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Pablo Picasso, Guernica, 1937
Huile sur toile • 349 x 777 cm • Coll. musée national centre d’art Reina Sofia, Madrid • © Leemage © Succession Picasso, 2018 © ADAGP Paris 2018
Dans la chaleur de l’automne new-yorkais, la foule se presse comme d’habitude au troisième étage du Museum of Modern Art, face à la plus grande toile de Pablo Picasso. À 17 h 30, ce mardi 8 septembre 1981, peu avant la fermeture du musée, les visiteurs ne savent pas qu’ils vivent un moment historique : ils sont les derniers à admirer Guernica à New York, où il est accroché depuis quarante-deux ans. L’interminable feuilleton de la restitution à l’Espagne prend fin. En effet, cette nuit-là, dans le plus grand secret, une armée de techniciens sera à l’œuvre pour décrocher le tableau et le rouler dans sa caisse. Demain mercredi, jour de fermeture du musée, tout aussi incognito, il montera dans un Boeing 747 pour enfin découvrir l’Espagne où il n’a jamais été présenté (malgré ses nombreux déplacements dans les années 1950, de Milan à Munich, de Bruxelles à Stockholm).
Le personnel du MoMA de New York décrochant et roulant « Guernica » en vue de son départ pour Madrid, le 8 septembre 1981
Coll. moma, new York • © Scala © Succession Picasso, 2017 © ADAGP Paris 2017
Les tractations ont été longues pour un tel dénouement. Quand Guernica était arrivé au MoMA, en 1939, Picasso avait bien précisé que cet accrochage ne devait être qu’un asile temporaire, loin de l’Europe en guerre. Plus tard, il avait exprimé le souhait que le tableau soit rendu à l’État espagnol, son propriétaire légitime (c’est le gouvernement républicain qui le lui avait commandé pour l’Exposition internationale de 1937, à Paris), une fois que les libertés publiques auraient été rétablies, c’est-à-dire après la mort de Franco… Dans une lettre du 14 novembre 1970 au MoMA, Picasso relatait ces éléments en indiquant le nom du juriste apte à décider du moment opportun : Roland Dumas. « J’ai eu droit à toutes les pressions, y compris des menaces, nous expliquait l’avocat lors d’un entretien en juillet 2014. Les élus basques espagnols regrettaient que le tableau aille en Espagne où, selon eux, sévissait toujours un régime hostile aux minorités, notamment les Basques. J’ai aussi connu des visites subversives de gens qui m’offraient de l’argent pour que je décide plus vite. Stupide ! »
Encore fallait-il avoir l’assentiment des héritiers, propriétaires du droit moral. Maya, la fille de Marie-Thérèse, fut la plus difficile à convaincre : elle estimait que la législation espagnole sur le divorce (qui ne sera voté qu’en juin 1981) ou sur les enfants naturels était trop en retard. Finalement, un accord est trouvé entre les parties – l’État espagnol, le MoMA, la famille Picasso, Roland Dumas… Quand tout semble prêt, un cauchemar menace de tout faire capoter : la tentative de coup d’État du colonel Antonio Tejero, qui prend d’assaut le palais des Cortes, le 23 février 1981, avec des dizaines de gardes civils. L’Espagne est-elle bien un pays stable et démocratique ?
Pablo Picasso, Guernica [détail], 1937
Comment représenter les atrocités de la guerre ? Avec Guernica, Picasso fait le choix radical du noir et blanc. Cette gigantesque toile, en nuance de gris, est, selon les mots du critique d’art Jean-Louis Ferrier, le « premier tableau de l’âge de la communication de masse ». À la manière des journaux de l’époque, le noir domine, comme un gros titre à la Une.
Huile sur toile • Coll. musée national centre d’art Reina Sofia, Madrid • © Leemage © Succession Picasso, 2018 © ADAGP Paris 2018
Le règlement rapide du putsch rassure les protagonistes et, en cet après-midi du 8 septembre, l’épisode semble déjà loin. Sur la photo commémorative, les officiels sont détendus et souriants – curieux contraste avec la femme éplorée qui leur sert de toile de fond. Il y a là le directeur du MoMA (Richard E. Oldenburg), l’ambassadeur espagnol (José Lladó), le ministre de la Culture (Iñigo Cavero), ainsi que le jeune et brillant directeur des Beaux-Arts, Javier Tusell, qui a joué un rôle majeur tout au long de l’opération. À 18h15, on décroche l’icône, que l’on pose sur le sol. On retire les clous pour enlever le cadre, on dépoussière l’arrière de la toile, puis on la roule sur une âme de bois de détendus et souriants – curieux contraste avec la femme éplorée qui leur sert de toile de fond. Il y a là le directeur du MoMA (Richard E. Oldenburg), l’ambassadeur espagnol (José Lladó), le ministre de la Culture (Iñigo Cavero), ainsi que le jeune et brillant directeur des Beaux-Arts, Javier Tusell, qui a joué un rôle majeur tout au long de l’opération.
Pablo Picasso, Guernica [détails], 1937
Le chef-d’œuvre de Picasso s’articule autour des grands mythes fondateurs de notre civilisation et regorge de références à l’histoire de l’art. À l’extrême gauche, une mère et son enfant renvoient au thème de la Pietà. Face à cette incarnation de l’impuissance et de la douleur, on pense également au Massacre des Innocents de Poussin. À droite, un homme, les bras levés vers le ciel, reprend la posture du martyre du Tres de mayo, une œuvre peinte en 1814 par un autre grand maître espagnol, Goya.
Huile sur toile • Coll. musée national centre d’art Reina Sofia, Madrid • © Leemage © Succession Picasso, 2018 © ADAGP Paris 2018
À 18 h 15, on décroche l’icône, que l’on pose sur le sol. On retire les clous pour enlever le cadre, on dépoussière l’arrière de la toile, puis on la roule sur une âme de bois de 80 cm de diamètre. À 23 h, applaudissements nourris pour marquer la fin des opérations. Les costauds du musée descendent le rouleau par les escaliers, aussi précautionneusement que s’il s’agissait d’une momie de l’Ancien Empire. Si on l’avait emballée au troisième étage, elle ne serait pas passée par les espaces trop étroits ! Elle est ensuite mise dans deux caisses, emboîtées l’une dans l’autre et munies de systèmes antivibratoires. Si la toile elle-même ne pèse que 67 kg, l’ensemble atteint désormais la demi-tonne.
Pablo Picasso, Guernica [détails], 1937
Picasso représente également un cheval et un taureau, qu’il dresse au rang d’animaux totems. Le premier est ici transpercé par une lance et renvoie à la souffrance du peuple. Le taureau symbolise quant à lui, selon les mots du peintre, « la brutalité et de l’obscurité ». Il évoque également le mythe du Minotaure et le thème de la tauromachie, tous deux récurrents dans l’œuvre de l’artiste.
Huile sur toile • Coll. musée national centre d’art Reina Sofia, Madrid • © Leemage © Succession Picasso, 2018 © ADAGP Paris 2018
Ce mercredi 9 septembre est le grand jour. Peu après 14 h, les officiels, dont la présidente du MoMA, Blanchette Rockefeller, signent l’acte de restitution. Les camions démarrent en direction de l’aéroport JFK. La mafia prépare- t-elle un coup de dernière minute ? Sur le trajet des deux poids lourds (l’autre transporte les dessins préparatoires, restitués en même temps), tous les feux de signalisation sont en panne. Chauffeurs et agents de sécurité sont nerveux, scrutent les longues rues rectilignes de Manhattan, où le goudron fond dans la chaleur moite. Fausse alerte : le but est bien atteint et le chargement monté sans encombre à bord du Boeing 747, baptisé du nom d’une autre gloire espagnole, Lope de Vega. Avec quelques minutes de retard sur l’horaire de départ, le Jumbo s’élève enfin dans le ciel new-yorkais.
À 8 h 28, le lendemain, 10 septembre, il atterrit à Madrid-Barajas. À cet instant seulement, le commandant de bord, Juan López Durán, prend le micro et, d’une voix émue, annonce aux passagers qu’ils ont voyagé avec un invité très particulier. Après quarante-quatre ans, Guernica vient enfin de fouler sa terre d’origine…
Guernica
Du 27 mars 2018 au 29 juillet 2018
Musée national Picasso - Paris • 5, rue de Thorigny • 75003 Paris
www.museepicassoparis.fr
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Le 26 avril 1937, en pleine guerre d’Espagne, la ville basque de Guernica est bombardée par l’armée nazie et l’Aviation Légionnaire italienne fasciste, venues prêter main forte aux troupes de Franco. De nombreux civils sont tués. Pour Picasso, cet épisode est l’incarnation de la cruauté humaine. En réponse, l’artiste révolté couche sur la toile son écœurement, afin de rendre visible ce massacre aux yeux de tous. Aujourd’hui encore, l’œuvre résonne dans notre esprit comme un cri.