Article réservé aux abonnés
Portrait de Krystel Gualdé, directrice scientifique du musée d’histoire de Nantes-Château des Ducs de Bretagne
© Manuel Cohen
Trente ans après la grande exposition « Les Anneaux de la mémoire. La traite des Noirs à Nantes », le musée d’histoire de Nantes propose d’aborder à nouveau ce sujet en prenant en compte les dernières recherches, et en se concentrant sur ses propres archives. Quel est précisément l’enjeu de l’exposition « L’abîme », dont le titre est emprunté à Édouard Glissant et désigne le gouffre traversé par les esclaves ?
Krystel Gualdé : L’enjeu est d’inscrire l’histoire de la traite atlantique et de l’esclavage dans le temps long de l’histoire coloniale française, mais aussi dans une échelle géographique vaste, qui est celle de quatre continents, et non uniquement de trois. Puisqu’on parle à la fois, bien sûr, de l’Europe, de l’Afrique et des Amériques, mais aussi du continent asiatique. Donc il s’agit de récapituler toutes les recherches qui ont été faites sur ce sujet ces 30 dernières années – et elles sont très nombreuses –, et de réinterroger les collections d’un musée de ville, le musée d’histoire de Nantes, qui a été le premier port négrier de France. De les réinterroger aussi en prenant en considération le fait qu’elles n’expriment qu’un angle de cette histoire : celui des colons et des négriers. Pour que les visiteurs puissent mettre à distance, d’une certaine manière, ces collections et comprennent bien qu’elles véhiculent toujours, de manière intrinsèque, un regard porté sur l’autre, un regard porté sur ce passé en temps réel. Donc les enjeux sont multiples ! Et l’un d’entre eux est de s’intéresser au monde d’aujourd’hui. Cela signifie comprendre cette histoire, ce qu’elle a laissé de traces, de marques, qui sont encore visibles. Et parfois ce sont des traces plus ténues. Le fait que cette histoire ait marqué les mentalités est quelque chose de très important : l’exposition parle, notamment dans sa section contemporaine, des grandes questions du racisme.
Vue de l’exposition « L’abîme. Nantes dans la traite atlantique et l’esclavage colonial, 1707–1830 » au musée d’histoire de Nantes-Château des Ducs de Bretagne
© David Gallard
Justement, sur cette idée de réinterroger les collections (portraits, documents commerciaux, plans de navires…), pourriez-vous nous parler des dispositifs numériques que vous avez mis en place, qui éclairent et donnent des informations sur différents objets ?
« Il y a aujourd’hui une forme de méconnaissance, voire de déni, sur l’existence de ces personnes sur le territoire national. »
Nous avons plusieurs dispositifs pédagogiques (visuels et sonores en interaction avec les objets de la collection et parfois immersifs, NDLR) qui permettent au visiteur « d’entrer » dans les objets, d’en prendre la dimension pleine et entière. Il y a, notamment, une vidéo-projection sur deux tableaux, qui représentent Marguerite Deurbroucq et Dominique Deurbroucq (tous deux réalisés par Pierre-Bernard Morlot en 1753, NDLR), avec, à chaque fois, une personne mise en esclavage à leurs côtés, une jeune femme dans l’un et un petit garçon dans l’autre. Ces vidéo-projections racontent l’histoire de ces quatre personnages, ou en tout cas de ce que nous en savons… Alors, bien sûr, nous avons beaucoup plus d’informations sur les commanditaires des tableaux que sur les personnes qui les accompagnent, mais il était très important pour nous de rendre visibles les personnes mises en esclavage sur le sol de France. Il y a aujourd’hui une forme de méconnaissance, voire de déni, sur l’existence de ces personnes sur le territoire national. Cette projection fait non seulement la démonstration de leur présence, mais montre aussi que cette présence était encadrée. Il y avait des lois, des édits, qui spécifiaient combien de temps les personnes pouvaient rester sur le territoire français, pour accomplir tel type de mission…
Pierre-Bernard Morlot, Marguerite Deurbroucq et une femme vivant en esclavage à Nantes, 1753
© André Bocquel / Château des ducs de Bretagne – Musée d’histoire de Nantes
Comment abordez-vous l’étape importante de 1848, puis de la colonisation ?
Le Code noir, édition de 1767
© Antoine Violleau / Château des ducs de Bretagne, Musée d’histoire de Nantes
Nous n’enlevons rien à 1848 et au décret de l’abolition de l’esclavage : nous montrons justement dans une grande section à la fin de l’exposition que le combat des abolitionnistes a été extrêmement long. Mais nous mettons en regard ce combat avec des sursauts de l’histoire : le fait qu’il y ait eu une première abolition en 1794, puis la remise en place de l’esclavage en 1802, montrent bien que les choses n’étaient pas acquises, que les enjeux économiques et sociétaux étaient trop importants pour qu’il y ait un renoncement de la part des édiles à un commerce alors fructueux, à savoir celui des êtres humains. Nous montrons, entre autres, que 1848 arrive dans un contexte très particulier, celui de la colonisation du continent africain. C’est à la fois un élément contextuel et une forme de réponse à ce qui se passe à ce tournant du XIXe siècle. Contextuel, parce que l’esclavage tel qu’il existe dans les colonies ne peut plus durer. C’est un système ancien, qui est arrivé à son terme. En revanche, les enjeux économiques de la colonisation, eux, sont toujours très importants. Coloniser le territoire africain avec des arguments qui vont être ceux, par exemple, de la lutte contre l’esclavage interne à l’Afrique, montre bien qu’il va y avoir une réappropriation d’un certain nombre de propos abolitionnistes pour soutenir le fait que le continent africain a besoin d’une mission civilisatrice. Et que cette mission civilisatrice, ce sont les grandes puissances européennes qui doivent la mener. Ce que nous montrons c’est que, certes, l’esclavage disparaît après 1848, mais la mise au travail forcé des Africains sur le continent africain, divisée entre les puissances coloniales européennes, est une sorte de deuxième temps de l’exploitation des êtres humains.
Comment vous adressez-vous à la jeunesse d’aujourd’hui, plus sensibilisée à ces sujets ?
Vue du cap français et du navire le Marie-Séraphique de Nantes, troisième voyage d’Angole, 1772–1773
© Chateau des ducs de Bretagne – Musée d’histoire de Nantes / Alain Guillard
Dans l’exposition, plusieurs dispositifs saisissent le visiteur : ils parlent véritablement à son ressenti, et peuvent ébranler. Je pense notamment à celui qui est dans la « salle de la traversée », une projection visuelle et sonore très forte (qui embarque les visiteurs, à l’aide d’une projection au sol en mouvement, à bord d’un bateau négrier nommé Marie-Séraphique, NDLR). Nous nous adressons aux plus jeunes à l’aide d’un certain nombre de multimédias, de films, de témoignages, de documents qui sont mis à disposition dans une salle du rez-de-chaussée qui s’intitule : « Et aujourd’hui ? ». Elle permet de prendre conscience des traces matérielles et immatérielles de cette histoire, et de certaines permanences. Bien sûr nous parlons dans cette salle du racisme, mais aussi de l’esclavage contemporain et du travail forcé qui existe actuellement dans le monde. Nous interrogeons directement les visiteurs sur leurs modes de consommation (par exemple des jeans ou des smartphones, dont la fabrication implique du travail forcé, NDLR), sur leurs pratiques, afin de les rendre acteurs et spectateurs du monde dans lequel nous sommes. En mettant tout à coup notre monde à distance, nous pouvons le regarder différemment et réfléchir à l’action que nous pouvons tenir.
Anonyme, Le percement de l’oreille, vers 1735
© François Lauginie / Chateau des ducs de Bretagne, Musée d’histoire de Nantes
En quoi le musée d’histoire de Nantes-Château des Ducs de Bretagne incarne un musée engagé ?
« Nous organisons tous les deux ans, la biennale Expressions décoloniales, active dans le mouvement de la décolonisation de la pensée et des imaginaires. »
C’est vrai que le musée d’histoire est un musée engagé, qui a soutenu le mouvement Black Lives Matter, dès le mois de juin 2020. « Museums are not neutral », « All Lives Matter » : tous ces mouvements sont soutenus par le musée, officiellement et dans nos librairies, en ayant des propositions éditoriales. Nous les soutenons aussi dans le cadre d’une manifestation que nous organisons tous les deux ans, la biennale Expressions décoloniales, active dans le mouvement de la décolonisation de la pensée et des imaginaires. Nous soutenons des opérations ponctuelles, en communiquant autour d’actions menées par des associations de lutte contre le racisme, de lutte contre la xénophobie… Nous travaillons avec les associations locales et nationales sur toutes ces questions-là pour proposer régulièrement des temps forts mais aussi festifs, des moments de partage, de spectacles, de rencontres.
Vue de l’exposition « L’abîme. Nantes dans la traite atlantique et l’esclavage colonial, 1707–1830 » au Château des ducs de Bretagne
© David Gallard
Pourquoi un tel engagement ? Est-ce le rôle d’un musée ?
Il ne faut pas oublier que c’est aussi un élément joyeux que d’accepter que nous ne savons pas tout, que d’autres peuvent nous aider à apprendre, à comprendre. Même si c’est une histoire douloureuse, il y a quelque chose à faire ensemble. Ces questions-là nous habitent depuis l’ouverture du musée en 2007, parce que la ville de Nantes a une histoire tout à fait particulière ; on ne peut pas être un musée d’histoire dans une ville qui a été le premier port de traite atlantique de France sans se sentir obligé par cette histoire. Obligé de dire la vérité, de la faire connaître, de la partager, de la réécrire si besoin, de la mettre à distance, de la regarder avec d’autres, et de la discuter, d’en faire un matériau vivant, qui se transforme et qui répond aux questions de notre temps. »
L'abîme. Nantes dans la traite atlantique et l'esclavage colonial, 1707-1830
Du 16 octobre 2021 au 19 juin 2022
Château des ducs de Bretagne - musée d'histoire de Nantes • 4 Place Marc Elder • 44000 Nantes
www.chateaunantes.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi
NOUVEAU REGARD SUR L’HISTOIRE DE L’ART
Pierre Singaravélou : « Il faut s’émanciper de l’histoire européenne de l’art en donnant une voix aux sans voix »
Abonnés
Entretien
Edgar Morin : « Je pense que les artistes de tout temps, y compris d’aujourd’hui, créent dans un état post-chamanique »
Abonnés
Entretien
François Pinault : « J’ai la même anxiété qu’un adolescent avant un examen ! »