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Charles Robert Knight, Laelaps, 1897
Gouache sur papier • 58 x 40 cm • © Taschen
Au milieu des marécages bordés de conifères, barbotent quelques crocodiles préhistoriques. Plus loin, des ptérosaures traversent le ciel à grands battements d’ailes, tandis que deux gigantesques sauropodes, les plus grands animaux ayant jamais vécu sur Terre, s’abreuvent tranquillement. Bienvenue en Charente… il y a 140 millions d’années !
Mazan, Mimo, 2017
Illustration de la BD • © Mazan
Cette scène bucolique, bien éloignée du parc cauchemardesque que Spielberg a ancré durablement dans notre imaginaire, est peinte par le dessinateur Pierre Lavaud, alias Mazan. Elle se trouve accrochée aux cimaises de la Cité de la bande dessinée, à Angoulême, le temps d’une exposition consacrée à un étonnant dinosaure devenu star de la région : l’ornithomimosaure, autrement appelé « dinosaure autruche ». C’est qu’une nouvelle espèce de ce dinosaure méconnu a été découverte en 2010 sur le chantier de fouille d’Angeac-Charente, un site exceptionnellement riche en fossiles préhistoriques (on y a exhumé un fémur de sauropode mesurant 2,20 m !), à quelques kilomètres d’Angoulême.
Mazan, L’ornitho-Benèze, 2011
© Mazan
Passionné de paléontologie, Mazan a suivi de près les fouilles et, à partir des os et données collectés par les paléontologues, s’est plu à imaginer à quoi pouvait ressembler ce dinosaure à tête d’oiseau. Mais, plus qu’une simple restitution, l’ornithomimosaure est devenu sous son pinceau un personnage sympathique et espiègle nommé Mimo, héros d’une bande dessinée pour enfant. Mazan n’est pas le premier dessinateur à compléter les informations lacunaires des scientifiques par les fantaisies de son imagination, histoire de rendre un peu plus vivantes, plus réelles aussi, ces créatures disparues il y a 66 millions d’années…
Ce genre pictural porte même un nom : le paléoart ! Né au début du XIXe siècle, il irrigue aujourd’hui une bonne part de notre culture visuelle. On le croise dans les muséums d’histoire naturelle, dans les livres scolaires et les illustrés de vulgarisation scientifiques, sur les cartes à collectionner ou encore sur les jouets et posters encombrant les chambres d’enfants… Si l’imagerie « dinomaniaque » a été minutieusement étudiée par André Gunthert, chercheur spécialisé en histoire visuelle à l’EHESS, le paléoart en tant que courant pictural n’a, en revanche, que très peu intéressé l’histoire de l’art, au contraire d’autres domaines de l’illustration scientifique, comme la botanique ou la zoologie. « Comment prendre au sérieux une tradition artistique qui engendre des blockbusters hollywoodiens, des tatouages temporaires et des figurines en plastiques ? Accrochez une gravure de héron au dessus de la cheminée, personne ne protestera. Essayez avec un tyrannosaure, et vous passerez pour un ado attardé », remarque la journaliste et critique d’art Zoë Lescazes dans un ouvrage qui s’emploie justement à réparer cette injustice.
Couverture de « Paléoart – Visions des temps préhistoriques »
© Taschen
Sous sa jaquette et sa reliure effet « peau de dino », l’imposant et luxueux volume que vient d’éditer Taschen fait ressurgir toute une iconographie ignorée, voire oubliée. Et avec elle un monde qui se révèle tantôt terrifiant, tantôt majestueux, lugubre ou flamboyant, parfois kitsch. La multitude d’images, superbement reproduites (souvent en très grands formats), a été glanée au gré d’une longue « chasse » menée par Zoë Lescazes et le peintre animalier Walton Ford dans les archives, collections privées et réserves de musées, des États-Unis à la Russie, en passant par la Bretagne. Les textes ne sont pas en reste. Captivants et documentés, ils déroulent en huit chapitres une histoire inclassable, traversée elle-même de mille histoires où se croisent la science, le spectacle, les beaux arts et même la politique, une histoire qui s’est aussi fait l’écho des mutations de la société. À commencer par celles de la Grande-Bretagne, où le paléoart est né en plein bouillonnement scientifique.
D'après Henry De La Beche, gravé par George Scharf, imprimer par Charles Joseph Hullmandel, Duria Antiquior, XIXe siècle
Gravure couleur • Coll. Oxford University Museum of Natural History • © Bridgeman Images
La première figuration connue du monde des animaux préhistoriques est une petite aquarelle datant des années 1830, Duria Antiquior, qui dépeint une nuée de reptiles aquatiques aux yeux globuleux (ichtyosaures) se jetant avec férocité sur des poissons et des tortues primitives. Si fantaisiste et anachronique soit-elle, cette aquarelle d’Henry Thomas de la Beche – qui illustre les découvertes d’une autodidacte passionnée de fossiles, Mary Anning – témoigne d’un bouleversement sans précédent dans la conception du monde. Celui-ci, n’aurait donc pas été créé le 23 octobre 4004 av. J.-C., à midi, comme le voulait alors la chronologie anglicane, mais il serait antédiluvien et aurait très lentement évolué. Mais, surtout, un monde sans homme aurait donc existé, un monde qui aurait brusquement disparu. Le spectre de l’extinction faisait son apparition, pour ne plus cesser de nous hanter.
John Martin, Le Pays de l’iguanodon, XIXe siècle
Gravure • Coll. Natural History Museum, Londres • © Bridgeman Images
À la suite de cette aquarelle devenue mondialement célèbre, les premières images vont apparaître. Nourries des débats scientifiques et des progrès de la paléontologie balbutiante – la terminologie de cette nouvelle science est adoptée en France en 1822, le mot « dinosaure » au Royaume-Uni en 1842 –, ces images vont aussi commencer à forger, dans l’imaginaire collectif, une vision fantasmatique. Les premiers animaux représentés se réduisent souvent à des hybridations rudimentaires de reptiles et de monstres mythologiques et, âge romantique oblige, le décor est quant à lui infernal, traversé de flots déchaînés et de volcans en éruption. Le célèbre peintre John Martin, spécialisé dans les scènes apocalyptiques, crée alors le cliché tenace d’une espèce sanguinaire et d’un monde d’une terrible sauvagerie, reflet des angoisses du temps. Une autre image archétypale du genre naît aussi à cette époque : le duel de dinosaures, mis en scène par le peintre et illustrateur français Édouard Riou.
Benjamin Waterhouse Hawkins, La pièce des animaux disparus au Crystal Palace, Sydenham, 1853
Gravure • © Universal History Archive/UIG / Bridgeman Images
En 1851, sous
la verrière
du Crystal Palace,
une quinzaine
de gigantesques spécimens des ères mésozoïque
et cénozoïque
en béton peint font sensation. Un dîner
à thème sera
même organisé
dans le moulage
d’un iguanodon.
Il faudra attendre Benjamin Waterhouse Hawkins, peintre britannique doué d’un grand sens de la mise en scène, pour représenter, à l’aide de vrais ossements, des dinosaures grandeur nature, proches de ceux que nous connaissons aujourd’hui. En 1851, sous la verrière du Crystal Palace de l’Exposition universelle de Londres, une quinzaine de gigantesques spécimens des ères mésozoïque et cénozoïque en béton peint (aujourd’hui encore visibles sur l’ancien site de l’événement) font sensation, auprès du grand public comme des chroniqueurs de l’époque, tels H. G. Wells et Charles Dickens. Un dîner à thème, réservé à quelques happy few, sera même organisé pour le Nouvel an, dans le moulage d’un iguanodon. Le dinosaure vient de pénétrer à pas de géants dans l’univers du spectacle et du parc d’attraction ! Premier véritable maître du paléoart, Hawkins va exporter le genre dans le pays où il connaîtra son véritable âge d’or : les États-Unis.
Charles Robert Knight, Six-Cornes dans le comté de Uinta, Wyoming, XXe siècle
© National Geographic Creative / Bridgeman Images
C’est là que va s’illustrer, à partir des années 1920, un autre de ses plus grands représentants, Charles R. Knight. Couleurs éclatantes, postures et mouvements d’une grande vivacité, environnements luxuriants, musculatures puissantes, anatomies vraisemblables : jamais les ptérodactyles, tyrannosaures et autres tricératops n’auront paru aussi vrais, aussi fascinants. Pour ce faire, l’artiste combine savamment réalisme scientifique, emploi de maquettes miniatures et technique impressionniste. Ses grandes fresques ornant les muséums américains vont durablement marquer le paléoart, mais aussi la culture populaire, à commencer par Gertie le Dinosaure de Winsor McCay, Le Monde perdu de Conan Doyle et King Kong de Merian C. Cooper.
S’émancipant de la science, les représentations se font par la suite plus décoratives, inspirées parfois de l’Art nouveau ou des estampes japonaises. Parmi les grands chefs-d’œuvre, il faut citer la majestueuse fresque aux élégantes lignes graphiques de Rudolph Zallinger, L’Âge des reptiles (1942) créée pour le Peabody Museum d’Harvard, les peintures fougueuses du Breton Mathurin Méheut dans les années 1940, ou encore, dans la seconde moitié du XXe siècle, les illustrations quasi cinématographiques, à la précision chirurgicale, du Britannique Neave Parker et les toiles brutales, tourmentées de Zdeněk Burian, peintre tchèque le plus reproduit dans le monde après Alfons Mucha.
Ely Kish, Tyrannosaur et Edmontosaurus, 1976
© Taschen
Si aujourd’hui l’image numérique, avec son réalisme poussé à l’extrême, est privilégiée par les scientifiques pour donner corps aux espèces disparues, cette science forcément lacunaire qu’est la paléontologie laissera toujours un peu de place à la fiction et au fantasme, comme en témoignent encore les planches de Mazan. Pour ce qui est, en revanche, du délicieux frisson procuré par la vision de monstres sanguinaires et tyranniques, il faudra compter sur le cinéma.
À lire
Paléoart. Visions des temps préhistoriques, par Zoë Lescaze et Walton Ford, éditions Taschen • 292 p. • 75 euros, disponible ici.
Mimo sur la trace des dinos, de Mazan et Isabelle Dethan, Eidola éditions • 66 p. • 10 euros, disponible ici.
À écouter
Émission « La Tête au carré » consacrée à l’exposition “Dinosaures, les géants du vignoble”, sur France Inter, vendredi 8 septembre de 14h à 15h
En savoir plus
Blog d’André Gunthert, chercheur à l’EHESS, consacré à l’iconographie des dinosaures : L’image sociale
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