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Le quartier ancien d’Eminönü à Istanbul avec la mosquée Sultanahmet en arrière-plan, 2012
© akg-images / Photo Rainer Hackenberg
Imbroglio de ruelles sinueuses, mosquées grandioses, palmiers, marchés aux épices et loukoums… Istanbul, centre névralgique de la culture en Turquie, tient ses promesses. Difficile de résister. Mentionnons ces chats orphelins qui peuplent la ville, créant ainsi une atmosphère de bienveillance, voire de doux rêves, alors que l’appel à la prière se fait retentir et que nous franchissons le seuil de la Mosquée bleue. Pourtant, drapeaux, panneaux et autres affiches à l’effigie d’Atatürk nous rappellent vite à la réalité : depuis sa mort il y a plus de 70 ans, ils pullulent dans le pays. Père de la Turquie moderne et laïque, cet homme politique intouchable jouit d’un véritable culte de la personnalité et incarne l’unité du pays. Ses méthodes autoritaires inspirent désormais le président actuel Recep Tayyip Erdoğan dans la consolidation de sa mainmise sur le pouvoir.
En Turquie, État pourtant le plus progressiste de la région, le respect des droits fondamentaux recule chaque jour un peu plus. Au lendemain de la tentative de putsch militaire en juillet 2016, le président profita d’un climat de défiance et de l’état d’urgence pour museler la liberté d’expression, intensifier la censure et engager des purges de masse. Depuis, près de 100 000 licenciements dans le secteur public et 50 000 arrestations – y compris de personnalités de la culture – ont été conduites. Quelques 150 journalistes sont aujourd’hui en prison. Bref, autant dire que le gouvernement n’est pas vraiment enclin à tolérer un art de la contestation.
De gauche à droite : Michael Elmgreen, Bige Örer et Ingar Dragset
Photo Muhsin Akgun IKSV
La multiplication de galeries, la création de foires, de musées et de centres d’art ont participé à l’émergence d’une scène artistique locale dynamique.
C’est donc dans ces circonstances, pour le moins singulières, que Michael Elmgreen & Ingar Dragset, duo d’artistes superstar danois et commissaires de la Biennale, ont du imaginer leur exposition. Un évènement financé, fort heureusement, par une fondation privée, la Istanbul Foundation for Culture and Arts (İKSV) que représente Bige Öger, directrice de la manifestation. Lors de notre entretien, cette dernière nous confiait avoir préféré ne pas déplacer la Biennale dans l’espace public afin d’éviter toute collaboration avec le pouvoir.
Elle poursuivait en nous apprenant que, malgré les bouleversements politiques, il n’avait jamais été question d’annuler et d’isoler davantage les stambouliotes du reste du monde. Depuis les années 2000, en effet, Istanbul s’est affirmée comme une place importante du marché de l’art. La multiplication de galeries, la création de foires, de musées et de centres d’art comme SALT ont participé à l’émergence d’une scène artistique locale dynamique. C’est un élan qu’il fallait soutenir. Quitte à s’autocensurer, il faut en convenir.
Ainsi, les œuvres de la Biennale se gardaient bien de faire directement référence au gouvernement, aux revendications de l’opposition, aux minorités kurdes, au pouvoir militaire, à l’islamisation de la Turquie, soit autant de questions qui fâchent. Pour autant, Michael Elmgreen & Ingar Dragset n’ont pas évincé la politique de leur discours curatorial, contournant brillamment une censure potentielle en ayant recours au meilleur allié de l’art en période de troubles : la métaphore.
Bilal Yilmaz, Dirty Box, 2016
Technique mixte • 141 × 138 × 58 cm • Courtesy de l’artiste / Oeuvre présentée avec le soutien du SAHA (Aide à la création contemporaine turque) / Photo Sahir Uğur Eren
« A good neighbour » (« Un bon voisin »), tel était le fil rouge de cette Biennale à taille humaine, présentant les travaux de 56 artistes turcs et internationaux. Une façon pour le duo d’artistes-commissaires d’aborder des questions plus globales à partir de la sphère domestique, de jouer sur les échelles, du voisin de palier au voisin frontalier. Donnant lieu à de nombreux rapprochements sensibles, les œuvres en présence abordaient les notions d’exil, de migration, de surveillance, d’urbanisation, de communauté et de genre.
Alors que la Turquie demeure en proie à l’homophobie, l’artiste Mahmoud Khaled met en scène l’espace intime fictif de « l’homme qui pleure », un homosexuel dont le visage avait été relayé dans la presse en 2001 lors de l’arrestation par les autorités égyptiennes de 50 homosexuels. Dans une petite maison moderniste, sur les hauteurs d’Istanbul, le visiteur était invité à pénétrer dans un espace déserté par son propriétaire, un homme solitaire et discret ayant fui son pays. L’installation en question (Proposition d’une maison-musée d’un homme inconnu qui pleure) explorait, à l’instar de nombreuses pièces de la Biennale, l’emprise du politique sur l’espace privé.
Dans un quartier adjacent, au musée de Pera, une salle entière était consacrée à l’artiste turque Gözde Ilkin. On pouvait y contempler une série de broderies à l’aspect inachevé, inspirées de photos de familles. Sur ces tapisseries aux couleurs familières, réalisées à partir de vêtements et de tissus domestiques, des figures, des visages sont sur le point d’émerger. Ces images en équilibre, incapables de se révéler, comme murissant encore dans l’esprit de l’artiste, traitaient de l’autocensure : qu’est-on en mesure de partager ? Que faut-il taire ? À la découverte des autres lieux d’exposition, nous avons ensuite rejoint l’ancienne école grecque de Galata, puis le musée d’Art moderne. Impossible de ne pas relever les nombreux terrains vagues et autres espaces en travaux ponctuant notre promenade. Le paysage urbain cosmopolite d’Istanbul est marqué par une modernisation galopante, à laquelle font d’ailleurs écho les œuvres de Bilal Yilmaz et d’Alejandro Almanza Pereda.
Gözde İlkin, The Deficient Joint Gap, de la série “Inverted Home”, 2017
Peinture et broderie sur nappe • 119 x 130 cm • Photo Sahir Uğur Eren
Point de jonction entre l’Orient et l’Occident, la Turquie accueille aujourd’hui le plus grand nombre de réfugiés en Europe. Les œuvres de Tatiana Trouvé, abris bancals composés de moulage en bronze et de planches de carton, le rappellent ; ainsi que la pièce la plus dérangeante de la Biennale, la vidéo Wonderland de l’artiste Erkan Özgen : un enfant syrien de 13 ans, sourd et muet à cause de la guerre, y tente de partager son traumatisme.
Au musée d’Art moderne, retenons l’œuvre bouleversante de Latifa Echakhch. Incarnation des espoirs déçus des révolutions arabes, une fresque reprenant des images de soulèvements populaires tombait en miettes, des ébrèchements tapissant le sol. Produite pour l’occasion, cette installation faisait partie des 30 commandes d’œuvres nouvelles des commissaires de la Biennale.
Pour cette 15e édition, Elmgreen & Dragset n’ont en effet pas hésité à privilégier l’expérimentation et la prospection, mettant en avant de nouveaux visages tels que Lydia Ourahmane, Lungiswa Gqunta ou la Française Aude Pariset. Grâce à ce duo d’artistes danois, un vent de fraîcheur souffle dans un paysage de biennales échouant trop souvent à prendre des risques.
15e Biennale d'Istanbul. A good neighbour
Du 16 septembre 2017 au 12 novembre 2017
Istanbul • Istanbul
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