COMMENTAIRE HORS-D’ŒUVRE

Van Valckenborch : plus d’une tour dans son sac

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Publié le , mis à jour le
Dans la lignée de Brueghel l’Ancien, l’Anversois Van Valckenborch s’est attaqué au mythe de la tour de Babel pour construire une réflexion en béton armé sur la servitude. Blogueur au regard libre et curieux, Louvre-Ravioli (aka François Bénard) mitonne ici, comme chaque mois pour Beaux Arts, une savoureuse chronique inédite.
Lucas Van Valckenborch, La Tour De Babel
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Lucas Van Valckenborch, La Tour De Babel, 1594

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Huile sur bois • 56 x 41 cm • Département des Peintures, Louvres, Paris • © Wikimedia Commons

Voici la gigantesque tour de Babel, qui se dresse dans un cadre de 56 × 41 cm. L’échelle XXS présente un chantier bien ordonné, à mi-chemin entre un minaret à spirales et le Colisée. À la base, des contreforts robustes maintiennent douze étages. Les premiers sont hauts comme quinze ouvriers, puis se resserrent à chaque niveau. Chacun grimpe au ciel comme une ellipse déliée. Travées, arcades, vomitoires se répètent jusqu’au vertige. La tour doit s’élever à 220 mètres, à vue de nez. Son sommet n’a pas fini de grimper. Des charpenteries ingénieuses et des treuils géants font grimper les sacs, hisser les poutres et les blocs de pierre. On entend d’ici les gazouillis de chantier : les poulies couinent, les marteaux cognent, les ciseaux frappent. Discrète mélodie hors-sol.

Lucas Van Valckenborch, La Tour de Babel (détails)
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Lucas Van Valckenborch, La Tour de Babel (détails), 1594

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Huile sur toile • Département des Peintures, Louvres, Paris • © Wikimedia Commons

La colonie de fourmis compte aussi des éléphants et des dromadaires. Un bestiaire original vu la campagne alentour, d’un bleu-vert tempéré.

Au pied de la tour, les ouvriers s’affairent. Chacun son job : porteur, briquetier, charpentier, maçon. Tout ce beau monde doit s’exprimer en coudées, en paumes ou en pieds. Une colonne de brouettes charrie des briques en continu. Ici, on fait les trois-huit. La colonie de fourmis compte aussi des éléphants et des dromadaires. Un bestiaire original vu la campagne alentour, d’un bleu-vert tempéré. Sur la gauche, un fleuve zigzague entre les terres cultivées. Dame Nature étire ses forêts pour les poutres du chantier et le charbon du four. Un port permet de débarquer d’autres matières premières. Trois-mâts, barques, goélettes s’amarrent sur une jetée concentrique qui prolonge les cercles de la tour, comme une onde.

Lucas Van Valckenborch, La Tour de Babel (détails du premier plan)
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Lucas Van Valckenborch, La Tour de Babel (détails du premier plan), 1594

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Département des Peintures, Louvres, Paris • © Wikimedia Commons

Le chef semble respecté, quasi idolâtré. Le voici bénissant son ouvrier.

Un flanc de montagne s’élève au premier plan, comme une estrade, pour nous présenter de petits personnages. On les distingue à peine mieux que les ouvriers du lointain chantier. Le spectateur, en Gulliver curieux, approche son gros nez pour déchiffrer les petits bonhommes. Le personnage en cape rouge doit être un roi. Son style est assez guignol, à mi-chemin entre un super-héros et un acteur de théâtre. Il porte collants, bottines et casque de chantier – ou de conquistador. Dans sa suite, un soldat et deux autres personnages gesticulent en contrebas. Le mini-souverain est tourné vers un ouvrier à genoux, qui pointe une crevasse, sans doute la carrière du chantier. Le chef semble respecté, quasi idolâtré. Le voici bénissant son ouvrier.

Anvers, une Babylone 2.0

Le mythe de la tour de Babel est raconté dans la Genèse (11, 1–9). Après le Déluge, la descendance de Noé s’est installée dans une vallée de Mésopotamie. Le peuple s’est placé sous la protection du roi Nemrod, qui leur a promis une porte de sortie en cas de nouvelle punition divine. Son projet ? Construire une tour assez haute pour que les eaux ne puissent s’élever jusqu’au sommet. « Le peuple était tout disposé à suivre Nemrod, considérant l’obéissance à Dieu comme une servitude. » Tout effrayé face à l’avancée du projet, Dieu punit cet orgueil en confondant la langue des ouvriers. Sur le chantier, plus personne ne se comprend. On prend les poulies pour des lanternes, les truelles pour du mortier. L’énervement gagne la fourmilière, les accidents se multiplient et on finit par s’envoyer des briques à la figure. Pour conclure ce Tetris dégénéré, Dieu dispersera tout son monde à la surface de la Terre.

À gauche : Lucas Van Valckenborch ; à droite: Marten Van Valckenborch, La Tour de Babel
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À gauche : Lucas Van Valckenborch ; à droite: Marten Van Valckenborch, La Tour de Babel, 2e moitié du XVIe siècle ; 1595

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Huile sur toile ; Huile sur bois • 40,5 x 51 cm ; 96 x 125 cm • Musée des Beaux-Arts de Strasbourg ; Musée Nationale des Beaux-Arts, La Havane • © Wikimedia Commons ; © akg-images

Van Valckenborch peint la Babel du Louvre en 1594. Ce n’est ni sa première, ni sa dernière. Avec son frère Marten et toute la clique anversoise, il décline les tours à l’infini dans des formats timbre-poste : des bleues, des rouges, des vertes, des bancales, des droites, des carrées, des presque finies, des très mal parties. En cette fin de XVIe siècle, le thème est d’actualité. D’autant que Van Valckenborch est né à vingt kilomètres du port d’Anvers, une Babylone 2.0 où les marchands du monde conversent en devises convertibles, langage universel. Peindre le mythique chantier permet de projeter les ambivalences du moment. Côté face : progrès techniques, développement des échanges, diffusion des savoirs. Côté pile : matérialisme, démesure, expansionnisme.

Pieter Brueghel l'Ancien, La Grande Tour de Babel
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Pieter Brueghel l’Ancien, La Grande Tour de Babel, vers 1563

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Huile sur panneau • 114 × 155 cm • Kunsthistorisches Museum, Vienne • © Wikimedia Commons

Dans les milieux protestants, en Angleterre, en France, aux Pays-Bas, un parfum de dissidence se diffuse. Serait-il parvenu jusqu’au pied de la tour de Van Valckenborch ?

Le roi Nemrod est aussi un symbole fertile. Le tyran – invariablement planté au premier plan en visite de chantier – fait écho aux souverains de l’époque qui forcent les peuples à se placer sous leur coupe aiguisée. Spéciale dédicace à Philippe II – roi catholique qui s’impose à grands coups de tribunaux aveugles dans les Pays-Bas (de moins en moins) espagnols. En déclencheur de la Saint-Barthélemy (1572), Charles IX mérite aussi sa place sur le podium. Partout en Europe, des auteurs tyrano-sceptiques critiquent leur Nemrod. Le Discours de la servitude volontaire de La Boétie vient d’être publié. Dans les milieux protestants, en Angleterre, en France, aux Pays-Bas, un parfum de dissidence se diffuse. Serait-il parvenu jusqu’au pied de la tour de Van Valckenborch ?

Prière de se relever

Pieter Brueghel l'Ancien, La Petite Tour de Babel
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Pieter Brueghel l’Ancien, La Petite Tour de Babel, vers 1568

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Huile sur panneau • 94 × 74 cm • Musée Boijmans Van Beuningen, Rotterdam • © Wikimedia Commons

Son tableau nous place à vol d’oiseaux, pile entre le divin et les babylo-lilliputiens. De là, on peut tout voir. Le port serait-il celui d’Anvers ? La petite église serait celle de Francfort où Valckenborch réalise la toile ? Peut-être. Mais où en est-on du récit biblique ? L’ouvrage s’élance d’équerre. La confusion des langues n’a pas encore entravé le Tetris, bien au contraire. Le chantier est un forum des arts et métiers ou des ponts et chaussées. Ici, la connaissance permet aux hommes de maîtriser la matière, ses forces, ses poids et ses contrepoids. Sur d’autres chantiers, ce n’est pas toujours le cas : la Grande Tour de Babel (1563) de Brueghel part complètement de travers, sa Petite Tour de Babel (1568) voit rouge, comme Yahvé.

Lucas Van Valckenborch, La Tour de Babel (détails du premier plan)
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Lucas Van Valckenborch, La Tour de Babel (détails du premier plan), à gauche : 1594 ; à droite : 1595

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Huile sur bois • © Wikimedia Commons

Hypothéquant volontairement sa liberté, cette masse infime – pourtant capable de construire des merveilles – se soumet à une seule fourmi, en legging.

Chez Valckenborch, l’ambiance est d’un bleu-vert doux comme la plaine. Pour autant, est-ce que tout est ok ? Une peinture flamande qui ne chatouille pas l’esprit, c’est louche. En réalité, si la connaissance s’élève bien droite, la finalité du chantier semble indéterminée. L’ouvrier prosterné face à son roi nous rappelle le sens de l’ouvrage : « Suivre Nemrod, considérant l’obéissance à Dieu comme une servitude. » Troquer Dieu contre un tyran serait-il un bon deal ? Voilà qui interroge, surtout quand on voit l’ouvrier ramper comme un glaiseux. Dans ce coin-là, les vers de terre creusent les galeries, extraient le bitume, écrivent leur Germinal. Sur une autre Tour de Van Valckenborch, ils sont même deux à genoux, réclamant une bénédiction à leur « protecteur ».

Dans son Discours de la servitude volontaire (1574), La Boétie détaille les moyens d’asservissement du tyran face au peuple : la contrainte, la coutume d’obéir, l’idéologie, les jeux ou les superstitions. Hypothéquant volontairement sa liberté, cette masse infime – pourtant capable de construire des merveilles – se soumet à une seule fourmi, en legging. « Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux », dira Vergniaud. Van Valckenborch – avec sa mise à l’échelle aux côtés de la tour XXL – nous présente un chef minuscule. Mieux encore : son œuvre, grande comme un timbre-poste, parvient à nous faire la courte échelle pour élever notre esprit. Et ça, c’est « édifiant ».

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