À gauche, Jacqueline Duhême en 1995. À droite, détail de l’illustration de Jacqueline Duhême pour “Atome, le petit singe de la lune” paru en 1970
Éditions Harlin Quist. Texte d’Anne Philipe, et illustrations de Jacqueline Duhême • © Louis Monier. All rights reserved 2024 / Bridgeman Images. © Jacqueline Duhême
Le monde de l’édition et des arts est en deuil. Réputée pour ses aquarelles joyeuses, éclatantes et oniriques, peuplées de petits singes rieurs, de plantes magiques et d’oiseaux multicolores, l’artiste Jacqueline Duhême (1927–2024) est morte vendredi 1er mars à l’âge de 96 ans. Elle résidait à la Maison nationale des artistes à Nogent-sur-Marne qui lui avait consacré une exposition en 2022. Partie de rien, cette élève d’Henri Matisse, grande amie des poètes, avait illustré avec talent les plus grands auteurs du XXe siècle.
Fille d’une aventure d’un soir entre une libraire de Neuilly et un étudiant grec, la petite Jacqueline est rejetée par sa mère et abandonnée en Grèce. Rapatriée et confiée à l’assistance publique, elle se met à créer des dessins au style naïf, fourmillants de détails, qui évoquent le Douanier Rousseau et les miniatures persanes. En 1940, à seulement 13 ans, l’enfant prodige entre avec dispense aux Beaux-Arts de Clermont-Ferrand !
À 20 ans, ouvrière dans une usine, elle rencontre à une séance de dédicace le poète Paul Éluard, qui devient son compagnon puis son ami. Ensemble, ils publient une histoire illustrée pour enfants, Grain-d’aile (1951). En 1948, elle est engagée comme aide d’atelier à Vence par le peintre Henri Matisse, qui lui apprend les bases du métier – une formation déterminante qu’elle narrera dans un album, Petite main chez Henri Matisse (2009, Gallimard jeunesse).
Illustration de Jacqueline Duhême pour “Atome, le petit singe de la lune”, paru en 1970
Éditions Harlin Quist. Texte d’Anne Philipe, et illustrations de Jacqueline Duhême
© Jacqueline Duhême
Jacqueline Duhême rencontre Pablo Picasso, Man Ray, Colette, Louis Aragon et Jacques Prévert, son grand ami avec qui elle publie un conte poétique, L’Opéra de la lune (1953). Elle illustre de grands auteurs, comme Claude Roy et Raymond Queneau, et mène tambour battant sa carrière en proposant elle-même à Gilles Deleuze d’illustrer ses concepts dans un petit livre, L’Oiseau philosophie (1997), ainsi qu’en commandant à Vercors le texte de Camille ou l’enfant double (1978).
En 1961, son récit en images de la visite de Jackie Kennedy à Paris lui vaut d’être invitée à Cape Cod chez le couple présidentiel américain.
Marquée par la guerre et sensible aux injustices, elle s’engage pour la tolérance et la paix, en mettant en images les aventures d’animaux exclus ou emprisonnés, tels le singe Atome [ill. ci-dessus] et Houpi le kangourou, l’histoire d’une petite fille victime de la guerre (L’Enfant qui ne voulait pas grandir de Paul Éluard en 1980) ou encore Le Livre des droits de l’homme avec Robert Badinter (2005).
Couverture illustrée par Jacqueline Duhême pour « Jacqueline Kennedy et Jacqueline Duhême partent en voyage », paru en octobre 1998
Hors-Série, Gallimard Jeunesse. Texte de Vibhuti Patel, traduction par Catherine Ianco, préface de John Kenneth Galbraith, et illustrations de Jacqueline Duhême
© Jacqueline Duhême
Dans les pages du magazine Elle, qui l’engage comme dessinatrice en 1950, elle illustre durant vingt ans des recettes de cuisine et des contes pour enfants, tout en inventant un nouveau genre : le reportage dessiné. En 1961, son récit en images, accompagné de petites légendes, de la visite de Jackie Kennedy à Paris lui vaut d’être invitée à Cape Cod chez le couple présidentiel américain, puis envoyée en Inde pour y suivre la Première dame. En 1964, elle accompagne Charles de Gaulle au Pérou et couvre le voyage en Terre sainte du pape Paul VI.
Après une formation de deux ans à l’École d’art mural d’Aubusson, elle dessine, de 1967 à 1981, les cartons de plus de 100 mètres carrés de tapisseries ornées de papillons, d’oiseaux et de fleurs. Faite chevalier (2014) puis commandeur (2016) de l’ordre des Arts et des Lettres, elle raconte sa vie trépidante dans un album plein de fraîcheur : Une vie en crobards (2014). Le testament d’une artiste infatigable, généreuse et lumineuse, qui aura fait rêver petits et grands.
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi
Bibliothèque Forney
Jacqueline Duhême, l’élève de Matisse qui a pris son envol
Galeries
Shakespeare sublimé par Brad Holland, un maître visionnaire de l’illustration dans une exposition inédite à Paris
Abonnés
ENTRETIEN
Claude Ponti : « Face aux malheurs de la vie, le dessin a toujours été ma force »