qui ressemble à deux incendies. Ces derniers se seraient déclarés entre les 5 et 10 mai, ne laissant au sol que quelques clous et rivets calcinés, reliques de châssis désintégrés et de panneaux de retables, signe que des chefs-d’œuvre étaient conservés là. La Flakturm II avait reçu les collections du Kaiser-Friedrich Museum, actuel musée Bode : 434 peintures et un nombre indéterminé de sculptures et d’objets. Avec cet incendie, c’est donc tout un musée qui a rejoint la poussière.

Sandro Botticelli, Madone aux candélabres
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Sandro Botticelli, Madone aux candélabres, vers 1485 – 1490

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Oeuvre disparue pendant la Seconde Guerrre mondiale • Photo Wikimédia Commons

Comment imaginer qu’un même feu ait emporté un Sandro Botticelli, dix toiles de Rubens, trois Caravage, cinq Cranach…

Jamais les destructions d’œuvres ne doivent émouvoir davantage que celles de vies humaines, se comptant en millions dans la Seconde Guerre mondiale. Il n’en demeure que la magnificence des biens brûlés dépasse les capacités de l’imagination ! Comment imaginer en effet qu’un même feu ait emporté une Madone aux candélabres [ill. ci-dessus] de Sandro Botticelli, Pala di Sarzana, une autre Vierge à l’enfant d’Andrea del Sarto, dix toiles de Rubens parmi lesquelles une Bacchanale et la Conversion de saint Paul [ill. ci-dessous], trois Caravage dont Le Christ au mont des oliviers [ill. ci-dessous], cinq Cranach l’Ancien, cinq Véronèse, quatre Jordaens et trois Tintoret ? Comment penser que se retrouvent dans les cendres des Ribera et Reynolds, des Tiepolo et Horace Vernet, des pièces de tous les grands peintres, de Pieter Aertsen à Zurbarán ? Le XIXe n’échappe pas à la catastrophe et se sont aussi évaporés Cimetière de monastère sous la neige (1819) [ill. en Une] de Caspar David Friedrich et un Portrait de moine (vers 1810–1815) de Francisco Goya.

À gauche : “La Conversion de saint Paul” de Rubens (entre 1620 et 1630) ; à droite : “Le Christ au mont des oliviers” de Caravage (vers 1605)
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À gauche : “La Conversion de saint Paul” de Rubens (entre 1620 et 1630) ; à droite : “Le Christ au mont des oliviers” de Caravage (vers 1605)

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Huile sur toile • 261 x 371 cm / 154 x 222 cm • Oeuvres disparues pendant la Seconde Guerrre mondiale • © Utpictura 18. © Gainew Gallery / Alamy / Hemis

En 2016 en effet, 59 sculptures identifiées comme collections du Bode-Museum, et réputées avoir été conservées dans les Flaktürme, sont identifiées au musée Pouchkine.

On ignore l’origine du feu, s’il est accidentel ou volontaire, s’il est du aux Allemands, comme ce fut le cas pour les 300 Klimt brûlés du château d’Immendorf ou si c’est un acte délibéré de l’Armée rouge… Et dans ce cas, ne peut-on pas espérer que les toiles n’aient jamais brûlé mais aient été transportées jusqu’en URSS comme butin de guerre ? En 2016 en effet, 59 sculptures identifiées comme collections du Bode-Museum, et réputées avoir été conservées dans les Flaktürme, sont identifiées au musée Pouchkine. Parmi elles, des bronzes de Donatello, d’Andrea Verrocchio et de Luca della Robbia… L’espoir fait vivre, mais il semble impossible qu’un convoi d’une telle ampleur ait pu se dérouler en secret, et que les 434 peintures disparues soient depuis restées à l’abri des regards.

« le plus grand désastre dans les arts figuratifs depuis la destruction du palais de l’Alcazar »

« Je ne sais pas s’il y a une morale dans une telle expérience. Si l’humanité persiste, comme il semblerait que ce soit le cas, dans ses décisions suicidaires, nous n’aurons plus besoin de musées. […] L’incendie du Friedrichshain [nom de la Flakturm, ndlr] représente le plus grand désastre dans les arts figuratifs depuis la destruction du palais de l’Alcazar à Madrid en 1734. » Kümmel n’a plus rien à perdre lorsqu’il confie son dépit à Norris en 1952. Un épisode mis aux oubliettes, avec le reste des vestiges du nazisme, lorsque les Flaktürme sont détruites par les puissances administrant Berlin. D’autres villes où furent construites des Flaktürme, comme Hambourg et Vienne, ont conservé ces bunkers lugubres pour laisser bien visible cette plaie de l’histoire.

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