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Affiche réalisée pour #FemmeVieLiberté
© Shabloolim
« À la fin de toute cette pluie de sang, il y aura un arc-en-ciel. » Tirdad Hashemi a donné ce titre à l’un de ses dessins réalisé fin 2022, dans le souffle du soulèvement du peuple iranien. En une courte phrase, il dit la détresse et les espoirs de la jeunesse de son pays d’origine, que l’artiste a quitté pour pouvoir vivre sereinement son homosexualité. Mais que Tirdad Hashemi soit à Berlin ou à Istanbul, la révolte des siens ne peut quitter ses pensées. « Maman, pardonne- moi, je suis en train de tuer ta fille » ; ou encore « Ils peuvent couper les fleurs, mais ils ne peuvent pas empêcher le printemps »… Ses dessins étaient exposés au printemps dernier à la galerie gb agency, à Paris, entre un lit de prison rouillé et des amas de vêtements carbonisés. Un écho sourd aux événements. « Je ne suis pas une activiste qui hante les rues, mais une activiste dans le style de vie que j’ai choisi », clame-t-elle.
Tirdad Hashemi, Soit la liberté, soit la nuit, 2022
Depuis son exil à Berlin, la jeune artiste iranienne a vu ses proches se battre, et certains tomber. Ses derniers dessins sont directement inspirés par les violences du régime et la rage de son peuple.
Technique mixte sur toile • 30,5 × 23 cm
Pour cette exposition intitulée « The Trapped Lullabies » (« Les berceuses piégées »), elle s’est souvenue d’une comptine de son enfance, censée apaiser le deuil. Soudain, l’actualité la rendait plus déchirante encore. Car c’est bien contre une thanatocratie que tous luttent, dans le pays qui n’a pas su la garder. Une culture de la mort, marquée par « l’exclusion des joies de l’existence, rire, danser, jouir de son corps, rappelle le sociologue parisien Farhad Khosrokhavar, marqué par la récurrence des danses et des chants dans les manifestations. Le slogan « Femme Vie Liberté » condense le retour de la vie dans la culture mortifère du régime. Interdits aux femmes, dont la voix exciterait les hommes, ces chants sont l’affirmation d’une nouvelle subjectivité. Ces jeunes Iraniens revendiquent la liberté politique, mais aussi celle de vivre et d’être joyeux. »
Écrivains, plasticiens et plus encore cinéastes, trois générations d’artistes iraniens ont été au premier rang des soulèvements intervenus depuis le décès, le 16 septembre 2022, de la jeune Kurde Mahsa Amini, assassinée par le pouvoir pour avoir laissé dépasser une mèche de cheveux de son voile. « Femme Vie Liberté » : ils ont fait leur la clameur inédite d’un peuple. Ils ont, aussi, été parmi les plus violemment réprimés : on ne compte plus les acteurs ou actrices, réalisateurs ou réalisatrices arrêtés, emprisonnés, torturés. Violemment critique à l’égard du pouvoir, le rappeur Toomaj Salehi a payé pour sa liberté de parole, devenant l’un des hérauts du mouvement. Emprisonné depuis le 31 octobre, torturé, il risque la peine de mort. « C’est un poète dont les mots n’appellent pas à la violence mais au réveil, défend Marjane Satrapi, la célèbre autrice de la bande dessinée Persepolis. Il est devenu un symbole pour tout un pays. Sa libération équivaudrait à la libération de la parole en Iran. »
Manifestants iraniens le 21 décembre 2022, avec le portrait de l’artiste hip-hop Toomaj Salehi, arrêté pour son soutien au mouvement de protestation anti-régime
© Photo Charles M. Vella / SOPA Images / LightRocket via Getty Images
« La réaction du régime glace le sang, mais on ne pourra plus revenir en arrière. »
Chalisée Naamani
Kafkaïenne, la liste des charges retenues contre lui : « corruption sur terre », « inimitié à l’égard de Dieu », « propagande contre le système », « coopération avec les gouvernements hostiles à la République islamique ». Dans Soorakh Moosh (Trou de souris), son tube sorti à l’été 2021, il chantait : « Si tu as constaté la souffrance du peuple et que tu as fermé les yeux, si tu as fait abstraction de l’injustice […], tu es complice du tyran. » Neuf mois après les premiers soulèvements, la parole est en Iran toujours plus verrouillée. Alors la diaspora s’en empare, relevant le gant.
Aux premiers jours de la révolte, l’artiste Chalisée Naamani s’est sentie investie d’une mission. « Les premières semaines, je ne comprenais pas le silence des journaux français. Alors je n’ai pas arrêté de poster sur les médias sociaux les vidéos de ce qui se passait. J’étais comme une médiatrice entre les deux mondes. » Née en France, elle porte l’héritage de ses parents, qui ont traversé les montagnes turques pour fuir dès les premières années le régime de Khomeiny : sa mère a été emprisonnée à Evin pour une mèche de cheveux qui dépassait. « Je suis le fruit d’une révolution, consciente que quelque chose repose un peu sur mes épaules. La réaction du régime glace le sang, mais on ne pourra plus revenir en arrière. Les manifestations n’ont plus lieu, mais tous les petits gestes de résistance, au quotidien, déverrouillent au jour le jour le système. » Elle qui travaille beaucoup autour de la question du vêtement comme vecteur d’histoire et de politique le sait : « Qu’une grand-mère dénude son avant-bras, comme on le voit dans certaines vidéos, c’est un geste immense. Tout comme ces pommes laissées au pied des immeubles par les habitants pour nourrir les manifestants, merveilles de natures mortes. »
Vue de l’installation de Chalisée Naamani à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, en 2020
Courtesy galerie Ciaccia Levi, Paris / © Photo Grégory Copitet
Avec les médias sociaux, des images terriblement fortes se sont propagées. Mais il serait ridicule de croire que les artistes ont attendu septembre 2022 pour entrer en résistance. Plutôt qu’une explosion soudaine, il faut y voir le fruit de décennies de luttes, comme le rappelait la cinéaste et plasticienne Bani Khoshnoudi lors de la soirée organisée par le Centre Pompidou le 8 mars dernier. « C’est la résistance culturelle qui, depuis la révolution de 1979, a permis aux Iraniennes et Iraniens de toutes origines, ethnies et convictions religieuses de lutter contre l’anéantissement de nos cultures hétérogènes, insiste celle qui a réalisé le documentaire The Silent Majority Speaks sur la révolution verte de 2009, prémices de celle en cours. Elle a permis non seulement de préserver notre force vitale face à la mort, mais aussi de lutter contre un système de plus en plus fascisant, meurtrier et dangereux. Cet esprit de résistance s’est forgé sans rupture, souvent dans des milieux underground, maintenus et fréquentés secrètement au risque de représailles et de menaces continuelles. » Groupements d’écrivains, artistes et galeries, ciné-clubs clandestins…
Dans les rues de Téhéran, 1er octobre 2022
© Sazad / SIPA
« Parfois, nous sentions que nous pouvions intervenir dans la rue, d’autres fois, qu’il fallait rester dans les galeries, ou se taire, explicite la plasticienne Neda Razavipour, qui vit entre Téhéran et la Suisse. À naître dans ces régions, on sait très tôt qu’on est des funambules qui marchons sur des fils très tendus, en équilibre instable. » Formée aux Arts déco de Paris, elle a fondé en Iran plusieurs espaces collectifs d’artistes, ainsi qu’une ONG environnementale urbaine. S’adaptant constamment au contexte délicat, son œuvre tient soit du journal intime d’actualité, soit de la thérapie collective. Dans son film Dialogue with Open Eyes, réalisé pendant la révolution de 2009, elle réagit à l’arrestation de certains de ses amis. « Durant les interrogatoires, ils avaient toujours les yeux bandés. J’ai imaginé ce que serait ce dialogue s’il avait lieu les yeux dans les yeux. Il s’agit pour nous, artistes, de parler tout en restant silencieux. Mais ce que les artistes ont fait va au-delà aujourd’hui, c’est la conscience publique qui s’en empare. Avec des gestes/performances incroyables, aussi minimaux soient-ils. » « Nous avons tous fait ce que nous avons pu. Et cela continuera, jusqu’à la liberté », ajoute Bani Khoshnoudi.
Depuis une quinzaine d’années, l’art iranien a connu une forte vogue internationale après avoir été longtemps contraint à demeurer ultra-local. Un puissant marché le soutenait soudain, toujours en quête d’un ultime exotisme. Tchadors noirs et mitraillettes, les vidéos de Shirin Neshat devenaient le symbole de ce nouvel orientalisme chic. Mais, prévient Bani Khoshnoudi, « si, il y a quelques mois, il était encore possible à l’Occident de consommer ces représentations parfois orientalistes ou réductionnistes, de l’image de la femme, des corps, des sexualités, cela n’est plus le cas. Avec le soulèvement dans la rue, l’explosion des volontés, la bulle qui s’était créée par rapport à l’imaginaire autour de l’Iran a éclaté. Et avec elle l’autocensure dont nous avons tous et toutes été victimes et coupables. » Parler librement relève néanmoins encore du rêve pour les Iraniens restés sur place. Tous les artistes que nous avons contactés brident leurs mots et leurs élans.
Strange Aeons
« Vivre au Moyen-Orient, c’est vivre dans un chaos arrangé. On ne sera jamais la Belgique et la Suisse, prononce prudemment, depuis Téhéran, Babak, l’une des deux têtes du duo Peybak, qui dessine un monde labyrinthique et touffu. Nous n’avons jamais fait un art politique ; simplement, le chaos dans notre travail est devenu plus pertinent, le dessin s’est peut-être fait plus agressif. » Les représailles ont été trop violentes, les morts trop nombreuses : plus de 500 victimes à ce jour, et toutes ces petites filles gazées, au sein même de leur école… Pourtant, malgré tout, « c’est une révolution de paroles, de dessins, de chansons, constate la sociologue Chahla Chafiq, auteur du Rendez-vous iranien de Simone de Beauvoir (Éditions Ixe, 2019), depuis la France où elle vit. Cette jeune génération révolutionnaire est née avec l’image, ce qui n’était pas le cas de la mienne. Il y a une capacité de jeu dans cette résistance. Hélas, les morts sont vraies, mais la beauté des gestes, des paroles est là. Après, quelles sont les œuvres qui pourraient les synthétiser ? Je les attends. Mais il y a déjà là une articulation entre art et vie. La vie devient art et l’art devient vie. »
« Ce simple geste, enlever le voile, est plus fort que n’importe quelle bombe. »
Nazanin Pouyandeh
C’est également ce qui frappe la peintre Nazanin Pouyandeh, exilée en France depuis l’assassinat de son père, opposant athée au régime, en 1999 : « Ce qui est extraordinaire et inédit, c’est que toutes ces manifestations s’expriment comme une succession de performances artistiques, avec une dimension mythologique : couper les cheveux, rougir les rivières et les fontaines, cela rappelle combien le peuple iranien est lié au mythe. Le modernisme au sens individualiste n’existe pas là-bas, le peuple est une seule et même personne. Une personne sans armes, qui combat juste par le geste poétique, et qui met sa vie en jeu pour ça. Ce simple geste, enlever le voile, est plus fort que n’importe quelle bombe, car cela touche la République islamique là où elle a été la plus forte. » Avec le plasticien activiste Barbad Golshiri, elle a réalisé récemment une vidéo qui compile et magnifie les plus beaux gestes de la lutte iranienne.
Mais pas question pour elle d’illustrer l’actualité dans sa peinture : « La recherche de la liberté est l’ADN de mon art, une question de survie. Quand je suis arrivée en France, j’ai été assaillie par toutes les informations visuelles qui m’envahissaient ; je venais d’un pays affamé d’images, où seuls les grands portraits de propagande ont droit de cité dans les rues. Et à mes débuts aux Beaux-Arts, j’étais encore sous leur influence, car le pouvoir de la propagande est redoutable. On me poussait à travailler sur mes origines, mais je ne voulais pas être l’Iranienne de service. » C’est l’une des problématiques les plus aiguës pour les artistes de la diaspora. Installé en Espagne après de nombreux déboires migratoires aux États-Unis, Arash Fayez a mis l’exil au coeur de son travail, mais de façon de plus en plus conceptuelle, « explorant cet état d’entre-deux, une sorte de limbe ».
Nazanin Pouyandeh, Déesse de miséricorde, 2021–2022
Bien que bouleversée par l’actualité de son pays d’origine, la peintre n’a jamais voulu en faire le sujet de ses toiles ni tomber dans un autoexotisme de pacotille.
Huile sur toile • 130 × 97 cm • Courtesy galerie Sator, Paris / © Photo Gregory Copitet
Désappointé par ces curateurs occidentaux qui l’incitaient à « regarder son propre pays, en une sorte d’autoexotisme », il a coupé les ponts : « Je ne suis pas là pour nourrir la machine. » D’autant plus que son rapport à son pays d’origine le trouble souvent : « Les événements n’ont pas d’impact direct sur mon oeuvre, je ne préfère pas et je suis toujours sceptique quand un artiste a une réaction immédiate au contexte iranien, nous explique-t-il depuis sa résidence à la Casa de Velázquez, à Madrid. Mais cela a un fort impact émotionnel : je suis moins productif, plus absorbé par l’actualité, plus triste. » Depuis son exil, il rappelle l’essentiel : « Il y a des gens en Iran qui luttent chaque jour. La diaspora doit réfléchir à son rôle de façon éthique, précautionneuse. Je préfère penser en termes d’infrastructures, de pédagogie, par exemple en lançant le magazine Kaarnamaa avec des historiens et des chercheurs, en aidant à produire une conscience globale plutôt que de créer à chaud. C’est très complexe de se sentir émotionnellement connecté tout en étant distant. »
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