Article réservé aux abonnés
Berthe Morisot, Eugène Manet avec sa fille à Bougival, vers 1881
Huile sur toile • 73 x 92 cm • Coll. Musee Marmottan Monet, Paris • © Bridgeman Images
Un visage rond et doux, de longs cheveux sous un grand chapeau d’été… Dans la lumière papillotante d’un écrin de verdure ou le cocon d’un salon aux tons pastels, Julie Manet (1878–1966) est partout sur les toiles de sa mère. Dès sa naissance le 14 novembre 1878, la petite fille devient le modèle préféré de Berthe Morisot (1841–1895) qui, dès 1869–1872, s’est imposée comme une pionnière de l’impressionnisme. L’audacieuse est aussi la première femme de ce mouvement avant-gardiste qui privilégie la peinture en plein air, les instants éphémères du quotidien et l’étude des effets de lumière grâce à un ballet de touches vives et claires.
Berthe Morisot, Le Berceau, 1872
Huile sur toile • 56 × 46 cm • Coll. Musée d’Orsay, Paris • © akg-images
Avant l’arrivée de Julie, les dames, demoiselles et fillettes de son entourage étaient déjà les sujets de prédilection de l’artiste qui avait ébloui Claude Monet avec Le Berceau (1872), délicieux portrait de sa sœur Edma au chevet de son bébé, dont le visage endormi transparaît derrière un léger rideau de gaze blanche…
Bébé, fillette, adolescente : Berthe représente à tout âge sa fille adorée dont elle tire au total plus de 70 toiles et une ribambelle de dessins, pastels et aquarelles. Au fil de ces œuvres animées par une infinité de touches rapides et lumineuses, l’enfant tète sa nourrice, donne du pain aux cygnes, fait des pâtés de sable, lit, joue du piano ou du violon. En 1890, elle devient le sujet du plus grand tableau de sa mère : Le Cerisier, qui la représente en pleine cueillette, perchée sur une échelle. Des moments de tendresse délicatement saisis au vol, expressions d’un bonheur simple teinté d’une douce mélancolie…
Berthe Morisot, Le Cerisier, 1891
Huile sur toile • 154 × 84 cm • Coll. Musee Marmottan-Monet, Paris • © Bridgeman Images
Quand elle n’est pas seule, l’enfant apparaît accompagnée d’une cousine ou de son père Eugène Manet (1833–1892), le seul homme adulte que Berthe ait jamais peint ! Ce séduisant rentier et peintre à ses heures, que Berthe a épousé en 1874, soutient avec amour sa moitié dans sa carrière de peintre, voie peu évidente pour une femme à l’époque. Cet adorable compagnon n’est autre que le frère cadet du célèbre Édouard Manet (1832–1883), auteur du scandaleux Déjeuner sur l’herbe (1963) et grand ami de Berthe qui a souvent posé pour lui après l’avoir rencontré au Louvre en 1868.
Pierre-Auguste Renoir, Julie Manet ou l’enfant au chat, 1887
Huile sur toile • 65 × 54 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © Bridgeman Images
Julie est aussi modèle pour les amis de sa mère… et pas des moindres ! Auguste Renoir, très proche de Berthe depuis leur rencontre en 1873, lui consacre plusieurs toiles dont L’Enfant au chat (1887), charmant tableau acidulé conservé au musée d’Orsay, Le Chapeau épinglé (1893) où elle rayonne coiffée d’un couvre-chef fleuri aux côtés de sa cousine Jeanne Gobillard (fondation Bührle, Zurich) et un portrait d’elle et sa mère (1894), visible au musée Marmottan Monet. À l’occasion, l’enfant pose également pour Edgar Degas (1834–1917) et son oncle Édouard Manet, qui laisse d’elle une attendrissante esquisse à l’huile où la fillette de trois ans apparaît posée sur un arrosoir comme une petite poupée !
La jolie muse aime également dessiner et peindre aux côtés de sa mère qui l’initie très tôt à son art. Même si elle ne se considèrera jamais comme une peintre à part entière, elle maniera le fusain, la sanguine et le pinceau toute sa vie, laissant derrière elle des toiles proches du style de Berthe comme Femme avec Laërte (exposée au Salon des indépendants de 1898), Le Bal, Les Cygnes et La Cueillette des pêches. Jeune fille, elle a même la chance de bénéficier des conseils de Renoir et Degas en personne !
Berthe Morisot, Julie Manet et sa levrette Laërte, 1893
Huile sur toile • 73 x 80 cm • Coll. Musee Marmottan Monet, Paris • © Bridgeman Images
Hélas, l’enfant devient orpheline à 16 ans. Après son père en 1892, c’est au tour de sa mère de s’éteindre en 1895, des suites d’une pneumonie. « Ma petite Julie, je t’aime mourante, je t’aimerai encore morte », lui souffle Berthe au cours de ses derniers instants. Mais le poète Stéphane de Mallarmé (1842–1898), son tuteur qui lui avait offert son lévrier (une femelle nommée Laërte), la prend sous son aile. L’année suivante, il la photographie et lui dédie un sonnet, Julie au chapeau Liberty, d’après l’ultime portrait d’elle peint par sa mère en 1894.
Ernest Rouart et son épouse Julie Manet, Paul Valéry et son épouse Jeannie Gobillard, le jour de leur mariage, en mai 1900
Coll. Musee Marmottan Monet, Paris • © Bridgeman Images
Fervente croyante, amatrice de promenades, de théâtre et de littérature, la jeune femme consigne sa vie dans un journal débuté en 1893. Le 29 mai 1900, lors d’une double cérémonie partagée avec sa cousine Jeannie Gobillard qui épouse Paul Valéry, elle se marie avec le futur peintre Ernest Rouart (1874–1942), qu’elle a rencontré au Louvre et qui lui consacrera plusieurs portraits, la représentant devant son chevalet ou jouant avec leur premier fils, Julien, né en 1901 – l’aîné de deux autres garçons, Clément (1906) et Denis (1908).
Tout en œuvrant pour la conservation et la promotion du travail de sa mère, Julie devient une grande collectionneuse, acquérant avec son mari de nombreux tableaux d’artistes mythiques comme Nicolas Poussin, Honoré Fragonard, Eugène Delacroix, Camille Corot, Edgar Degas, Odilon Redon, Paul Gauguin et Claude Monet. En 1966, elle s’éteint à l’âge de 88 ans au 40 rue de Villejust, actuelle rue Paul-Valéry. Là même où, entre autres lieux, sa mère l’avait peinte enfant…
Julie Manet, la mémoire impressionniste
Du 19 octobre 2021 au 20 mars 2022
Musée Marmottan-Monet • 2 Rue Louis Boilly • 75016 Paris
www.marmottan.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi
Réalité virtuelle
Faut-il faire l’expérience immersive du musée d’Orsay, « Un soir avec les impressionnistes » ? On a testé !
DEAUVILLE
Julie Manet et ses cousines, filles libres de l’impressionnisme exposées à Deauville
Abonnés
MUSÉE D'ORSAY
« Paris 1874 » : le musée d’Orsay célèbre les 150 ans de l’impressionnisme !