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Eric et Isabelle Pujade-Lauraine
© Prix Pujade-Lauraine
Éric Pujade-Lauraine, vous êtes cancérologue ; Isabelle Pujade-Lauraine, vous avez longtemps été haut-fonctionnaire dans la santé. Ensemble, vous venez de créer le prix Pujade-Lauraine – Carta Bianca. Pourquoi ?
Isabelle Pujade-Lauraine : Les problématiques de santé m’ont toujours passionnée : elles brassent énormément de choses liées à la vie, au bien-être, à l’accomplissement, qui sont de véritables problèmes humains. Je suis passée par la voie de la haute-administration, en faisant ma carrière dans la sphère du ministère de la Santé et du Travail. Au sein de l’un de mes derniers postes, j’ai mis en place un pôle de coachs certifiés pour des directeurs d’EHPAD et d’hôpitaux, ce qui m’a donné l’idée de me former moi-même au métier de coach, après près de 40 ans de carrière. J’ai alors décidé de m’engager auprès de la Ligue contre le cancer, pour m’occuper de patients qui ont besoin d’être accompagnés pour le retour à la vie professionnelle après le parcours médical… Je suis ainsi au plus près des personnes, de leur humanité. C’est ce qui m’a donné envie de créer une passerelle entre le monde de la santé et le monde de l’art.
Binta Diaw (lauréate du Prix Pujade-Lauraine), Paysage Corporel IV, Série Dïà s p o r a, 2021
dessin à la craie sur impression pigmentaire sur papier fine art • Courtesy de Binta Diaw
Éric Pujade-Lauraine : Je suis quant à moi médecin-cancérologue. J’ai fait toute ma carrière à l’Assistance publique, particulièrement à l’Hôtel-Dieu où j’étais chef de service de l’unité de cancérologie. Je mène également une importante activité de recherche médicale, puisque j’ai fondé un groupe de cancérologues spécialistes des cancers gynécologiques. J’ai toujours été extrêmement motivé par la prise en charge des patients, et j’ai mené des recherches sur la qualité de vie, sur les minorités comme les personnes âgées, les personnes qui ont des tumeurs rares…
Comment en êtes-vous venus à vous intéresser à l’art ?
Isabelle Pujade-Lauraine : Nous venons tous les deux de familles très imprégnées de culture artistique. Ma grand-mère était femme de lettres ; mon grand-père et elle ont beaucoup soutenu les artistes de leur époque – des peintres de l’École de Paris comme André Lhote, et de l’École de Lyon. Ils allaient dans leurs ateliers et les côtoyaient. Nous avons des toiles de Jean Fusaro, Émile Bernard, André Lhote…
Giuseppe Stampone (sélectionné pour le Prix Pujade-Lauraine), A J. Beuys la natura delle cose, 2019
35,4 × 29 cm • Courtesy de Giuseppe Stampone
Éric Pujade-Lauraine : Mon grand-père était collectionneur de Gustave Caillebotte, Albert Marquet, Toulouse-Lautrec, etc. Dès l’âge de 11–12 ans, les arts plastiques sont devenus mon hobby, mon ouverture sur le monde. Nous avons quant à nous initié notre collection il y a une douzaine d’années maintenant, avec des œuvres de Mohamed Bourouissa, Philippe Cognée, Jean-Michel Alberola, Ernest Pignon-Ernest, Chiharu Shiota, Sophie Calle, Peter Vermeersch…
Pourquoi avoir créé le Prix Pujade-Lauraine – Carta Bianca, et quelle est sa spécificité ? Quel dialogue souhaitez-vous instaurer entre le monde de l’art et celui de la santé ?
Éric Pujade-Lauraine : Récemment, nous avons eu un déclic en lisant une chronique de Nicolas Bourriaud dans Beaux Arts Magazine, qui disait les grandes difficultés des artistes en temps de pandémie. Nous nous sommes dit : il faut les soutenir. Par l’intermédiaire d’un fonds de dotation, le groupement que j’ai créé nous offrait cette possibilité, dans le lien aux patients qui nous est si cher. Il nous semble que c’est important non seulement de soutenir les artistes, mais aussi de mettre en lumière le monde de la santé, qui a montré à quel point ses valeurs nous ont sauvés de la pandémie, dans un monde marqué par le tout-économique. Ces valeurs permettent à la société d’être soudée, de se sentir projetée vers quelque chose d’éminemment positif.
Myriam_Mihindou (sélectionnée pour le Prix Pujade-Lauraine), Aliquid Boni (qch de bon) – De la série De la langue secouée, 2018
cuivre • 40 x 30 cm • Courtesy de Myriam_Mihindou
Isabelle Pujade-Lauraine : Nous essayons de construire une passerelle entre des valeurs d’humanité et de générosité, et cette fantastique possibilité que nous offre l’art de nous ressourcer. Nous avons souhaité confier le mode de sélection des artistes à des experts [tous issus du monde de l’art contemporain : Kathy Alliou, Adélaïde Blanc, Gaël Charbau, Chantal Colleu-Dumond, Cristiana Perrella, Anissa Touati, Eugenio Viola et Kathryn Weir, NDLR], d’une grande diversité de profils, et avec lesquels nous avons dialogué. Trois valeurs, qui irriguent le monde de la santé et impliquent une forme d’engagement, ont été les piliers de cette sélection : l’humanité, la solidarité et le don de soi. C’est-à-dire tout un rapport à l’autre, être capable de le voir comme un être pétri d’ambivalences, de forces, de faiblesses…
Les artistes ont-ils à apprendre des personnes malades ? Que peut créer le prix Pujade-Lauraine, sachant qu’il engage les lauréats à créer des dialogues avec des personnes en voie de guérison tout au long de l’année qui suit ?
« Ce qui est au cœur de cet échange n’est pas de l’ordre de l’intellectuel ; c’est un partage d’univers sensibles. »
Isabelle Pujade-Lauraine : Nous sommes convaincus que ce dialogue va permettre aux artistes comme aux patients d’être dans un partage d’expériences sensorielles, des expériences d’introspection. Ce qui est au cœur de cet échange n’est pas de l’ordre de l’intellectuel ; c’est un partage d’univers sensibles, de manières différentes de voir le monde. Avec des fragilités, avec cette énergie positive que les artistes sont capables de donner aux patients… Et les patients, avec les forces qu’ils ont acquises au fil du parcours médical et de la lutte contre la maladie. Le tout pour se projeter vers quelque chose de différent et refonder leur vision du monde. C’est sur ce terrain-là que nous pensons qu’il peut y avoir quelque chose d’extrêmement fécond.
Bianca Bondi (sélectionnée pour le Prix Pujade-Lauraine), The Antechambre, 2020
© Busan Biennale
Éric Pujade-Lauraine : Il faut savoir que notre prix se situe, pour les patients, à un point spécifique de leur parcours. Une fois qu’ils ont terminé leur traitement, que l’hôpital les abandonne, ils sont très fatigués et doivent retourner à la vie normale, ce qui est très difficile car ils en ont été exclus pendant plusieurs mois. D’autre part, la hiérarchie de leurs valeurs a changé. Avoir été si malade, si près de la pensée de la mort, change complètement les valeurs. C’est là où les artistes peuvent leur apporter quelque chose, et leur montrer qu’il y a d’autres mondes que celui qu’ils ont quitté. Ces énergies créatrices, dont ils ont besoin pour se reconstituer, permettent d’opérer leur renaissance.
Isabelle Pujade-Lauraine : On est dans quelque chose de très intime. Le dialogue que nous voulons instaurer entre les artistes et les patients est un espace d’intériorité.
Pensez-vous que l’art puisse faire partie d’un processus de guérison ?
« Pour les artistes, il va y avoir un plus formidable : celui de se sentir utile. »
Éric Pujade-Lauraine : Pour les artistes, au-delà du partage émotionnel qui peut nourrir leur inspiration, il va y avoir un plus formidable : celui de se sentir utile. Est-ce que l’art peut guérir ? Nous ne le pensons pas. Mais nous pensons que l’échange avec les artistes peut permettre la renaissance des patients, ce qui est différent de la guérison. Au centre : comment aider, dans ce voyage intérieur de la reconstruction ? Comment trouver un nouvel épanouissement ?
Parmi les huit plasticiens sélectionnés, vous en récompensez sept à hauteur de 4000 euros (Bianca Bondi, Stéphane Guiran, Elena Mazzi, Marzia Migliora, Myriam Mihindou, Benoît Piéron et Giuseppe Stampone). Vous offrez également un Premier Prix de 50 000 euros à Binta Diaw (née en 1995). Pourquoi avoir voulu mettre en lumière le travail de cette jeune artiste, benjamine de la sélection ?
Portrait de Binta Diaw, lauréate du Prix Pujade-Lauraine
Courtesy de Binta Diaw
Éric Pujade-Lauraine : Chaque expert a présenté un artiste, qui avait préparé en amont une vidéo de trois minutes en moyenne. Il y a eu ensuite des votes. Nous avons été très contents de la sélection, les experts ayant compris l’essence du Prix : les artistes choisis sont ainsi engagés d’un point de vue social, humain… Binta Diaw est, par hasard, la plus jeune (la plus âgée, Myriam Mihindou, a 58 ans). Surtout, elle partage tout à fait la sensibilité à l’origine de notre initiative. Par exemple, en élaborant une œuvre collective sous la forme d’un patchwork avec des femmes migrantes, marginalisées, elle a montré sa sensibilité aux personnes fragiles, dans la solidarité. À la Biennale de Berlin, elle présente actuellement un travail qui s’inspire des pratiques de tressage des femmes africaines dans les plantations au XIXe siècle, qui cachaient des graines dans leurs cheveux pour recréer un souvenir témoignant ainsi de leur attachement à leur identité afin de se projeter dans une renaissance.
Isabelle Pujade-Lauraine : La question de l’identité est très importante pour Binta, et pour nous aussi. Un patient, après le traumatisme du cancer, a souvent une identité explosée, mutilée. Il est à la recherche de la reconstruction de cette identité. C’est pourquoi il est important que les artistes puissent avoir une sensibilité à ce qui relève de la reconstruction.
Prix Pujade-Lauraine. Carta Biancia
« Art et santé : une nouvelle vision du monde »
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