Article réservé aux abonnés

Städel Museum - Francfort

Matisse-Bonnard, une amitié à l’avant-garde

Par • le
Qu’ont en commun Pierre Bonnard et Henri Matisse ? Considéré comme « le dernier des impressionnistes », le premier est connu pour ses toiles à la lumière vacillante et aux couleurs pastel, tandis que le second fut un prince du fauvisme qui déclencha l’ire des critiques du Tout-Paris. Une exposition au Städel Museum de Francfort démontre que, malgré les apparentes différences, les deux artistes entretenaient une étroite et féconde amitié.
Pierre Bonnard, Nu couché, fond de carreaux blancs et bleus
voir toutes les images

Pierre Bonnard, Nu couché, fond de carreaux blancs et bleus, 1909

i

Huile sur toile • 60 x 65 cm • Coll. Städel Museum, Francfort / Städelscher Museums-Verein e.V. • © ADAGP, Paris 2017

Le destin de ces deux protagonistes de l’avant-garde européenne – amis pendant près de quarante ans – fut, dès les premières années du XXe siècle, intimement lié. Ce sont ces liens-mêmes que l’exposition « Matisse-Bonnard » du Städel Museum de Francfort tente de mettre en lumière. Comme prélude à la démonstration qui suit dans les différentes sections de l’exposition, la toute première salle met en regard deux œuvres, rarement montrées car issues de collections privées : La Soirée au salon, peinte par Pierre Bonnard en 1907 et acquise par Henri Matisse en 1911, ainsi que La Fenêtre ouverte, achetée par Pierre Bonnard un an après sa réalisation par Henri Matisse en 1911. Ces deux toiles montrent combien les artistes diffèrent de tempérament. La toile de Pierre Bonnard plonge le spectateur dans l’intimité d’un intérieur confiné tandis que l’œuvre d’Henri Matisse ouvre sur un extérieur aux couleurs claires et contrastées.

Pierre Bonnard, Soirée au salon
voir toutes les images

Pierre Bonnard, Soirée au salon, 1907

i

Huile sur toile • 42,5 × 73,4 cm • Coll. Privée • © ADAGP, Paris 2017

Cependant, après avoir acquis La Fenêtre ouverte de Matisse, force est de constater que Bonnard réalise à son tour un grand nombre de tableaux représentants des fenêtres. La Salle à manger à la campagne, composée d’aplats de couleurs vives et peinte en 1913, en est sans doute l’un des meilleurs exemples. La préoccupation de la couleur fit, par ailleurs, l’objet de nombreux échanges épistolaires. Dans une lettre de janvier 1935, Matisse écrit à Bonnard : « La vérité c’est qu’un peintre existe la palette à la main et qu’il fait ce qu’il peut. » Quelques jours plus tard, Bonnard lui répond : « Le seul terrain solide du peintre, c’est la palette et les tons, mais dès que les couleurs réalisent des illusions, on ne les juge plus et les bêtises commencent. »

Henri Matisse, La Fenêtre ouverte
voir toutes les images

Henri Matisse, La Fenêtre ouverte, 1911

i

Huile sur toile • 72,7 × 60,3 cm • Coll. privée • © Succession H. Matisse

Inspiration mutuelle, partage de réflexions théoriques… Les deux hommes entretenaient une relation étroite, dont les photographies d’Henri Cartier-Bresson prises entre Paris et la Riviera sont un des témoignages. Né en 1867, Pierre Bonnard est, de deux ans, l’aîné d’Henri Matisse. Tous deux commencent une carrière professionnelle aux antipodes de ce qui les fit entrer dans la postérité : engagé, selon les désirs de son père, dans des études de droit, Pierre Bonnard prête serment en 1889 tandis qu’Henri Matisse, né dans une famille plus modeste, exerce jusqu’à ses 20 ans le métier de clerc de notaire. Forcé d’arrêter d’exercer pour des raisons de santé, ce dernier découvre la peinture pendant sa convalescence. Il s’inscrit à l’École des Beaux-Arts de Paris en 1895.

Leurs chemins se croisent régulièrement à Paris, Nice ou Cannes, dans les salons ou ateliers. Les deux peintres commencent leur relation épistolaire en 1925 pour ne l’achever qu’à la mort de Bonnard, en 1946. Elle se fait de plus en plus régulière pendant la Seconde Guerre mondiale, période lors de laquelle le « nabi japonard » qu’était Pierre Bonnard et son acolyte fauve Henri Matisse se retirent sur la Côte d’Azur. Parce qu’ils ne s’estimaient pas concurrents –quand Pablo Picasso voyait, lui, en Matisse son principal rival –, les deux amis se sont toujours soutenus, partageant dans leur correspondance des réflexions sur la pratique de la peinture et sur le statut du peintre.

Naissance d’un nouveau dialogue entre Matisse et Bonnard ?

Jusqu’à présent, Matisse et Bonnard n’avaient jamais été exposés ensemble en Allemagne et, si l’exposition s’inscrit dans un cycle consacré à la peinture française (la dernière exposition du Städel Museum se concentrait sur l’impressionnisme en France), elle n’en ouvre pas moins de nouvelles perspectives. Près de 120 tableaux, sculptures, dessins et gravures, exposés sur deux étages selon des thématiques (intérieur, paysage, nature morte, nu féminin…) permettent au spectateur de comparer la pratique des deux peintres. Les commissaires d’exposition, Daniel Zamani et Felix Krämer, parviennent, en faisant se confronter les œuvres des deux maîtres à en faire ressortir les points de rencontres et de divergence.

Si le regard de Matisse est indéniablement tourné vers l’extérieur avec toutes ces fenêtres, ces balcons, ces jardins éclairés à la lumière de la Riviera, celui de Bonnard semble plus mélancolique, presque secret. Et même lorsqu’il peint des intérieurs ouverts sur un jardin ou un paysage, la fenêtre, le balcon ou la simple balustrade qui s’y trouve donne alors l’impression que la route vers une potentielle liberté est barrée. Tous deux ne semblent pas se préoccuper le moins du monde de la perspective : le fond des espaces qu’ils peignent est systématiquement ramené au premier plan.

Pierre Bonnard, La Terrasse ensoleillée
voir toutes les images

Pierre Bonnard, La Terrasse ensoleillée, 1939-1946

i

Huile sur toile • 71 x 236 cm • Coll. privée • © ADAGP, Paris 2017

De concert, ils se passionnent également pour la lumière du Sud : la salle consacrée aux paysages et à la nature confirme leur réputation de peintres d’une Arcadie moderne, joyeuse et insouciante. Les peintres découvrent sur la Côte d’Azur cette lumière caractéristique que Bonnard retranscrit parfaitement dans sa Terrasse ensoleillée. L’aspect « classique » des thèmes que Matisse et Bonnard se sont attachés à traiter apparaît également en filigrane de l’exposition. La pièce consacrée à la nature morte rend, en effet, d’autant plus explicite l’originalité des deux peintres qui continuèrent, au milieu du XXe siècle, à traiter ce sujet que les artistes de leur génération considéraient comme vieillissant. Se plaçant ainsi dans la lignée d’un Chardin ou d’un Van Gogh, Matisse et Bonnard parvinrent à réactualiser et moderniser le genre.

Les maîtres du nu

Mais ce qui constitue le point fort de l’exposition est probablement la mise en perspective du Grand Nu couché d’Henri Matisse (1935, Baltimore) – visible en Allemagne pour la première fois depuis plus de trente ans –, avec le Nu couché sur une couverture à carreaux blancs et bleus [ill. plus haut] réalisé par Pierre Bonnard en 1909. Les deux peintres sont incontestablement, et très différemment, des maîtres du nu.

Henri Matisse, Grand Nu couché </em>, dit aussi <em> Le Nu rose
voir toutes les images

Henri Matisse, Grand Nu couché , dit aussi Le Nu rose, 1935

i

Huile sur toile • 66,4 × 93,3 cm • Coll. Baltimore Museum of Art • © Succession H. Matisse

Chez Pierre Bonnard, le genre se conjugue forcément avec sa fidèle compagne Marthe de Meligny. Henri Matisse a, quant à lui, poussé le vice jusqu’à documenter chacun de ses progrès dans la réalisation de son Grand Nu couché. Pendant près d’un an et demi, l’artiste a photographié sa toile et ses métamorphoses. Un processus pictural que les visiteurs peuvent d’ailleurs découvrir, à travers des reproductions, au cours de leur déambulation dans les salles. Celle-ci se fait, par ailleurs, avec aisance : le parcours étant plutôt court et la contemplation des œuvres facilitée par une médiation simplifiée. C’est que les confrontations entre les œuvres parlent d’elles-mêmes et le Städel semble avoir parfaitement remporté son pari : il donne envie au spectateur de s’écrier, à l’instar d’Henri Matisse dans une lettre adressée à Pierre Bonnard en août 1925 : « Vive la peinture ! »

Arrow

Matisse-Bonnard

Du 13 septembre 2017 au 14 janvier 2018

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi