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Histoires extraordinaires de pigments insolites

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D’origine minérale, animale ou artificielle, les pigments ont vu depuis la préhistoire leurs secrets de fabrication jalousement gardés. Des hauts plateaux du Mexique jusqu’aux montagnes d’Afghanistan, Beaux Arts vous emmène au pays des couleurs.

1. Le rouge le plus écarlate provient d’un mini-parasite

Suspendues à une branche, l’air jovial, tendres et ridicules avec leurs longs poils cramoisis, les créatures de Fernando Laposse, designer mexicain, seront à n’en pas douter les vedettes de l’exposition que le Tripostal consacre pour sa réouverture à la couleur dans la création contemporaine. Un juste retour des choses pour la bestiole à l’origine de leur pelisse rouge : la cochenille. Élevé depuis près de deux mille ans par les Indiens mixtèques dans la région de Oaxaca (Mexique), ce minuscule insecte (6 millimètres pour la femelle, 1,3 pour le mâle), une fois séché, broyé et ébouillanté, permet d’obtenir un colorant rouge d’une intensité sans égale, passant de carmin à pourpre ou rose vif. Utilisé dans le monde mésoaméricain pour teindre les textiles, les codex, les bâtiments, les corps et même les dents, il fut exporté dès le XVIe siècle dans toute l’Europe, et jusqu’en Chine et dans l’empire ottoman. Outre les teinturiers, la cochenille était aussi utilisée par les peintres pour reproduire la beauté écarlate de textiles luxueux, enveloppant le corps du Christ chez Tintoret, ou la servante de Judith venant de décapiter Holopherne chez Véronèse. Au XIXe siècle, elle est encore employée par des artistes comme Delacroix, Turner ou le maître de l’estampe japonaise Hiroshige. Avant d’être concurrencée par de nouveaux pigments synthétiques…

À gauche : « Figuier de Barbarie et cochenille rouge / Chêne kermès (ou chêne à cochenille) et son parasite, le kermès des teinturiers », 1795. À droite : Fernando Laposse, « Le Guerrier zapotèque » [détail de l’installation « Le Secret rouge » dans l’exposition « Colors, etc. » au Tripostal de Lille], 2021.
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À gauche : « Figuier de Barbarie et cochenille rouge / Chêne kermès (ou chêne à cochenille) et son parasite, le kermès des teinturiers », 1795. À droite : Fernando Laposse, « Le Guerrier zapotèque » [détail de l’installation « Le Secret rouge » dans l’exposition « Colors, etc. » au Tripostal de Lille], 2021.

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À gauche : Gravure extraite de Bilderbuch für Kinder, livre d’images pour enfants édité par Johann Friedrich Justin Bertuch, à Weimar. À droite : sculpture imprimée en 3D, mains en bois, tissu et / cheveux en fibre d’agave et pigment cochenille • © Fernando Laposse. © Florilegius / Leemage.

2. Un « brun momie » fait de restes humains !

Mises à nu et étudiées par les scientifiques lors de séances de démaillotage qui parfois avaient lieu en public, exposées dans les musées, les momies ont aussi fait l’objet d’un juteux commerce en Europe durant plusieurs siècles. Les apothicaires vendaient par kilos des restes humains réduits en poudre pour composer des onguents ou des teintures. Un pigment brun foncé dont raffolait le préraphaélite anglais Edward Burnes-Jones avant qu’il n’en découvrît l’origine sordide. Son épouse racontait que, sous le choc, « il se précipita dans son atelier, en ressortit avec son unique tube, et insista pour qu’on lui offrît immédiatement une sépulture décente ». Le Mummy Brown fut commercialisé à Londres (et ailleurs) jusque dans les années 1960.

À gauche : Edward Burne-Jones, « La Belle au bois dormant », série « La Bruyère rose », 1870. À droite : pot d’apothicaire « Mumia » (Allemagne), datant du XVIII<sup>e</sup> siècle.
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À gauche : Edward Burne-Jones, « La Belle au bois dormant », série « La Bruyère rose », 1870. À droite : pot d’apothicaire « Mumia » (Allemagne), datant du XVIIIe siècle.

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À gauche : huile sur toile • À gauche : 122 x 229 cm • Coll. Faringdon, Buscot / Bridgeman Images. © Bullenwächter.

3. Et les Égyptiens créèrent le premier pigment artificiel

Apparu vers 2 500 ans avant notre ère, le premier pigment synthétique provient d’Égypte. Il se fabriquait, comme le détaille Stella Paul, auteure d’une passionnante Histoire de la couleur dans l’art, en chauffant un mélange de silice, de minerai de cuivre, de carbonate de calcium et de natron, à plus de 800°. La substance obtenue par l’opération chimique était ensuite pulvérisée. Utilisé pour orner les sarcophages, les tombes, les céramiques, ce superbe pigment, associé à la vie et la renaissance, possède l’avantage de rester intense durant des milliers d’années.

À gauche : pigment bleu égyptien, élaboré à partir de verre. À droite : statuette égyptienne d’hippopotame dite « William », vers 1981-1885 av J.-C.
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À gauche : pigment bleu égyptien, élaboré à partir de verre. À droite : statuette égyptienne d’hippopotame dite « William », vers 1981–1885 av J.-C.

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À droite : provenance : tombe de Senbi, Meir, faïence • À droite : 11,2 × 20 cm • © Art.R.B. / Alamy / Hemis. Coll. Metropolitan Museum of Art, New York

4. La pourpre impériale ? Une espèce de mollusque !

Escargot marin jadis paisiblement installé sur les fonds sableux de la Méditerranée, le murex épineux était utilisé pour teindre les vêtements des empereurs romains. La somptueuse couleur pourpre incarnant la puissance et le pouvoir provient ainsi en réalité de la glande d’un mollusque. Ce produit était d’un luxe absolu puisqu’il fallait 10 000 murex pour obtenir seulement quelques grammes de teinture – une véritable hécatombe pour l’espèce ! Si la teinte continua d’être produite à Byzance, en Extrême-Orient et en Amérique précolombienne avec d’autres types de murex, elle cessa en Europe occidentale, où le gastéropode devint très rare.

À gauche : un spécimen de murex conservé au Muséum national d’histoire naturelle, ayant servi à produire des pigments pourpres. À droite : Adolphe Yvon, « César », 1875.
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À gauche : un spécimen de murex conservé au Muséum national d’histoire naturelle, ayant servi à produire des pigments pourpres. À droite : Adolphe Yvon, « César », 1875.

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À droite : huile sur toile • À droite : 101 x 168,8 cm • Coll. musée des Beaux-Arts d’Arras / Bridgeman Images. Coll. Muséum d’histoire naturelle, Paris / © Gilles Mermet - MNHN / la Collection.

5. Arsenic et vert de Scheele

Pourquoi le vert fut longtemps une couleur mal aimée, associée au hasard, à l’instabilité, parfois même à la mort ? Sa mauvaise réputation ne tient pas seulement aux difficultés inhérentes à sa fabrication et à sa conservation, mais aussi parce que certains verts furent véritablement mortels. Le pigment créé par le chimiste Carl Wilhelm Scheele au XVIIIe siècle connut un grand engouement, notamment pour confectionner des robes, des costumes ou des papiers peints d’un vert dense et lumineux. Problème : exposé à l’eau ou à l’humidité, il dégageait de l’arsenic, fameux poison mortel. Plusieurs faits divers atroces de cette période en attestent.

À gauche : fragment de tennantite, minerai de sulfosel de cuivre et d’arsenic provenant de Zacatecas (Mexique). À droite : vue de l’exposition « Arsenic Gown – Les plaisirs et périls de la robe au XIX<sup>e</sup> siècle » au Bata Shoe Museum de Toronto, en 2014.
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À gauche : fragment de tennantite, minerai de sulfosel de cuivre et d’arsenic provenant de Zacatecas (Mexique). À droite : vue de l’exposition « Arsenic Gown – Les plaisirs et périls de la robe au XIXe siècle » au Bata Shoe Museum de Toronto, en 2014.

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© Rick Madonik/Toronto Star via Getty Images. © Philippe Clément/Arterra/Universal Images Group via Getty Images

6. Le bleu outremer, plus précieux que l’or

Pierre précieuse du Moyen-Orient et de l’Égypte, où il incarnait la puissance des dieux, le lapis-lazuli fut exploité pour produire un pigment bleu lumineux : l’outremer. Pierre très dure, pailletée d’un blanc doré, des montagnes d’Afghanistan, du Tibet ou d’Iran, le lapis-lazuli comprend de nombreuses impuretés dont il faut se débarrasser pour en extraire les particules bleues. Cette transformation laborieuse et son transport périlleux étaient tels que son coût dépassait celui de l’or. Si le pape Jules II permit à Michel-Ange d’en couvrir le mur ouest de la chapelle Sixtine, les commanditaires qui souhaitaient eux aussi admirer ce bleu outremer devaient payer un surplus aux artistes et préciser la quantité utilisée. Au XIXe siècle, la tyrannie du précieux pigment cessa, lorsque Jean-Baptiste Guimet réussit à le synthétiser.

 

À gauche : Anonyme français, « Le Diptyque Wilton» [détail], vers 1395-1399. À droite : lapis-lazuli irrégulier.
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À gauche : Anonyme français, « Le Diptyque Wilton» [détail], vers 1395-1399. À droite : lapis-lazuli irrégulier.

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À gauche : détrempe, fond d’or et peinture sur bois • À gauche : 37 x 53 cm • © SunChan / Getty Images. Coll. National Gallery, Londres / © Scala.

7. Des pigments préhistoriques vaporisés avec un os

Des bisons en mouvement, des scènes de chasse, des félins et des silhouettes humaines… Les peintures pariétales vieilles de 73 000 ans découvertes dans la grotte de Bombos (Afrique du Sud), celles de Chauvet (35 000 avant notre ère) en Ardèche ou encore de Lascaux (au moins 17 000 avant notre ère) ont été exécutées avec des pigments naturels. Mais les techniques employées sont parfois surprenantes. Pour fixer les différentes nuances – de l’ocre pour les jaunes et les bruns, de l’hématite pour le rouge et du charbon de bois pour le noir –, les artistes jouaient avec l’humidité et la porosité des parois, créaient de la peinture pâteuse en utilisant des liants comme l’eau ou la graisse. Plus fascinant encore, ils utilisaient des crayons en charbon de bois (à la manière d’un fusain), appliquaient la matière avec des sortes d’éponges de mousse et de poils et avaient même imaginé l’ancêtre de notre aérographe moderne. Les émouvantes mains en pochoir dans la grotte du Pech Merle dans le Quercy (27 000–25 000 ans avant notre ère) furent en effet apposées grâce à un tube (probablement un os creusé) qui permettait de vaporiser les pigments en soufflant dedans.

À gauche : fresque rupestre de mains en négatif, à Cueva de las Manos en Patagonie (Argentine), datant d’environ 7 000 ans. À droite : de l’ocre, puissant colorant issu de roche broyée.
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À gauche : fresque rupestre de mains en négatif, à Cueva de las Manos en Patagonie (Argentine), datant d’environ 7 000 ans. À droite : de l’ocre, puissant colorant issu de roche broyée.

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© akg-images / De Agostini Picture. © Yvaylo Ivanov / Getty Images.

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À partir du 3 avril 2021, retrouvez sur BeauxArts.com notre nouvelle série hebdomadaire "L’art de toutes les couleurs".

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