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Série - L’art outragé

Ép. 4 Le “Piss Christ” d’Andres Serrano, martyr de l’intégrisme

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Publié le , mis à jour le
Raisons morales ou politiques, vénalité ou incompétence coupable, parfois même simple question de goût… Les œuvres d’art sont bien fragiles face à la violence humaine et ce, quelles que soient les cultures et les époques ! Pour ce quatrième épisode, retour sur la destruction de la photographie Piss Christ d’Andres Serrano à Avignon, en avril 2011, au nom de Dieu…
Andres Serrano, Immersions (Piss Christ)
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Andres Serrano, Immersions (Piss Christ), 1987

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Impression de 2007, cibachrome • 152,4 x 101,6 cm • Courtesy Andres Serrano & Yvon Lambert, Paris

Ce n’est pas arrivé sous la Réforme, ce n’est pas arrivé sous l’Inquisition. Cela se passe en France, au début du XXIe siècle : des œuvres d’art saccagées au nom de la religion. Le dimanche 17 avril 2011, un groupe de jeunes gens entre dans la Collection Lambert à Avignon, où se tient l’exposition « Je crois aux Miracles : 10 ans de la Collection Lambert ». En garçons bien élevés, ils s’acquittent de leurs droits d’entrée mais ne s’attardent pas dans le parcours de visite, se rendant d’emblée au dernier étage. Arrivés devant les vitrines des œuvres du photographe américain Andres Serrano, deux des lascars agressent rudement les gardiens puis, à coups de marteau et de pic à glace, brisent les vitrines et détruisent deux des panneaux : Sœur Jeanne Myriam (Paris, 1991) et surtout Piss Christ (1987), qui est l’objet du scandale par quoi tout a commencé.

Rien de commun donc avec l’effet de surprise de Mary Richardson à Londres en 1914. Ici, on sentait le drame venir. La veille des actes de vandalisme, une manifestation est organisée à Avignon, à l’appel de Civitas, mouvement intégriste catholique ennemi de la laïcité. On demande l’enlèvement du Piss Christ. L’extrême droite se joint au cortège, représentée entre autres par le groupe identitaire Le Renouveau français, dont les vandales sont proches.

Manifestation de l’association Civitas à Paris le 29 octobre 2011
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Manifestation de l’association Civitas à Paris le 29 octobre 2011

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© Joel Saget / AFP

Tout avait pourtant commencé dans le calme. Aucune vague depuis le vernissage début décembre mais, le 7 avril, le Diocèse d’Avignon réclame le retrait de Piss Christ à l’initiative de l’archevêque Jean-Pierre Cattenoz. Effet boule de neige ! Le milieu politique s’en mêle. Si les protestations de l’extrême droite locale – Ligue du Sud et Front national réunis – ne surprend pas, il est plus étonnant qu’un député UMP comme Bernard Debré demande la censure d’une œuvre « blasphématoire ». Personne, ceci dit, n’encourage explicitement à la voie de la violence.

« Piss Christ » au lendemain de l’acte de vandalisme, le 18 avril 2011, Collection Lambert à Avignon
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« Piss Christ » au lendemain de l’acte de vandalisme, le 18 avril 2011, Collection Lambert à Avignon

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© Boris Horvat / AFP

Le Piss Christ est un cas d’école ! Ce n’est pas comme s’il s’agissait d’un cliché inédit, présenté pour la première fois en 2011. L’image a déjà un lourd passif : produite en 1987, dans la série des Immersions (1987–1990), Piss Christ reçoit le prix du Southeastern Center for Contemporary Art aux États-Unis en 1989, ce qui aura l’effet d’une bombe. Les sénateurs républicains Alfonse D’Amato et Jesse Helms dénonceront alors l’argent public versé en soutien à une telle création. Mais aucune dégradation du Piss Christ n’est à l’époque à déplorer. En revanche, le cliché est attaqué au marteau par la suite, lors de deux expositions, au Museum Victoria de Melbourne en Australie en 1997 et à la galerie Kulturen de Lund en Suède en 2007. Et si, hélas, l’adage « jamais deux sans trois » doit se vérifier, c’est en France que Piss Christ est encore malmené.

“Piss Christ” et “Sœur Jeanne Myriam” au lendemain de l’acte de vandalisme, le 18 avril 2011, Collection Lambert à Avignon
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“Piss Christ” et “Sœur Jeanne Myriam” au lendemain de l’acte de vandalisme, le 18 avril 2011, Collection Lambert à Avignon

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© Boris Horvat / AFP ; © Zeppelin / Sipa

« Je suis un artiste chrétien. Ma maison est pleine d’œuvres sacrées des XVe et XVIe siècles. »

Andres Serrano

Pourtant, l’œuvre ne se limite pas à un simple exercice de provocation, loin de là. L’artiste le dément dans une interview donnée à Libération le 19 avril 2011 : « Je suis un artiste chrétien. Ma maison est pleine d’œuvres sacrées des XVe et XVIe siècles. Je n’ai rien d’un blasphémateur, et je n’ai aucune sympathie pour le blasphème ». L’image contemplative de la Sœur Jeanne Myriam, victime collatérale d’Avignon, corrobore cette profession de foi. D’ailleurs, le crucifix utilisé dans Piss Christ fait partie de la collection d’objets liturgiques d’Andres Serrano. Ce dernier s’intéresse aux fluides corporels, sang, urine et sperme, qui sont aussi symptômes et vecteurs de la souffrance humaine dans une fin des années 1980 marquée par le sida. C’est dans ce contexte que naît Piss Christ. De surcroît, ce crucifix suspendu dans un milieu liquide, presque utérin, comme flottant et nimbé de lumière chaude, ne relèverait-il pas de l’esthétique du sacré ?

Plus que l’image en elle-même, d’autres prétendent que le véritable scandale tient au titre. Là encore, Andres Serrano nie, arguant qu’il est « tout bonnement descriptif ». Il est difficile de le croire sur parole : on ne parle pas là d’un « Christ dans l’urine », mais bien d’un « Christ de pisse », si l’on traduit littéralement. Mais cette part de provocation n’est-elle pas le propre de l’artiste ? N’est-elle pas nécessaire pour traduire, dans une époque troublée, l’actualité de la souffrance du messie qui, après tout, était le premier des provocateurs ? Et si ce dernier devait de nouveau porter la douleur de l’humanité ? Est-ce cette vision crue d’un Jésus crucifié humain, baignant dans la pisse et dans le sang, est-ce l’évocation de la vérité du calvaire qui est insupportable aux obscurantistes ?

Vue de l’expostion « Je crois aux Miracles : 10 ans de la Collection Lambert » en avril 2011
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Vue de l’expostion « Je crois aux Miracles : 10 ans de la Collection Lambert » en avril 2011

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© Zeppelin / Sipa

Si les ennemis de l’artiste en 2011 sont nombreux, ses soutiens sont légion. Le ministre de la Culture d’alors, Frédéric Mitterrand, et l’un de ses prédécesseurs, Jean-Jacques Aillagon, expriment leur soutien à Andres Serrano et à Yvon Lambert, fondateur de la collection avignonnaise. Ce dernier décide de maintenir l’exposition ouverte jusqu’à sa clôture en mai et, avec l’accord du photographe, laisse exposées les œuvres détruites. En mai 2017, Colin Colinge, auteur des coups de marteau, est condamné à 4800 € d’amende. Son complice, Benjamin Michelet, doit quant à lui s’affranchir de 2400 €. Un euro symbolique est versé à Andres Serrano. Lors de l’audience à Avignon, le procureur de la République Philippe Guémas conclut ainsi l’affaire : « Pour cette action commando, on a prononcé le mot de « blasphème ». Quand on parle de blasphème, on rentre dans le monde de l’intolérance, de l’intégrisme ». Amen.

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