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Marielle Paul dans son atelier à Paris, novembre 2017
Photo Maurine Tric
Certains artistes se font rares, beaucoup trop rares. Quand d’aucuns enchaînent les expos à grand train, d’autres les regardent passer comme si leur travail n’avait jamais eu l’heur d’être embarqué dans le bon wagon. Marielle Paul est de ceux-là : sa dernière exposition personnelle (c’était à la galerie Jean Brolly) remonte à trois ans. Une éternité. Or l’œuvre est remarquable ; il en émane un charme souriant et gracile, avec des compositions tendrement colorées d’un pinceau calme qui couche sur le papier le roulis de lignes épaisses et molletonnées. À quoi tient alors cette sous-exposition ? À quoi est dû ce manque de visibilité ? Marielle Paul, née en 1960, reconnaît pudiquement qu’elle a pu parfois en souffrir : « J’ai de la patience mais aussi de la lucidité : il faut être visible, sinon on y perd beaucoup… On se dit parfois à quoi bon. » Mais elle ne doute pas longtemps. « Sans être prétentieuse, je peux dire que ce que je fais est vraiment original, unique en son genre et juste par rapport à la société. C’est une peinture positive qui veut faire du bien aux gens ».
La vie d’artiste, c’est aussi faire face à des périodes de creux, à cet agenda dont le taux de remplissage est inversement proportionnel à celui de l’atelier, où les œuvres s’empilent mais ne voient guère la lumière des cimaises. On est toujours un peu désarmé devant cette situation, dont on peine à s’expliquer les causes et à trouver le remède. On pourrait se dire que cela prend du temps d’être reconnu, mais les exemples nombreux des étoiles filantes de l’art contemporain démontrent le contraire : certains brillent tôt et intensément, quitte à passer leur tour aussi vite. Marielle Paul le dit autrement : à ses yeux, c’est le travail qui est lent, qui a mis du temps à prendre corps.
Marielle Paul dans son atelier à Paris, novembre 2017
Photo Maurine Tric
Elle commence dans les années 1980 par les Beaux-Arts de Saint-Étienne, haut lieu à l’époque de la peinture figurative. Djamel Tatah et Denis Laget sont passés par là peu de temps avant la jeune Marielle, qui préfère finir ses études à Lyon où elle entame une « collection de peintures d’archétypes paysagers en petits formats ». Il lui faudra quinze ans pour en faire le tour.
Quinze ans, c’est le temps qu’elle a passé à Limoges, où elle s’est installée avec son mari, nommé à la direction du Frac Limousin. En 2000, autre ville moyenne : la famille déménage à Vannes car Frédéric Paul prend la tête du Domaine de Kerguéhennec. Entourée de splendides paysages, Marielle Paul travaille chez elle. Une pièce de la maison lui suffit en guise d’atelier ; elle s’y tient « dans une bulle d’introspection, où elle est isolée mais au milieu du monde » et des siens. « Je travaille au milieu de ma famille », dit-elle. Et on comprend que son activité est rythmée aussi par le temps qu’elle consacre aux enfants, à la vie domestique, loin de Paris toutefois, dont elle se rapproche par intermittence quand elle décide d’écrire un mémoire de DEA en 1993, sous la direction de Bernard Lassus, artiste et paysagiste, à l’École d’architecture de La Villette. Elle y traite doctement du « Rocher dans le jardin d’Ermenonville » en s’appuyant sur la théorie du jardin de René-Louis de Girardin. Elle délaisse un peu les pinceaux. Puis s’y remet.
Vue de l’atelier à Paris, novembre 2017
Photo Maurine Tric
Le vrai tournant aura lieu en 2004, quand elle sort du sujet du paysage pour s’attacher au motif de l’arbre. « L’arbre mène à la ligne et au dessin. Surtout, je m’affranchis de la ressemblance au sujet. Le format aussi se libère, ça se répand… C’est l’avènement du décoratif dans mon travail ». Les formes se courbent et fuient la ligne droite. « Le travail, ajoute-t-elle, devient plus rayonnant, plus solaire ». Les astres s’alignent et le ciel se découvre car la même année la peintre américaine Shirley Jaffe, qui a pris Marielle Paul en amitié et l’appelle régulièrement pour suivre l’évolution de son travail, la présente à Jean Fournier. Le galeriste historique des grands peintres abstraits du XXe siècle montre dans la foulée quelques pièces ; Marielle a alors 44 ans et se sent enfin « confirmée dans son statut d’artiste ». C’est dire l’importance de certains regards. Il y eut aussi une expo solo à la galerie Pitch, au musée des Beaux-Arts de Brest, au 19 (centre régional d’art contemporain de Montbéliard), jusqu’à la première exposition à la galerie Jean Brolly, intitulée « Un rocher tombe entre les arbres ». Depuis, d’autres expos ont suivi : une tous les trois ans, qui est plus ou moins le rythme auquel tournent les artistes en galerie.
En 2016, Marielle Paul démissionne d’un poste de professeur de dessin dans une école de mode nantaise, monte à la capitale et, pour la première fois de sa vie, prend un atelier, comme si elle faisait le chemin inverse des autres qui, désireux d’avoir de la place, fuient Paris et ses loyers hors de prix, sans craindre de souffrir de l’isolement : les réseaux sociaux, internet et l’éparpillement des centres artistiques leur permettent d’être visibles autant, voire davantage, que dans la capitale. En guise d’atelier (qu’elle partage avec un ami), c’est plutôt d’un « mur » que profite Marielle Paul : « Il fait 4 mètres 50 par 5 mètres 50 », se réjouit-elle. Cette arrivée à Paris correspond pour elle à une « ère de travail plus intense, même si je ne suis pas sûre de travailler plus en quantité – d’ailleurs je freine la production, je veux que cela soit réussi ».
Elle apprécie aussi d’être « auprès de l’actualité » de la scène artistique. Mais l’isolement n’est pas encore tout à fait un vieux souvenir : « En venant ici, avoue Marielle Paul, j’espérais avoir accès à plus de personnes, faire plus de rencontres. J’ai besoin de projets de groupe et que des connaisseurs s’intéressent à mon travail. Ça encourage ». Elle songe à postuler pour une résidence au Japon, puisque les paysages printaniers du pays du Soleil Levant sont une de ses sources d’inspiration à l’heure actuelle. Elle pense aussi au Brésil, où elle a souvent voyagé. Des envies et des ambitions de jeune artiste en somme, une trajectoire désynchronisée au regard des schémas habituels de l’art, qui voudraient qu’à 57 ans on soit en haut de l’affiche ou perdu pour la cause. Marielle Paul, elle, réplique : « Ça ne fait que commencer, il faut juste que je trouve des gens vers qui aller ». Et nous, on la suit.
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