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Judith Depaule, directrice de l’Atelier des artistes en exil
© Mohamed Abakar
Vous avez créé l’association de l’Atelier des artistes en exil fin 2016, peu après la fermeture du théâtre engagé Confluences à Paris, où vous étiez directrice artistique et où vous aviez déjà œuvré pour des réfugiés syriens en les accueillant et en leur dédiant un festival. Quel est aujourd’hui le rôle de l’aa-e ?
Judith Depaule : Comme son nom l’indique, nous sommes un atelier accompagnant des personnes qui ont dû quitter leur pays ou qui ont fait le choix de le quitter – parfois, on peut faire le choix, parfois, on y est obligé – et qui sont sur le territoire français. Ces artistes en exil ont besoin à la fois d’entamer une procédure administrative pour obtenir l’asile politique et une carte de séjour, mais aussi d’avoir un certain nombre d’outils pour s’intégrer dans la vie professionnelle. Ça va de l’école de français, où l’on apprend la langue par l’art, à des mises en relation avec des professionnels. Surtout, nous offrons un espace où ils peuvent venir recommencer à travailler.
Membres de l’Atelier des artistes en exil, dirigé par Judith Depaule
© Sara Farid
Vous défendez des peintres, des photographes, des danseurs, des street artistes, des comédiens…
Ce sont des artistes qui arrivent à des moments différents de leur vie. Mais ça peut être aussi bien des personnes qui commencent un parcours, donc des créateurs en devenir, ou qui ont un parcours beaucoup plus long, plus âgés, qui ont parfois une grande notoriété dans leur pays. Il y a un troisième cas de figure : les artistes de l’exil, c’est-à-dire ceux qui ont rencontré l’art sur leur chemin d’exil et qui font parfois des choses absolument magnifiques…
Sur la route de l’exil, il a éprouvé le besoin de transmettre au monde les conditions d’accueil des migrants. Ses photos, très belles, ont vite circulé dans les médias.
Avez-vous des exemples ?
Oui, il y a ce photographe afghan qui s’appelle Abdul Saboor : il a suivi la route des Balkans — un itinéraire très long pour arriver en France. Avant, il travaillait pour l’armée américaine. Sur la route de l’exil, il a éprouvé le besoin de transmettre au monde les conditions d’accueil des migrants. Ses photos, très belles, ont vite circulé dans les médias. Il a fait notamment des photos des personnes qui sont mortes dans la Manche [en novembre dernier, 27 migrants ont disparu dans un naufrage au large de Calais, NDLR] et il est en train d’acquérir une vraie notoriété. Lui-même étant réfugié, il a une approche que personne d’autre ne peut avoir : il est proche des réfugiés afghans, il parle avec eux. Il fait plutôt du photojournalisme, mais avec une dimension forte que personne d’autre ne peut saisir. En ce moment, il est en résidence à l’institut supérieur des arts et du design de Toulouse dans le cadre du programme Pause du Collège de France.
Abdul Saboor, Camp de migrants de Grande-Synthe, Dunkerque, Novembre 2021
© Abdul Saboor
Récemment, avec l’Afghanistan et l’Ukraine, la société française a beaucoup évolué sur ces questions.
Comment mettez-vous en valeur le travail de ces artistes exilés ?
On essaie de faire autant que faire se peut, parce qu’on n’en fera jamais assez. En fonction de ce qu’ils sont, de leur médium, de leur style, on essaie de trouver des résidences, des bourses, des moyens de production, des lieux, de faire des ponts constamment pour qu’ils puissent se réaliser dans leur art. Pour cela, on répond à des demandes de programmation de tout type, de collectivités territoriales, d’associations, de lieux labellisés ou même privés. On organise aussi nos propres événements : des expositions, un festival qui s’appelle Visions d’exil…
Quel regard le public porte-t-il sur ces événements et sur ces artistes ?
Évidemment, à ces moments-là, on met en valeur les artistes qu’on accompagne, mais aussi on essaie d’interroger la question de d’exil, de détricoter un peu les stéréotypes. Récemment, avec l’Afghanistan et l’Ukraine, la société française a beaucoup évolué sur ces questions, mais quand on a commencé, ce n’était pas évident de faire entendre la gravité de ce qui se cache sous l’exil.
En août dernier, à la veille du départ des Américains d’Afghanistan, les Talibans se sont emparés du pouvoir et ont poussé de très nombreux artistes à fuir. Leur liberté d’expression et leur sécurité étaient alors largement en danger… Comment les avez-vous aidés ?
L’Atelier des artistes en exil
© Christophe Maout
Nous avons été alertés assez rapidement par une commissaire d’exposition qui s’appelle Guilda Chahverdi [à l’origine de « Kharmohra, l’Afghanistan au risque de l’art » au Mucem en février 2020, NDLR] du danger que couraient les plasticiens qu’elle avait programmés, et de la nécessité de faire rapidement quelque chose. Ce sont les artistes eux-mêmes qui l’ont alertée : avec le départ imminent des Américains, ils étaient les premiers visés par le musellement de la liberté d’expression. Mais l’actualité est allée plus vite que prévu : des personnes qui auraient dû partir par un chemin normal avec l’obtention de visas – l’ambassade de France était disposée à en délivrer, encore fallait-il que les personnes aient des passeports, ce qui coinçait à l’époque surtout pour les enfants, car ce sont souvent des familles entières qui sont arrivées –, ces personnes-là donc n’ont pas réussi à partir à temps. Ça a basculé sur l’opération Apagan [opération d’évacuation organisée par les forces armées françaises, NDLR]. De notre côté, on a suivi un certain nombre d’entre eux, on s’est préoccupé de la procédure qu’il fallait suivre à leur arrivée. On a ouvert une ligne téléphonique pour répondre directement en afghan aux réfugiés mais aussi en français, pour les structures ou toute personne qui souhaitait s’engager et les accompagner. Jusqu’à présent, on continue ce travail de coordination, on a deux personnes à plein temps là-dessus. Plus de 150 personnes sont concernées, réparties sur tout le territoire français.
Que voulez-vous dire quand vous parlez de « travail de coordination » ?
Ça veut dire s’assurer que tout va bien, qu’ils reçoivent bien les aides sociales, qu’ils n’aient pas de problème de logement, voir avec eux où ils en sont dans l’apprentissage du français, ce qu’ils envisagent pour la suite, s’ils ont des opportunités de travail… Et faire du sur-mesure, car chaque personne est unique. Là, ce sont souvent de très jeunes artistes, qui vont reprendre des études. Beaucoup de femmes, car il fallait faire sortir prioritairement les femmes ; ce sont elles qui sont essentiellement menacées par la charia.
Le monde de l’art se mobilise actuellement pour les artistes ukrainiens, menacés par la guerre : ventes solidaires, expositions et spectacles en leur honneur… Le ministère de la Culture a également annoncé un fonds de soutien d’un million d’euros destiné aux professionnels de la culture venus d’Ukraine. De votre côté, quelles actions comptez-vous mener ?
Ça va être à peu près la même chose [que pour les Afghans, NDLR]. On a ouvert deux numéros, un en russe, un en ukrainien, qui vont pouvoir être en capacité de répondre aux uns et aux autres. En priorité aux artistes qui se posent des questions et qui ont besoin d’orientation. Ainsi qu’aux professionnels : il y a une mobilisation sans précédent, donc on va s’inscrire dans ce mouvement. Mais avec deux façons de faire très différentes pour l’Ukraine et pour la Russie, puisque les Ukrainiens bénéficient d’une protection instantanée de six mois (et non pas d’un an comme c’est annoncé partout), qui sera renouvelable et qui leur ouvre des droits sociaux immédiats.
Ouverture de l’évènement “On tricote nos histoires” à la Maison des Métallos
© Maison des Métallos
La répression monte en puissance et la vie des artistes russes qui se sont positionnés de façon extrêmement courageuse contre Poutine est en danger.
Et pour les artistes russes ?
Ceux qui ont besoin de partir maintenant, il faut qu’ils partent. J’ai interrogé le ministère et n’ai pas encore eu de réponse, mais ils vont sans doute devoir recourir à l’asile car il n’y a pas d’autre solution. Il y a beaucoup de Russes qui se sont positionnés de façon extrêmement courageuse contre Poutine, contre la guerre. Certains ont carrément fait des collectes de fonds pour aider les Ukrainiens, donc c’est évident que ces personnes-là ne peuvent pas rester sur le territoire russe : la répression monte en puissance et leur vie est en danger.
Vous qui connaissez bien la Russie pour avoir écrit une thèse sur « Le théâtre dans les camps staliniens », quel regard portez-vous sur les annulations imposées par les institutions européennes aux artistes et programmes russes ?
Je pense que c’est terrible, qu’il ne faut pas faire de confusion. Il y a une très belle campagne en ce moment en Russie qui dit : « Nous ne sommes pas lui. » Il ne faut pas confondre les artistes et Poutine, d’autant que beaucoup d’entre eux se sont positionnés de façon extrêmement claire contre la guerre, ont démissionné. Pour eux, c’est très clair : le rideau de fer est en train de se refermer sur la Russie, et ça va être une catastrophe pour la liberté d’expression. J’espère que lorsque les Russes arriveront en France, ils ne souffriront pas de rejets.
Vous êtes à la source d’une programmation de spectacles et de rencontres à la Maison des Métallos, qui donnent à entendre le destin d’artistes en exil, venus du monde entier, et à voir leurs œuvres… Comment faites-vous connaître ces situations et ces travaux au grand public ?
Façade de la Maison des Métallos, Paris
© Christophe Raynaud De Lage
La Maison des Métallos fonctionne avec des « Coop » (comme coopératives) : un artiste est invité pour un mois pour faire une programmation. Moi je venais ici avec ma double casquette de metteuse en scène et de directrice de l’aa-e, donc aussi avec un certain nombre d’artistes. Certains font des ateliers, d’autres vont participer à un grand concert, on va danser sur de la pop ouïghoure… Il y a deux choses : le spectacle « Je passe », divisé en quatre chapitres et qui réunit 28 portraits de réfugiés, dont celui d’une Afghane, justement, qui est arrivée cet été. Ce spectacle est une sorte de radiographie de toutes les raisons pour lesquelles on quitte son pays ; ce qui m’intéressait, c’était de leur demander quel avait été le point de bascule, le moment où ils s’étaient dit : « Là, il faut que je parte. » À cela s’ajoute un travail autour du quartier de Belleville dans lequel j’habite, une promenade dans le bas du quartier où l’on découvre, grâce à une application qu’on télécharge sur son smartphone, différents récits d’exil collectés durant le confinement de l’année dernière. On se promène en dérive, pas de façon ordonnée, et des performances ponctuent la promenade…
Pour en savoir plus sur l’Atelier des artistes en exil :
"On tricote nos histoires"
Programmation de Judith Depaule
La Maison des métallos • 94 Rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris • https://www.maisondesmetallos.paris/fr/les-coops-rubrique/on-tricote-nos-histoires/on-tricote-nos-histoires–fiche/on-tricote-nos-histoires
Hotline en ukrainien
06.95.75.68.52 • soutienartistesukrainiens@aa-e.org
Hotline en russe
06.52.41.15.13 • soutienartistesrusses@aa-e.org
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