L’artiste Ben et l’une de ses œuvres “Je suis un emmerdeur” (1990)
© Eric Franceschi / Divergence / © Adagp, Paris 2024
L’information a secoué ce matin le monde de la culture, et plus particulièrement la ville de Nice. L’artiste Ben Vautier a été retrouvé mort ce mercredi 5 juin chez lui. Il s’est suicidé quelques heures après le décès de sa femme Annie, victime d’un accident vasculaire cérébral gravissime. « Ne voulant et ne pouvant pas vivre sans elle, Ben s’est donné la mort quelques heures plus tard chez eux, à Saint-Pancrace dans les hauteurs de Nice », a déclaré dans un communiqué de presse leur fille Eva Vautier.
Figure mondialement connue de l’École de Nice qui « laisse derrière lui près de 12 000 créations », selon la ministre de la Culture Rachida Dati, Ben était apprécié du grand public pour ses inscriptions manuscrites aussi drôles que philosophiques, en blanc sur fond noir, apposées sur des articles de papeteries, des tasses, des t-shirts… Mais derrière cette image rieuse et populaire, la mort faisait pleinement partie de son œuvre.
Ben et son épouse Annie en 2010, Nice. L’image a été partagée par Eva Vautier, galeriste, afin de faire part du décès de ses parents.
© Eva Vautier
Il y a quatre ans, il présentait au château de Chamarande une vidéo où il explosait de rire après ces mots : « J’avais envie de vous faire un tour de magie : vous veniez pour me filmer, et puis j’étais mort et j’avais marqué ‘Trop tard, le corona m’a eu !’ ». En 2009, son exposition à la galerie Templon s’intitulait « Ils se sont tous suicidés » ; la même année, il sortait chez l’éditeur L’esprit du temps l’ouvrage Suicide d’artiste…
Benjamin Vautier dit Ben, Mourir c’est facile, 1979
Acrylique sur toile • 1.62 × 1.3 m • Coll. Centre Pompidou, MNAM-CCI, Paris • © Dist. GrandPalaisRmn / image Centre Pompidou, MNAM-CCI © Adagp, Paris 2024
Mais si la couleur noire était sa plus fidèle alliée, l’artiste niçois reste surtout dans les mémoires comme un homme blagueur, bon vivant et solaire. Pour lui, tout était art. « Je vois toujours des têtes partout, expliquait-il. Vous me montrez une casserole, j’y vois une tête. Deux chaussures par terre, je vois une tête. » C’est pourquoi il faisait du moindre objet une sculpture, une peinture, une installation.
D’origine suisse, Ben Vautier naît à Naples en 1935 mais se fait connaître à Nice, ville où il vit dès son adolescence. C’est là qu’il ouvre une drôle d’échoppe dans une ancienne librairie-papeterie que lui offre sa mère : il recouvre la façade d’objets divers, et vend des disques d’occasion. Rapidement, il côtoie de près les artistes avec qui il formera l’École de Nice comme Martial Raysse, Yves Klein, Arman, César. Dans les fêtes et expositions qu’il organise, tout ce petit monde à l’accent du sud se tutoie, papote philosophie et théologie, avec sérieux mais pas trop… Sa boutique est si mythique qu’elle a été entièrement reconstituée au sein du parcours permanent du Centre Pompidou.
Ben Vautier, Photographie du Laboratoire 32, magasin de Ben à Nice, 1959–1973
© Ben Vautier
Ben « signe tout », dit-il, allant dans le sens du mouvement Fluxus et de son anti-art, riant et vivant la création comme une attitude subversive au quotidien. Très vite, dès ses vingt ans, il invente des bons mots, les note, les conserve… Ornant des agendas Quo Vadis (« j’écris donc je suis », « aujourd’hui je prends mon temps », « un jour après l’autre »), ces micro-réflexions faussement naïves, qui font rire ou plongent le lecteur dans un abîme de perplexité, feront sa célébrité. Parfois ses phrases s’accompagnent d’installations bricolées, comme ce crucifix affublé d’une poupée clamant « C’est pas Jésus, c’est Ben qui fait l’avion pour se faire voir », ou cet homme sculpté portant la Terre à bout de bras : « L’humanité trop lourde à porter ».
La fondation du Doute à Blois portant l’œuvre « Mur des mots » de Ben Vautier
© Hemis / Photo Philippe Blanchot / © Adagp, Paris 2024
Car Ben est un clown, dont le maquillage joyeux cache les larmes (à moins que ce ne soit l’inverse ?). Il est aussi un inventeur, un brocanteur, qui accumule et agglomère, ne jette rien, écrit sur des chaises « quel culot de s’asseoir sur de l’art ». En 2013, Ben crée à Blois la Fondation du Doute, aidé dans sa tâche par son ami collectionneur Gino di Maggio, et réunit une collection de trois cents œuvres signées Allan Kaprow, Yoko Ono, Robert Filliou…
L’artiste infatigable avait été récemment honoré de rétrospectives au musée Maillol en 2017, au château de Chamarande en 2020. Début juin, sa fille et galeriste Eva Vautier annonçait l’arrivée au sein de la collection de la Kunsthalle de Brême (Allemagne) de son œuvre monumentale Le Bizart Baz’art (2002), agglomérat de 351 objets, jouets et choses en tout genre, qui évoque l’échoppe du Centre Pompidou.
Le maire de Nice Christian Estrosi, attaché comme bien des Niçois à Ben s’est dit sur Facebook « bouleversé et inconsolable », et a annoncé un prochain hommage pour Ben « à la hauteur de son génie ». La ministre de la Culture Rachida Dati a quant à elle salué « un orfèvre du langage » dont « les écritures humoristiques, parfois satyriques, ont accompagné et marqué les générations ».
Les Parisiens pourront de leur côté se rendre rue de Belleville, où l’artiste a accroché en 1993 un gigantesque tableau noir, marqué d’« Il faut se méfier des mots », et retenu par deux figures à taille humaine qui tâchent d’éviter sa chute. Une blague comme il en a tant fait, lui qui répétait, plus sérieux que jamais : « Pas d’art sans liberté ».
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