Article réservé aux abonnés
Cleon Peterson, Simulation en mer du Maxi Edmond de Rothschild, 2017
© JB. Epron / Gitana
C’est l’effervescence dans l’immense hangar du chantier naval de Vannes qui abrite le maxi-trimaran nouvelle génération du Gitana Team, armateur spécialiste des courses en mer, créé il y a 140 ans par la famille Rothschild. Dans une semaine, le Maxi Edmond de Rothschild, dernier né d’une lignée de vingt-huit navires, sera mis à l’eau. L’aboutissement de plus de vingt mois de construction, 170 000 heures de travail, dont 35 000 heures d’études. Dessiné par l’architecte naval Guillaume Verdier en collaboration avec le bureau d’études Gitana, ce géant des mers est conçu pour naviguer comme pour voler ! Une première dans le monde des multicoques de course au large. Tout dans ses formes appelle au vol, mais ce qui frappe au premier regard, c’est sa décoration hors norme. Sur toute la surface du navire se déploie une œuvre originale, créée spécialement pour l’occasion par l’artiste Cleon Peterson. Une rencontre inédite entre deux mondes très fermés que tout oppose : l’art de rue et l’univers de la navigation.
« Cela faisait longtemps que je souhaitais inviter un artiste d’art contemporain à s’exprimer sur l’un de nos bateaux et plus spécifiquement un artiste de rue, explique Ariane de Rothschild, présidente du comité exécutif du Groupe Edmond de Rothschild, à l’origine d’initiatives caritatives fondées sur la responsabilité sociale et l’innovation. Je trouvais pertinent de rapprocher l’univers Rothschild, dont la perception reste encore très policée, à tort, d’un environnement plus proche de notre réalité quotidienne. » Une volonté rendue possible grâce à la rencontre avec Jean de Loisy, lui-même marin passionné, qui navigue dans les eaux troubles de l’art contemporain aux commandes du Palais de Tokyo.
Jean de Loisy tout à gauche, Cleon Peterson au centre portant une casquette et le skipper Sébastien Josse, à sa gauche, avec l’équipe du chantier, 2017
© Y. Riou / Gitana
« L’art et la navigation poursuivent un même mirage : la traversée des marges comme horizon. »
Hugo Vitrani, curateur
Depuis près de cinq ans, le centre d’art parisien accueille en son sein le Lasco Project, un parcours d’art urbain qui s’infiltre dans les moindres recoins du bâtiment, sous la houlette du curateur Hugo Vitrani. Ensemble, ils ont organisé ce mariage surprenant. « L’art urbain a de tout temps cherché à conquérir de nouveaux espaces, note Hugo Vitrani. Avec ce projet, l’artiste anime sa peinture avec la nature houleuse de la mer, et rappelle que l’art et la navigation poursuivent un même mirage : la traversée des marges comme horizon. »
Et c’est précisément la marginalité qui anime l’artiste américain Cleon Peterson. Depuis une dizaine d’années, il dépeint un monde noyé dans le chaos où les fantasmes les plus morbides ont libre cours. Une violence extrême, esthétisée à la manière des vases grecs antiques, servie à la sauce Kubrick. Avec Cleon, l’orange devient fluorescent, la morale s’efface et les pulsions − sexuelles ou macabres − s’expriment librement. Une violence observée de près, vécue par l’artiste. Car Cleon Peterson a parcouru les bas-fonds de Seattle, Los Angeles et New York, explorant l’enfer jusqu’à s’en brûler les ailes. Adolescent, il erre dans la rue, séjourne en prison ou en hôpital psychiatrique et devient accro à l’héroïne avant de miraculeusement retrouver goût à la vie. La rédemption passe alors par le dessin et la peinture. D’abord illustrateur dans l’univers « indie » du skateboard, il devient ensuite l’assistant du street artist Shepard Fairey au début des années 2000. Depuis, il construit une œuvre à la fois intime et universelle où il se pose en chorégraphe de sanglants affrontements entre sans-abri, policiers, bourgeois et toxicomanes.
Au début de l’année, il exposait dans la Galerie du Jour – agnès b. à Paris, une série de toiles et de sculptures illustrant le triomphe hédoniste des vainqueurs sur les vaincus. Hugo Vitrani avait déjà invité l’artiste à intervenir dans les sous-sols du Palais de Tokyo puis au pied de la tour Eiffel pour la Nuit Blanche 2016. Lorsque ce dernier lui propose de s’exprimer dans le cadre d’une seconde session « hors-les-murs » du Lasco Project (lors de la première, en mai 2016, l’artiste espagnol Felipe Pantone avait investi près de 4000 m2 d’un tunnel de l’autoroute A86 à l’ouest de Paris), qui plus est sur un bateau conçu pour affronter la puissance des mers les plus déchaînées, Cleon Peterson y voit immédiatement une façon de poursuivre son œuvre.
« Mon travail concerne souvent la lutte des hommes pour le pouvoir et la domination dans notre monde, raconte-t-il. Le fait d’utiliser le bateau comme toile m’a donné l’occasion de peindre la lutte pour le pouvoir entre l’homme et la mer. J’ai grandi à côté du Pacifique et j’avais le sentiment d’être tout petit par rapport à la masse et la puissance du vent et de l’eau. Je peux imaginer le voyage héroïque de Sébastien Josse (skipper du maxi-trimaran NDLR) où il devra faire face à la fois à lui-même et au pouvoir sublime de la nature pendant qu’il naviguera autour du monde. »
Sur le chantier naval, la coque centrale est peinte d’après le dessin conçu par Cleon Peterson, 2017
© Y. Riou / Gitana
Ainsi, sur les 900 mètres carrés de voiles et de coques du Maxi Edmond de Rothschild, Cleon Peterson a conçu une scène épique avec des personnages bodybuildés. Chacun d’entre eux tient en main une flèche guerrière, ces mêmes flèches qui composent le blason de la famille Rothschild.
Fidèle designer du Gitana Team, Jean-Baptiste Epron s’est chargé d’adapter l’œuvre à la silhouette du bateau. À partir du tableau original peint à l’encre de Chine, le designer a travaillé main dans la main avec l’artiste pour que l’image reste lisible selon les différentes configurations de voilures. Autre challenge technique, et pas des moindres, il a fallu utiliser des peintures et vernis spéciaux, et les appliquer de manière à ne pas alourdir le navire afin qu’il reste le plus performant possible. Alors que le titan des mers s’apprête à quitter son hangar, chaque corps de métier s’active le long des 32 mètres du navire et tous se relayent pour tendre à la main les filets qui relient les flotteurs à la coque centrale.
Préparation de la coque centrale du Maxi Edmond de Rothschild avant application des peintures, 2017
© Y. Riou / Gitana
Plus qu’enthousiaste, le skipper Sébastien Josse est lui-aussi à la tâche. Entre deux coups de main, il supervise d’un œil d’expert toutes les opérations du projet depuis sa création. « Les bateaux Rothschild sont tous très élégants, précise-t-il. Ici, le dessin très masculin de Cleon Peterson correspond bien à l’univers de la navigation. Quand on prend la mer, on part au combat. On doit composer avec le bateau, les éléments, la fatigue… Il est question d’instinct de survie. Et puis il y a cette petite sirène, l’emblème du Gitana Team que Cleon a dessiné sur la coque. Cela amène un côté féminin plutôt bienvenu. »
Sébatien Josse devant une œuvre de Cleon Peterson au Palais de Tokyo, 2017
© Y. Riou / Gitana
Sébastien Josse sera à la barre du navire dès le mois de novembre prochain. D’abord en compagnie du marin Thomas Rouxel pour la célèbre transatlantique en double Jacques Vabre, puis pour la Route du Rhum en 2018 et l’année suivante pour un tour du monde en solitaire. « Dans un premier temps, je serai sur le bateau avec l’équipe technique pour faire tous les réglages et prendre mes marques. C’est ensuite que les choses sérieuses commencent, notamment dans les mers du Sud, lorsque l’on est seul face à soi-même. Cette fois, je serai accompagné des personnages de Cleon. Peut-être vais-je lui demander de me repeindre la cabine. Ce serait une belle façon de poursuivre le Lasco Project jusque dans les entrailles du bateau… »
En savoir plus sur la mise à l'eau, le 17 juillet
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique