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Récit

Le Palais idéal du Facteur Cheval : un monument au royaume des songes

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Publié le , mis à jour le
Édifié de 1879 à 1912 dans les collines de la Drôme par un facteur de campagne visionnaire, le fabuleux Palais idéal avec ses chimères et son tour du monde fantasmé continue de fasciner. À l’occasion des 50 ans de son classement comme monument historique par André Malraux, retour sur l’histoire fabuleuse d’un temple façonné par le rêve.
Le Palais idéal du Facteur Cheval
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Le Palais idéal du Facteur Cheval

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© Frederic Jouhanin Le Labo

Rien ne nous prépare à une telle vision. Au cœur des collines verdoyantes de la Drôme, dans la petite commune d’Hauterives, le Palais idéal s’élève depuis plus d’un siècle, improbable et majestueux. On a beau avoir entendu les récits de ce facteur de village hors norme et de son prodigieux édifice conçu à l’orée du XXe siècle, on se sent comme un explorateur en terres inconnues lorsque l’on voit surgir cette masse éclatante hérissée de tours et grouillante de sculptures extravagantes. Où sommes-nous ? Devant un somptueux temple cambodgien ? Dans un jardin baroque ? Chez un pâtissier fou ? Une inscription nous prévient : nous voilà ici devant l’« entrée d’un palais imaginaire ».

L’histoire de ce lieu féerique, qui s’écrit comme un conte, débute en 1879. Tandis qu’il effectue une de ses longues tournées quotidiennes (une trentaine de kilomètres à pied !), le facteur d’Hauterives, Ferdinand Cheval (1836 – 1924), trébuche sur une pierre de forme étrange : l’idée de créer quelque chose d’aussi prodigieux que la nature elle-même commence à germer. Le flot de son imagination la fera pousser. Car « que faire en marchant perpétuellement dans le même décor, à moins que l’on ne songe. Pour distraire mes pensées, je construisais en rêve, un palais féerique… », racontera-t-il.

Joseph Ferdinand Cheval, dit le Facteur Cheval et sa brouette
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Joseph Ferdinand Cheval, dit le Facteur Cheval et sa brouette

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© Gusman/Leemage

Ainsi, sur une petite parcelle de potager, chaque nuit, ce modeste quarantenaire s’atèle à faire de son rêve flottant une réalité. Lui qui n’a « jamais touché la truelle du maçon, ni le ciseau, ni l’ébauchoir » agglomère avec de la chaux des pierres glanées durant la journée, y ajoute parfois des coquillages récupérés auprès de restaurateurs de la région. L’utopiste facteur n’a pas de plan. De façon chaotique, l’édifice se dresse, amplifie et prolifère. Sous le regard médusé des habitants d’Hauterives et sous l’œil tantôt sceptique, tantôt admiratif, de sa femme, il maçonne, monte des échafaudages, dresse des tiges de métal (devançant ainsi le béton armé qui n’est pas encore inventé), modèle la pâte de ses mains. Celles-ci ont-elles gardé en mémoire les gestes répétés pendant ses jeunes années de boulanger ? Il donne à la matière des formes inventées, souvenues, vues…

Son inspiration, il la puise dans les cartes postales venues du monde entier qu’il distribue, mais aussi dans les pages d’un magazine populaire, Le Magasin pittoresque, sorte d’encyclopédie illustrée emplie de récits de voyage et de gravures exotiques. Sûrement aussi, le Drômois s’est-il souvenu de ce château (dont on retrouve sur le Palais une représentation miniature) érigé dans sa ville natale, à Charmes-sur-l’Herbasse, et qui abritait des grottes artificielles du XVIIIe siècle…

Les géants César, Vercingétorix et Archimède sculptés sur la façade Est du Palais idéal du Facteur Cheval
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Les géants César, Vercingétorix et Archimède sculptés sur la façade Est du Palais idéal du Facteur Cheval

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© Frederic Jouhanin Le Labo

« C’est un lieu qu’il a voulu partager au public de son vivant. Il en faisait payer (modestement) l’entrée et mettait à disposition un livre d’or. »

Frédéric Legros

En 1912, au terme de « 10 mille journées, 93 mille heures, 33 ans d’épreuves », ainsi qu’il l’énonce fièrement, son Temple de la Nature – devenu entre temps Palais idéal – est achevé. Environ 26 mètres de long et 12 de large, pour 10 mètres de hauteur. Grottes, fontaine, maquettes d’architecture, monstres, personnages historiques, ornementation, faune, figures bibliques… Si l’ensemble paraît d’abord d’un éclectisme anarchique, il révèle en réalité une unité de style remarquable pour une si longue période d’exécution. Et surtout, moins naïf qu’on pourrait le croire, le Facteur a véritablement pensé, scénographié le parcours du spectateur. « Ferdinand Cheval crée ici une véritable expérience de visite », insiste le directeur du site, Frédéric Legros. Il dessine un itinéraire qui permet de varier les points de vue, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’édifice. Il aménage même un petit belvédère, un banc et un toit-terrasse sur sa maison, la Villa Alicius (ainsi baptisée en hommage à sa fille Alice, tragiquement disparue à l’âge de 15 ans), qui permettent de mieux apprécier la construction. « C’est un lieu qu’il a voulu partager au public de son vivant. Il en faisait payer (modestement) l’entrée et mettait à disposition un livre d’or », note Frédéric Legros.

L’une des galeries intérieures du Palais idéal du Facteur Cheval
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L’une des galeries intérieures du Palais idéal du Facteur Cheval

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© Gil Giuglio / hemis.fr

Sculpture ? Architecture ? Œuvre d’art ? S’il a d’abord envisagé d’en faire un mausolée pour lui et son épouse, Ferdinand Cheval n’assigne aucune fonction précise à l’édifice. Jamais non plus il ne se revendiquera artiste ou architecte. En 1911, conscient de l’effet produit, et en génial communiquant, il présente le lieu ainsi : « Vous vous trouverez en présence d’un monument pittoresque, unique et le plus original du monde […] Lorsqu’on est en présence de cet immense travail, l’imagination en reste saisie et frappée, et l’on se demande si l’on n’est pas transporté tout à coup, comme par enchantement, dans un autre hémisphère, où tout serait surhumain, phénoménal et éblouissant… ».

Un monument « pittoresque », donc, qui se vit comme un voyage autour du monde, où l’on croise des contrées envahies de palmiers et d’oliviers, habitées d’éléphants, de boas ou de loutres. La façade Est reproduit même avec soin un temple hindou, un chalet suisse, la Maison Blanche, la Maison Carré d’Alger et un château du Moyen-Âge. « Au-delà de ce travail titanesque, il y a un message exceptionnel de fraternité, de vivre ensemble, s’enthousiasme Frédéric Legros. Des civilisations et des religions différentes sont représentées sans hiérarchie. On trouve même une phrase écrite en arabe. Il semblerait que Ferdinand Cheval ait lu le Coran ! C’était quelqu’un de très curieux et de très ouvert. Voilà ce qui forme le Palais idéal. » Le maître d’œuvre confère à son inclassable édifice une vocation sociale, syncrétique et universelle. Un esprit que viennent confirmer les nombreuses inscriptions qui jalonnent la visite. Gravées dans la pierre, ce sont des poèmes ou des phrases (provenant souvent de la Bible ou du livre d’or) qui célèbrent la valeur du travail et la puissance du rêve.

Le Palais idéal selon trois axes : le facteur Ferdinand Cheval pose devant chaque vue
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Le Palais idéal selon trois axes : le facteur Ferdinand Cheval pose devant chaque vue

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© Rue des Archives/Tallandier

« Il serait enfantin de ne pas classer, quand c’est nous, Français, qui avons cette chance de la posséder, la seule architecture naïve du monde, et d’attendre qu’elle se détruise. »

André Malraux

Dès sa construction, le lieu attire une foule de journalistes et de curieux, comme le rapporte lui-même Ferdinand Cheval : « Les touristes sont venus cette année en grand nombre, beaucoup plus que les années précédentes et tous partent de chez moi émerveillés de mon monument ». Parmi les admirateurs, on trouve des artistes comme Pablo Picasso, qui en 1937 se fait photographier par Dora Maar avec Paul Éluard dans l’« Entrée d’un Palais imaginaire ». À l’occasion de cette visite, il réalisera une série de petits dessins racontant les péripéties fictives – parfois lubriques (!) – du Facteur figuré en noble destrier à tête d’oiseau… Leonora Carrington, Max Ernst, André Breton, Jean Tinguely ou Niki de Saint Phalle feront aussi partie des pèlerins.

Dora Maar, Portrait de Pablo Picasso et Paul Eluard dans l’ « Entrée d’un palais imaginaire »
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Dora Maar, Portrait de Pablo Picasso et Paul Eluard dans l’ « Entrée d’un palais imaginaire », après 1935

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Coll. Centre Pompidou, MNAM-CCI, Paris • © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / image Centre Pompidou, MNAM-CCI / © ADAGP, Paris 2019

Ce n’est toutefois qu’en 1969 que le Palais du Facteur Cheval sera classé monument historique. Et ce, en dépit de l’opinion générale qui le voyait comme un « affligeant ramassis d’insanités ». C’est à l’obstination d’André Malraux que l’on doit cette décision, aussi symbolique qu’indispensable à la préservation du fragile édifice, jugeant qu’il « serait enfantin de ne pas classer, quand c’est nous, Français, qui avons cette chance de la posséder, la seule architecture naïve du monde, et d’attendre qu’elle se détruise. »

Plus on l’observe, plus on l’explore, plus le Palais idéal apparaît comme une formidable énigme qui ne cesse de nous interroger.

Cinquante ans plus tard, ce sont 180 000 visiteurs qui se pressent chaque année pour admirer ce singulier et miraculeux chef-d’œuvre, voulu par le Facteur lui-même comme une attraction. « Le Palais, qui appartient à la commune depuis 1994, a une telle fréquentation qu’il fait vivre la ville et permet même de financer des travaux », s’étonne encore Frédéric Legros. Mais l’année 2019 promet de battre tous les records. En septembre 2018, un film de Nils Tavernier, avec Laetitia Casta et Jacques Gamblin dans les rôles titres, retraçait (avec quelques libertés) la folle histoire du Facteur Cheval. Un succès populaire ! C’est d’ailleurs à ses dialogues qu’emprunte le titre de l’exposition d’art contemporain actuellement présentée dans les jardins et dans la Villa Alicius (tout juste ouverte au public) : « Le vent et les oiseaux m’encouragent ». Cette ode à la liberté de l’esprit réunit quelques œuvres d’artistes tels Rebecca Horn, Ali Cherri ou Kate MccGwire, qui résonnent avec certaines thématiques chères au Facteur Cheval, comme la patience, l’hybridation ou le pouvoir de l’imaginaire.

Ali Cherri, Melancholy of Birds B
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Ali Cherri, Melancholy of Birds B, 2017

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Lithographie • Courtesy Galerie Imane Farrès, Paris

Perpétuer l’idée de transmission qui habite le Palais, c’est ce qu’a à cœur Frédéric Legros, directeur du lieu depuis mai 2019, en sollicitant les créateurs contemporains. Ainsi Fabrice Hyber a-t-il réalisé pour les 50 ans du classement du monument une série de dessins plongeant avec jubilation et érudition dans les méandres du lieu et de son ingénieux créateur. Plus on l’observe, plus on l’explore, plus le Palais idéal apparaît comme une formidable énigme qui ne cesse de nous interroger. Et qui, en memento mori, défie le Temps. « Ce rocher dira un jour bien des choses », prophétisait le facteur utopiste, délivrant avec son monument un message humaniste aux générations futures.

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Le vent et les oiseaux m’encouragent

Du 14 septembre 2019 au 15 janvier 2020

www.facteurcheval.com

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À lire

« Palais idéal du Facteur Cheval » de Gérard Denizeau • 2019 • éd. Scala • 36 €

« Hauterives. Le Palais idéal du Facteur Cheval » • 2019 • éd. La passe du vent • coll. Patrimoines pour demain » • 12 €

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À voir

« L’Incroyable histoire du Facteur Cheval » • film de Nils Tavernier avec Laetitia Casta et Jacques Gamblin • 2018 • 1 h 45 min.

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