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Hortense Belhôte dans la web-série documentaire “Merci de ne pas toucher” – Épisode 1 : “Poney magique – La Dame à la Licorne – Raphaël”
© Barberousse Films / Arte France
Dans la web-série « Merci de ne pas toucher », dont vous êtes la scénariste et l’actrice principale, vous dépoussiérez les grands chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art avec un ton très décalé. Quel est votre parcours ?
Hortense Belhôte : « J’ai un master 2 d’histoire de l’art de l’Université de Nanterre et suis spécialisée en période moderne, c’est-à-dire la période un peu vieillotte (rires), qui s’étend du XVe au XIXe siècle. Parallèlement à ma licence, j’ai aussi passé trois années au sein d’un conservatoire d’arrondissement à Paris en art dramatique. Ça s’est fait en même temps. Il n’y a pas de hiérarchie, c’est très important pour moi. J’ai par la suite été comédienne pour le théâtre et le cinéma, tout en étant professeure d’histoire de l’art dans des écoles d’arts appliqués. Ces deux pratiques étaient parallèles et j’avais envie qu’elles se rencontrent. Il y a quelques années, j’ai donc mis en place un grand cycle de conférences spectaculaires, à mi-chemin entre des conférences au contenu historique et des spectacles.
La deuxième saison de la série vient de sortir sur Arte.tv. Comment est-elle née ?
Cette série est en quelque sorte l’adaptation d’une de mes conférences : je faisais un cours d’histoire de l’art et en même temps un strip-tease. À la fin, je terminais en petite culotte. C’était une dramaturgie très efficace pour la scène, mais qui passait moins bien à la télé (rires) ! Avec Arte on a donc inventé le dispositif du tableau vivant, c’est à dire recréer avec des corps d’aujourd’hui des œuvres anciennes. Ça a l’air tout bête mais, en fait, cela permet de raconter beaucoup de choses sur le dialogue entre les époques, sur la réappropriation du discours, du savoir et du patrimoine. Pour ce projet, je travaille avec toute une équipe, et notamment Cecilia de Arce qui a beaucoup amené à l’esthétique de la série.
« Bon nombre d’œuvres dites classiques ont un sous-entendu érotique, mais j’avais la volonté de raconter aussi un autre érotisme. »
Olympia de Manet, Saint Sébastien du Pérugin, Le Jardin des délices de Jérôme Bosch… Comment s’est opéré le choix des œuvres ?
J’ai choisis des œuvres que j’aimais bien, que je connaissais, et sur lesquelles il y avait matière à expliquer les grandes notions de la peinture classique tout en interrogeant des sujets de société, notamment la sexualité. Bon nombre d’œuvres dites classiques ont un sous-entendu érotique, mais j’avais la volonté de raconter aussi un autre érotisme. C’est-à-dire quelque chose qui se rapproche de ce qu’on appelle aujourd’hui le féminisme, le mouvement queer… Un érotisme moins hétéro-centré.
Vous décortiquez les toiles des « grands maîtres » et en révélez la puissance érotique qui se cache parfois dans des détails, à l’image de cette licorne dans les bras d’une Madone de Raphaël. Aujourd’hui, elle nous semble tout à fait chaste… Comment expliquer cette perte de sens de certains symboles, notamment sexuels, dans l’inconscient collectif ? Ont-il pu être gommés à une certaine époque ?
Les œuvres d’art parlent à une culture donnée. Notre culture n’est plus la même que celle du XVe siècle, donc il y a une perte qui me paraît assez normale. En revanche, il y a peut-être une complicité des historiens de l’art ou des professionnels de la conservation dans le fait de ne pas réactiver la vivacité de ces œuvres, d’en faire des œuvres extrêmement figées. Pourquoi la période moderne m’intéresse particulièrement ? Car bien qu’elle soit considérée comme la plus normative, on y trouve tout un tas d’histoires d’ordre iconographique ou biographique que je considère comme des leviers d’émancipation vers plus de liberté et de joie. L’art et la culture aident à vivre. Ces œuvres avaient une action dans la société de leur époque et il faut s’attacher à voir comment elles peuvent nous aider à vivre aujourd’hui, joyeusement.
Les décors, les costumes, les accessoires : vous jouez avec les anachronismes et la série est résolument ancrée dans notre quotidien. L’Origine du Monde de Courbet se retrouve dans un salon d’épilation, Judith décapitant Holopherne dans un kébab… Que vous permet ce grand écart temporel ?
L’anachronisme peut être dangereux par sa vacuité, mais ça marche à tous les coups. Je voulais aller un peu plus loin que ce simple outil. L’idée était de faire le lien entre l’art et la vie. Cela permet de mettre l’art à la portée de chacun, mais aussi de redonner de la valeur à notre quotidien. Nos vies, nos corps d’aujourd’hui, avec toutes les problématiques qui sont les nôtres, ne sont pas si éloignés du passé. Je voulais retourner l’un des arguments des conservateurs – non pas des musées mais politiques cette fois –, celui d’un âge d’or qu’on aurait dévoyé. Dans l’épisode sur le Saint Jean-Baptiste de Léonard de Vinci, j’explique la figure de l’admoniteur avec un live Instagram. C’est peut-être un peu too much (rires), mais chaque culture se débat avec ses outils et fait ce qu’elle peut pour construire quelque chose. L’idée n’est pas de ridiculiser l’une ou l’autre, je suis plutôt dans une perspective de réconciliation. L’épisode « PMA pour tout.te.s », sur L’Assomption de la Vierge de Poussin, dans lequel je mets en lien la grossesse miraculeuse et la procréation médicalement assistée, a suscité beaucoup de débats sur les réseaux sociaux alors que je ne suis pas la première à faire cette analogie ! Mon but n’a rien de sacrilège.
À gauche : Artemisia Gentileschi, “Judith décapitant Holopherne” (vers 1612) ; à droite : extrait de la web-série documentaire “Merci de ne pas toucher” – Épisode 4 “Sauce Samouraï – Judith décapitant Holopherne – Artemisia Gentileschi”
© Barberousse Films / Arte France
La série est très drôle, presque cynique parfois. L’histoire de l’art est-elle trop sérieuse (ou trop sage) ?
J’ai rencontré beaucoup de jeunes chercheurs qui font partie de cette nouvelle génération qui a très envie de libérer les savoirs et leur transmission. Mais je pense que le fait de m’être arrêtée au master 2 et d’être éloignée du cœur institutionnel me permet beaucoup plus de légèreté. Je suis exigeante : toutes les vulgarisations ne sont pas forcément bonnes et certaines peuvent aussi être dangereuses. L’art et son histoire ont une telle puissance de fascination et sont de tels arguments d’autorité qu’on ne peut pas jouer avec n’importe comment. Parfois, une simple petite blague peut reproduire un faux savoir ou un mécanisme de domination.
« Ce qui m’intéressait dans l’histoire de l’art, c’était de dépoussiérer des choses dont tout le monde se foutait, et maintenant tout le monde s’y intéresse ! »
Justement, quel regard portez-vous sur cette vague de « néo-vulgarisation » qui a émergé, entre autres pendant le confinement, sur les réseaux sociaux ?
J’ai fait ma première story Instagram sur le tournage de la première saison (en 2020, ndlr). J’y ai découvert un tas de gens bienveillants et compétents. On vit aussi une période assez unique pour les musées : leur fréquentation, notamment à Paris, a explosé. Ce qui m’intéressait dans l’histoire de l’art, c’était de dépoussiérer des choses dont tout le monde se foutait, et maintenant tout le monde s’y intéresse ! (rires) Reste à voir ce que cela va générer comme nouvelles normes. L’éducation à l’image peut être tout aussi complexe que l’éducation aux mots, et si ce phénomène amène à la pensée complexe, il faut s’en féliciter. Pourquoi est-on abreuvé d’images de licornes ? Qu’est-ce que cela raconte de notre époque ? En quoi les Vénus ont influencé les débuts de la photographie de mode ? Un musée, c’est sûr, c’est très beau et très instagrammable, mais je m’interroge aussi sur l’orientation de certains commissariats d’expo qui tendent à faire des expos instagrammables… Quoi qu’il en soit, malgré cette hausse de fréquentation il restera toujours des petits musées qui sont dépeuplés et qu’il faut aller défricher pour trouver d’autres choses pouvant présenter un autre discours sur ce qu’on vit aujourd’hui.
La série déconstruit les grands mythes de l’art en s’appuyant sur la pop culture, mais aussi sur la culture queer. Selon vous, de façon plus générale, qu’est-ce que les gender studies sont-elles en train d’apporter à l’histoire de l’art ?
« Le mouvement LGBTQIA+ permet d’outer des artistes dont on a tout fait pour oublier qu’ils étaient homosexuels et réinterroger les représentations. »
Dans les années 1970, les pionnières des gender studies en histoire de l’art ont commencé à imposer l’analyse socio-culturelle des carrières d’artistes. Pourquoi n’y a-t-il pas eu de tant grandes artistes femmes ? (en référence à l’essai de Linda Nochlin, Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ?, ndlr) Tout simplement parce qu’économiquement la société était faite pour qu’elles n’y arrivent pas. Dans d’autres contextes il y en a eu, mais on les a oubliées… S’interroger sur cette question est essentielle, et c’est une démarche d’un historien qui me paraît tout à fait classique. En soi, les gender studies ne sont pas révolutionnaires. C’est une manière très classique de faire de l’histoire de l’art : on s’interroge sur son corpus et ses lacunes. Elles sont essentielles à cet espèce d’ « impensé » qu’est l’absence des femmes. Quant à la question de l’homosexualité et de l’homo-érotisme, il s’agit selon moi plutôt d’un oubli volontaire, d’un effacement. On retrouve dans l’histoire de l’art de façon assez cyclique, et dans des proportions assez constantes, des artistes gays. Il n’y a pas eu ce grand vide comme pour les femmes. En revanche, il y a eu un processus de floutage. Le mouvement LGBTQIA+ permet d’outer des artistes dont on a tout fait pour oublier qu’ils étaient homosexuels et réinterroger les représentations. C’est nécessaire et cela fait du bien à toute l’histoire du regard.
Quel regard portez-vous sur le travail d’inclusion mené par les musées ces dernières années ? Est-ce suffisant ?
Hortense Belhôte dans la web-série documentaire « Merci de ne pas toucher » – Épisode 5 « Juste un doigt – Léonard de Vinci – Saint Jean-Baptiste »
© Barberousse Films / Arte France
J’ai vu, ces dernières années, des expositions qui m’ont beaucoup plu. Par exemple « Peintres femmes » (en 2021 au musée du Luxembourg, ndlr), que j’ai trouvée bien problématisée. Ça fait du bien de voir que cette réflexion n’est plus réservée à un séminaire à l’EHESS pas forcément facile d’accès. Et comme les manuels scolaires ont toujours un temps de retard, les expositions se doivent de faire le lien permanent avec l’actualité de la recherche. Il y a peut-être du pink washing et du rainbow washing, mais en même temps ça fait du bien. Des expos comme « Elles font l’abstraction » (en 2021 au Centre Pompidou, ndlr) nous font repenser l’histoire de l’art et ajoutent de nouveaux noms. Ce n’est pas un travail de déconstruction, c’est au contraire très constructif ! Plus récemment, « Parisiennes citoyennes ! » (en 2022 au musée Carnavalet, ndlr) faisait dialoguer des archives avec des œuvres mineures comme des flyers afin de refaire l’histoire très documentée d’un sujet peu documenté. Je pense que l’on doit tout cela aux personnes qui travaillent dans les musées. Pendant longtemps, les femmes ont occupé les postes subordonnés de la culture. Maintenant qu’elles sont à des postes de direction, cela commence à se voir ! »
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