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Lek & Sowat, Lasco Project #3, 2014
Photo Aurélien Mole
« Sésame, ouvre-toi. » Pour prononcer cette phrase magique, il nous aura fallu traverser bien des couloirs, pousser bien des portes. Car, située dans les entrailles du Palais de Tokyo, cette caverne mystérieuse, aux parois couvertes de fresques signées des plus grands noms du street art est bien cachée, et rares sont ceux qui ont pu y pénétrer. Cœur en fusion du Lasco Project, le programme du Palais de Tokyo dédié aux arts urbains, « la trappe » fait rêver et frissonner n’importe qui aime à chatouiller l’interdit. Elle incarne à elle seule l’esprit de ceux qui, à l’aube des années 2010, ont fait souffler un vent d’irrévérence sur le Palais. Et ce en toute clandestinité.
Tout a commencé il y a dix ans, dans les murs de ce qui fut autrefois un supermarché de la porte de la Villette à Paris, abandonné puis squatté. Là, les artistes Lek & Sowat organisent une résidence artistique sauvage. Une quarantaine d’amis, tous issus du monde du graffiti, se succèdent et travaillent en secret nuit et jour. L’idée ? Faire de ces ruines de béton un musée, ou plutôt un « mausolée » de 40 000 m2, qui allait bientôt tailler la légende urbaine du duo… et leur ouvrir en 2012 les portes du Palais de Tokyo. Loin des bretelles du périphérique, sous l’impulsion du jeune commissaire Hugo Vitrani, Jean de Loisy s’intéresse au projet : il faut dire que Lek & Sowat n’ont eu de cesse de filmer et photographier cette aventure artistique, qui si elle n’avait pas été documentée serait certainement tombée dans l’oubli. Emballé, le directeur du Palais propose au duo une collaboration. Leur mission : investir une issue de secours.
En vadrouille dans les entrailles de l’institution, les artistes découvrent la fameuse trappe. Problème : la zone est sécurisée, inaccessible, mais l’occasion est trop belle. Une seule solution : mentir en amadouant les vigiles. Officiellement, Lek & Sowat viennent y entreposer leur matériel. Officieusement, ils invitent deux légendes absolues du street art, Futura 2000 et Mode 2, avec qui ils s’emparent de cette grotte de 500 m2. L’aventure s’avère périlleuse : l’obscurité est quasi totale, la hauteur sous plafond presque inexistante (moins d’un mètre) et le bruit constant (dans cette trappe de désenfumage, une soufflerie fonctionne en permanence). Invisible, sans budget et sans public, cette intervention secrète amène les artistes et le commissaire à repenser le format d’exposition en tant qu’objet et événement. « On a voulu faire une expo qui soit frustrante, mais qu’on puisse raconter et montrer en images », explique Hugo Vitrani, à qui Jean de Loisy a entre-temps proposé d’inviter de nouveaux artistes.
Mode 2, Lasco Project #3, 2014
Photo Aurélien Mole
Bien souvent, le budget alloué au graffiti par les institutions, est celui lié au coût de son effacement.
Ainsi donc est né le Lasco Project, qui incarne selon les mots de Vitrani « l’anti-vision d’un street art qui serait pop ». Exploration urbaine, illégalité, clandestinité, fragilité : autant de notions qui passionnent le jeune commissaire qui connaît désormais les lieux comme sa poche. À chaque artiste invité, il propose un espace qui lui convient, « comme une réponse à son art et à son engagement ». Ainsi Cleon Peterson, qui participe à la troisième édition du Lasco Project en 2014, jette son dévolu sur un long tunnel semblable à un guet-apens, le long duquel il peint des silhouettes inquiétantes comme tout droit sorties d’un rêve ou d’un bad trip, qui s’affrontent à coups de cran d’arrêt en toute impunité. D’autres artistes préfèrent la pleine lumière et investissent les « espaces officiels », visibles de tous. Comme Olivier Kosta-Théfaine qui, en 2016, compose à l’aide d’un briquet des ciels calcinés sur trois coupoles du Palais de Tokyo. Un clin d’œil subtil aux plafonds peints des palais de la renaissance italienne et aux jeunes qui, dans les halls des HLM, passent le temps en traçant des écritures à la flamme de leur briquet.
Cleon Peterson, Lasco Project #3, 2014
Photo Aurélien Mole
De l’invisible à la rue, il n’y a qu’un pas (et quelques marches). C’est ainsi qu’en 2018, l’Espagnol Escif s’empare de la façade du Palais de Tokyo sur laquelle il crée un parcours entre vice et vertu, parsemé de serpents, d’escaliers peints en trompe-l’œil et de graffitis, où se lisent des slogans relevés dans les toilettes de l’institution et reproduits sur le pan de mur à l’aide de peinture biodégradable. « À l’heure où toute les villes veulent être « capitale du street art » en réalisant plein de muraux de toutes les couleurs, nous, on pouvait faire un mur trois fois plus grand et trois fois plus intéressant, avec des idées artistiques et politiques qui questionnent même ce qu’est un mur », explique Hugo Vitrani, qui rappelle également que bien souvent, le budget alloué au graffiti par les institutions, est celui lié au coût de son effacement…
Après douze éditions et autant de réussites, le Lasco Project continue de grignoter petit à petit son Palais et se développe hors les murs. Son ambition, elle, demeure inchangée : proposer une programmation exigeante qui convoque toutes les familles du street art, faire se rencontrer des légendes urbaines et de nouveaux talents, mais aussi des artistes confirmés peu montrés dans des cadres institutionnels. « Il y a parfois cette volonté de réparer certains oublis », conclut Vitrani, qui travaille à la prochaine édition du projet avec la légende JayOne. Le rendez-vous est pris.
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