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Édouard Manet, À la fenêtre, 1875
Lithographie • © Print Club of Philadelphia Permanent Collection / Bridgeman Images
Bordeaux, 1825. Dans l’imprimerie de Cyprien Gaulon, le vieux Francisco de Goya est comme un enfant : il tire la feuille encore humide, c’est une merveille ! Le grain chaleureux rappelle un fusain, quelle spontanéité de trait… Il suffit de dessiner à même la pierre, de mouiller, d’encrer, de presser, et le tour est joué ! Un résultat qui n’a rien à voir avec l’eau-forte et l’aquatinte que maîtrise aussi Goya – une facilité d’emploi déconcertante. Le maître espagnol a déjà essayé la technique à Madrid en 1819, mais avec la série des quatre Taureaux de Bordeaux, il découvre ébahi comment se renouveler encore à près de 80 ans, en signant l’un de ses derniers chefs-d’œuvre.
Francisco de Goya, L’Arène divisée, 1825
Lithographie • 30,6 × 41,6 cm • Coll. Bibliothèque nationale d’Espagne, Madrid • © The Granger Coll NY / Aurimages
La lithographie révolutionne l’illustration et entraîne naturellement une défiance de la part des aquafortistes, soutenus par une critique qui ignore la technique.
La lithographie n’a pas été inventée par un peintre ou un graveur, mais par un jeune dramaturge sans le sou à la fin du XVIIIe siècle. Aloys Senefelder cherche un moyen économique pour imprimer les partitions musicales, son budget lui interdisant de faire appel à la gravure en taille douce, qui se fait sur une plaque de métal. Il invente alors un procédé de gravure en creux sur une pierre calcaire particulièrement poreuse (la pierre lithographique), puis, par une série de découvertes, se rend compte qu’il suffit de marquer la pierre au crayon gras puis de la mouiller avant de l’encrer : hydrophobe, l’encre ne tient que sur le dessin. Cela se passe à Munich, entre 1796 et 1798.
L’invention fait grand bruit en Europe. À Paris, ce sont les libraires Engelmann et Lasteyrie qui l’implantent autour de 1816. Auparavant, il fallait faire appel à un graveur en taille douce pour réaliser les cartes et illustrations dans les ouvrages. Une technique fastidieuse et onéreuse, d’autant que la plaque de cuivre est à usage unique. La pierre au contraire est réutilisable, il suffit de savoir dessiner pour l’employer. La lithographie révolutionne l’illustration et entraîne naturellement une défiance de la part des aquafortistes, soutenus par une critique qui ignore la technique.
Horace Vernet, La Bataille d’Austerlitz, 1805
Lithographie • © Bridgeman Images / De Agostini Picture Library
En revanche, les peintres adoptent rapidement la technique. Sa rapidité d’exécution leur permet de s’essayer à l’estampe sans avoir à apprendre la gravure, voire de reproduire eux-mêmes leurs toiles. Mais plus qu’un simple outil de reproduction, les artistes emploient très tôt la lithographie comme moyen de création original. Horace Vernet l’utilise dès 1817 pour renouveler un genre militaire jusqu’ici cantonné à l’image d’Épinal. Avec le crayon gras, il n’est plus besoin de hachures au burin ou à la pointe pour obtenir des nuances de gris : les scènes d’action s’animent d’une force vive.
Théodore Géricault, Boxers, 1818
Lithographie • © Christie’s Images / Bridgeman Images
L’expressivité du médium et le naturel des contrastes séduisent les romantiques : Théodore Géricault emploie la lithographie pour produire des images avec le même rendu spontané que celui d’un croquis, mais en réalité très finies et composées. Comme en peinture, il en tire des motifs équestres ainsi que des scènes sportives comme les Boxeurs (1818). Eugène Delacroix relate dans son journal en date du 7 avril 1824 que la technique qu’il vient d’essayer lui inspire des « projets superbes ». Plus loin dans le siècle, on pense aussi aux illustrations du Corbeau d’Edgar Poe par Édouard Manet (1881) ou encore à Edvard Munch, qui donne des variations à ses toiles à travers l’estampe lithographique.
La technique transforme un autre domaine au XIXe siècle : la production et l’intégration d’images dans la presse sont désormais simplifiées. Si l’adage dit qu’un petit dessin vaut mieux qu’un long discours, il se vérifie dans les faits. Honoré Daumier peut quotidiennement dénoncer les affres du pouvoir de Louis-Philippe dans les années 1830, comme André Gill le fera sous le Second Empire. Tous deux souffrent de la censure de la part d’un pouvoir qui craint davantage les caricaturistes que les pamphlétaires.
Honoré Daumier, Louis-Philippe – Le passe – Le présent – L’avenir, 9 janvier 1834
Lithographie publiée dans La Caricature • © Bridgeman Images
L’omniprésence des images touche aussi les murs des villes. La lithographie entraîne un développement de l’affiche, qui peut être éditée en de nombreux tirages à peu de frais. L’invention de la chromolithographie en 1837 rend la technique plus séduisante encore, et permet à l’image de réclame de se hisser au rang de grand art. En jouant sur la typographie, les aplats colorés et la vivacité du dessin, Henri de Toulouse-Lautrec produit à la fin du siècle des affiches qui auront une influence cruciale sur les peintres d’avant-garde.
Application de la couleur sur la pierre. Retrait du papier avec la couleur
© Franz Sammel / Alamy / Hemis
Il faut attendre 1886 pour qu’un journal publie des photographies, et même les années 1910 pour que la photogravure se généralise dans l’édition. La lithographie reste jusque-là le mode de reproductibilité privilégié pour l’affiche, l’illustration ou encore le timbre. Au XXe siècle, l’impression rotative offset va progressivement marginaliser le médium, mais des peintres comme Joan Miró ou Max Ernst continuent de s’émouvoir en détachant la feuille de la pierre et en découvrant leur estampe. Un engouement qui se retrouve encore en 2011, lorsqu’Émilie Aizier invente la « kitchen litho » où la technique est simplifiée, et les ustensiles et ingrédients de la lithographie remplacés par du matériel de cuisine : papier d’aluminium, cola et huile de colza… Si vous avez le goût de l’estampe, vous savez ce qu’il vous reste à faire…
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