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Secrets d'artistes

Les quatre pierres angulaires de Paul Cézanne

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Publié le , mis à jour le
Chaque mois, Beaux Arts vous délivre la leçon d’un artiste et vous initie aux secrets de la création. Pour ce quatrième épisode, cap sur la Provence avec le peintre Paul Cézanne qui nous livre les clés de ses paysages et natures mortes tout en volumes, aussi robustes et palpables que les pierres du Sud…

Paul Cézanne lâcha un soupir. La chaleur aixoise, écrasante, accentuait ses douleurs. C’était un de ces jours de plomb où les feuilles des arbres semblaient griller instantanément au soleil comme sur un lit de braises ardentes. Pourtant, Dieu sait qu’il aimait la colline des Lauves, son refuge où les bouquets de cyprès, de pins et d’oliviers chatouillaient le ciel bleu, exhalant dans l’air chaud une odeur de thym mêlée au concert ininterrompu des cigales ! C’était avec enthousiasme qu’il y avait construit, quatre ans auparavant, cette petite maison-atelier. Le belvédère idéal pour observer sa chère montagne Sainte-Victoire et sa masse de roches grises, à moitié affaissée sur la ligne d’horizon comme le corps d’un vieil éléphant fatigué…

Sa veste de toile blanche encore maculée de peinture, le peintre s’assit à une petite table en bois sur laquelle trônait toujours le bol de fruits mûrs qui avait servi à sa dernière nature morte. Il était temps d’écrire à son ami et confrère Émile Bernard. À cet admirateur qui lui avait consacré un article, il avait accepté de livrer par écrit, par le biais de missives régulières, les préceptes de son art. Quel comble, lui qui répétait que la peinture se passait bien de mots ! Mais son besoin de tromper la solitude et les questions bienveillantes de son ami avaient eu raison de ses réticences.

Cézanne peignant à Aix-en-Provence
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Cézanne peignant à Aix-en-Provence, 1906

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© Bridgeman Images / Tallandier

De sa grande écriture oblique, l’artiste traça ses habituels premiers mots : « Mon cher Bernard »… Cézanne ignorait alors qu’il s’éteindrait l’année suivante, en 1907, victime d’une malheureuse pneumonie… et qu’en 1908, ses lettres publiées par son ami connaîtraient un franc succès, révélant au public sa vision restée si longtemps incomprise ! De quoi identifier les pierres angulaires de son art…

Angle n°1 : se frotter à la nature

Premier impératif : « se consacrer entièrement à l’étude de la nature », martèle le peintre aixois. L’objectif n’est pas de la copier mais de « réaliser des sensations », d’exprimer le choc visuel et sensoriel ressenti devant un paysage, de l’imposante montagne Sainte-Victoire qu’il immortalisera plus de quatre-vingt fois à Aix-en-Provence, sa ville natale, aux toits rouges de l’Estaque descendant par paliers vers une mer bleue intense…

Paul Cézanne, La Montagne Sainte-Victoire
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Paul Cézanne, La Montagne Sainte-Victoire, 1900

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Huile sur toile • 78 × 99 cm • Coll. musée nation de l’Hermitage, Saint-Petersbourg • © Bridgeman Images

Pour Cézanne, la peinture doit être une expérience physique, jusque dans la recherche du sujet à peindre. Souvent, l’artiste se fait conduire en voiture à cheval jusqu’à la route du Tholonet, puis sillonne de longues heures la campagne de son enfance pour trouver l’endroit idéal. Il se frotte à la pierre et à la poussière des chemins, dort à même le sol dans des cabanons et se nourrit comme les paysans du Sud d’un peu de fromage, de noix et de vin rosé…

Angle n°2 : repérer les volumes

Paysages, portraits de paysans et natures mortes lui permettent d’étudier l’espace et ses dynamiques, le rapport entre les couleurs et les formes, les vides et les pleins, les figures et le fond. Bien plus que le sujet ou la composition, c’est la traduction plastique des formes et des volumes qui l’intéresse. Mais comment repérer ces volumes dans la nature parmi tous ces jeux d’ombre, de lumière et de couleurs ? Et comment les restituer sur une surface plane ? Une seule solution : entraîner inlassablement son œil pour parvenir à une lecture géométrique du monde visant à en extraire les volumes essentiels.

« Traitez la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en perspective, soit que chaque côté d’un objet, d’un plan, se dirige vers un point central » prescrit-il à Émile Bernard en 1904. « Dans une orange, une pomme, une boule, une tête, il y a un point culminant ; et ce point est toujours le plus rapproché de notre œil ; les bords des objets fuient vers un centre placé à notre horizon ».

Paul Cézanne, Nature morte au compotier
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Paul Cézanne, Nature morte au compotier, 1879–1880

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Huile sur toile • 46,4 × 54,6 cm • Coll. MoMA, New York • © Bridgeman Images

Pour marquer ces volumes, Cézanne renforce leur « point culminant » avec des taches de couleur lumineuses entourées d’ombres bleutées ou gris sombre. Comme avec ses pommes rouges (l’un de ses motifs favoris) arborant sur leur flanc bombé quelques grosses touches de jaune les faisant émerger de la toile. Peinte depuis Bellevue, la montagne Sainte-Victoire, toute bosselée, semble rouler ses muscles saillants, soulignés par des écailles d’ombre et de lumière sur son épaisse cuirasse grise.

Angle n°3 : faire du solide

Le secret de ces volumes ? Un dégradé de couleurs juxtaposées, assemblées en grosses touches obliques et concentriques… un corps-à-corps dynamique avec la nature que beaucoup de ses contemporains peinent à comprendre, le jugeant trop abrupt et grossier ! Inspiré par les grandes pierres ocre des carrières de Bibémus et leurs formes taillées à la serpe, le peintre pousse de plus en plus loin cette vision géométrique pour aboutir, avec certains tableaux, à des ensembles de maisons devenues des assemblages kaléidoscopiques de facettes colorées annonciatrices du cubisme…

Paul Cézanne, Carrières de Bibémus
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Paul Cézanne, Carrières de Bibémus, 1895

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Huile sur toile • 65 × 81 cm • Coll. Folkwang Museum, Essen • © Photo Josse / Leemage

Le peintre doit « s’exprimer avec distinction et force » intime Cézanne à son ami. Car c’est une peinture solide, « aussi solide que l’art des musées », que l’artiste tente de construire. « Quand la couleur est à sa puissance, la forme est à sa plénitude ». L’aphorisme de Cézanne est sans appel : l’affirmation des volumes repose sur la puissance des couleurs et des touches. Si bien que le feuillage des arbres, façonné par ses coups de pinceau volontaires, apparaît parfois aussi dur et compact que la montagne rocheuse ! Sur un coin de table, les fruits de ses natures mortes côtoient des poteries et paniers en osier faits main par des artisans locaux. Des objets humbles dont la robustesse correspond parfaitement à sa recherche de formes.

Angle n°4 : s’en tenir au concret

Mais surtout, le peintre « doit redouter l’esprit littérateur, qui le fait si souvent s’écarter de sa vraie voie – l’étude concrète de la nature ». « Le littérateur s’exprime avec des abstractions, tandis que le peintre concrète, au moyen du dessin et de la couleur, ses sensations, ses perceptions » distingue Cézanne. Un jour, son ami d’enfance, l’écrivain Émile Zola, lui glisse : « Tu es doué… si seulement tu soignais l’expression… tes personnages n’expriment rien ! ». « Et mes fesses, est-ce qu’elles expriment quelque chose ? » rugit alors Cézanne en roulant le « r » de son tonitruant accent provençal.

Paul Cézanne, Baigneuses
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Paul Cézanne, Baigneuses, vers 1890

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Huile sur toile • 28 × 44 cm • Coll. musée Granet, Aix-en-Provence • © akg-images

Contrairement aux personnages des romans de Zola, ses portraits, paysages et natures mortes ne sont en effet les vecteurs d’aucun discours abstrait sur la société ou la nature humaine. Pour Cézanne, la peinture est un art sensuel, physique. Un art n’ayant pas d’autre but que de solidifier une portion de nature ou un instant béni pour en affirmer le goût puissant. Alliant gourmandise des formes, des couleurs et de la touche, sa peinture se palpe avec les yeux comme un éclat de roche ou une pomme bien ronde. Un art à l’image de son créateur : à la fois humble et colossal !

Retrouvez dans l’Encyclo : Paul Cézanne

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