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Vue de l’atelier parisien temporaire, Fin 2016
© Léa Crespi
Froid, bétonné, introuvable. Pour un studio d’artiste, c’en est un ! Situé au dernier étage d’un parking, d’après le texto. Mais il n’y a là que des ateliers de prothésistes dentaires, qu’on voit penchés sur leur ouvrage, éclairés par de petites lampes. Puis on finit par distinguer une porte métallique noire. Grand sourire et chaudement couverte, Prune Nourry explique qu’elle n’occupe les lieux que depuis septembre dernier, que l’aménagement n’est pas terminé car elle a un autre atelier à New York, où elle vit depuis cinq ans, mais que, oui, c’est bel et bien là qu’elle travaillera le temps (un an) de fourbir son exposition présentée en avril 2017 au musée national des Arts asiatiques Guimet, à Paris. Cette entrée en matière, fort déboussolante, permet a priori de ranger Prune Nourry, épouse du street artist JR, dans cette catégorie d’artistes qui, aimantés par un mélange d’ambition, de curiosité et de pragmatisme, vont là où le vent, leurs désirs, les opportunités, les histoires les portent. Essaimant leurs projets un peu partout dans le monde, au gré de leurs intérêts spécifiques (sciences, anthropologie, traditions vernaculaires…).
Prune Nourry avec le moule d’une de ses Terracotta Daughters, Fin 2016
© Léa Crespi
Prune Nourry ne se restreint donc ni à l’art contemporain ni à l’Hexagone. Ce qui ne veut pas dire que sa production soit immense, mais qu’elle se répand ici et là en prenant des formes mouvantes : forme éphémère de Dîners procréatifs (à Genève, Paris, New York) ou d’un Dîner archéologique concocté par Jean-François Piège au Centquatre, forme déambulatoire d’une procession en Inde, ou encore forme durable d’un groupe de sculptures enfoui pour quinze ans en Chine. Ce dernier projet, appelé Terracotta Daughters, a beaucoup tourné, beaucoup voyagé, suscité des rencontres improbables, posant les questions du genre et de la sélection du sexe à la naissance en Chine.
Prune Nourry, Terracotta Daughters, Lintong, Chine
Les artisans chinois ont été associé de près à la fabrication des Terracotta Daughters et à la personnalisation de chacune de la centaine d’effigies, réalisées à partir de huit originaux.
© Zachary Bako
Pour l’heure, il est donc mis en suspens, six pieds sous terre quelque part au centre de l’Empire du Milieu. Mais la galerie Templon, à Bruxelles, en présente des occurrences, sous la forme de photographies et de vidéos. L’exposition s’intitule « Contemporary Archeology » (titre certes trop banal et trop dans l’air du temps). De quoi s’agit-il ? En 2012, Prune Nourry, prenant pour modèle huit fillettes chinoises vivant dans un orphelinat, réalise leurs sculptures en bronze. Puis les confie à des artisans chinois spécialisés dans la copie de statues traditionnelles pour que ceux-ci en moulent 116 versions, en hybridant à chaque fois les corps et les visages. 116, c’est aussi le nombre des soldats de l’armée de terre cuite de l’empereur Qin enterrée à Xi’an et datant du IIIe siècle avant notre ère. Les fillettes sculptées, outre leur nombre, partagent avec les soldats une posture figée, un regard aveugle, une certaine raideur et une allure funeste. Pour l’artiste, elles représentent en bloc un hommage à « la mémoire des milliers de filles rejetées ou non-nées du fait de la politique de l’enfant unique en Chine ».
Cette armée-là, armée symbolique des femmes poussées dans les limbes des années durant (du fait d’une politique mise en application en 1979 et complètement abandonnée depuis 2015, après avoir été assouplie au début des années 1980) a voyagé dès 2013 à la galerie Magda Danysz à Shanghai, au musée Anahuacalli à Coyoacán (Mexique), au China Institute de New York, puis à la galerie Simon Studer de Genève, avant de retourner en Chine en 2015 et d’y être inhumée. Prune Nourry tient à garder le lieu de cette fosse secret, à l’image de l’existence fantôme de ses inspiratrices invisibles. Les photographies de cette inhumation appuient sur le côté spectral, avec une brume gothique vaporisée de bleu et de rougeoiements incandescents, ainsi que sur l’anachronisme du tableau : à l’horizon de la fosse, où les statues s’alignent en ordre de bataille, se dresse une rangée d’immeubles, tristes standards de l’architecture périurbaine.
Prune Nourry, Terracotta Daughters, 2014
Avant d’avoir été enterré quelque part en Chine centrale, cette armée de Terracotta Daughters a voyagé de par le monde et a assorti la couleur grise de son épiderme minéral aux pierres volcaniques du musée Anahuacalli conçu à Coyoacán (Mexico) par le peintre Diego Riviera pour abriter sa collection d’art préhispanique.
116 sculptures en terracotta • 150 x 50 x 40 cm • © Prune Nourry
« J’avais une idée assez arrêtée du site, explique l’artiste. Je voulais qu’il soit au centre de la Chine et qu’il ne donne lieu à aucun échange commercial, c’est-à-dire que je ne voulais ni le louer ni l’acheter. Il fallait que ce soit un échange moral et dans le temps. Le trouver a nécessité deux ans de recherches, dont neuf mois intenses au cours desquels je me suis rendue quatre fois en Chine, en rentrant à chaque fois bredouille. C’est finalement par le biais d’une rencontre fortuite que le terrain idéal s’offre à elle : « Un mécène chinois de passage à Paris, que j’ai invité à la maison parce qu’il n’y avait rien d’ouvert nulle part ! » Au-delà de l’œuvre elle-même, et de sa portée féministe ou humaniste, le projet est édifiant à plusieurs endroits. D’abord parce que « la vente des huit statuettes originales, explique Prune Nourry, finance trois ans d’études de chacune des fillettes ». Preuve que ce travail veut se fondre dans la société et avoir un impact social, et non pas seulement une valeur symbolique.
Standing Holy Daughter et Terra-cotta Daughter #4 Yindi, 2010 et 2013
Bronze et yeux de verre et Bronze • 156 × 55 × 75 cm et 47 × 40 × 35 cm • © Léa Crespi
Ensuite, parce que le cycle Terracotta Daughters est prévu pour resurgir en 2030, avec l’exhumation des statues. L’artiste témoigne ainsi d’une longueur de vue et d’une confiance en elle qui peut laisser incrédule à une époque où les carrières se font et se défont en un claquement de doigts. Mais l’époque est aussi à la prise de conscience que la survie de la planète est compromise à plus ou moins long terme et que nul ne devrait plus se permettre de penser à courte vue. Prune Nourry est donc bien de son temps, lucide (et non plus visionnaire) et lanceuse d’alerte. Ses projets se nourrissent d’une compréhension du contexte sociologique. Ils laissent une grande place à la parole des chercheurs et s’ancrent dans la réalité du terrain, en y injectant une bonne dose d’humour plutôt qu’une quelconque provocation.
En Inde, les vaches sont sacrées, abandonnées, et symboles de fertilité. De manière similaire, dans l’imagination collective, les femmes sont considérées à la fois comme pures et sacrées, mais cette image de pureté peut aussi se retourner contre elles.
Ainsi, le projet Holy Daughters a consisté à exposer dans les rues de New Delhi des statues hybrides d’une femme et d’une vache. « En Inde, les vaches sont sacrées, abandonnées, et symboles de fertilité, rappelle l’artiste. De manière similaire, dans l’imagination collective, les femmes sont considérées à la fois comme pures et sacrées, mais cette image de pureté peut aussi se retourner contre elles. » Les statuettes seules ne font pas œuvre. C’est leur rencontre avec les passants et leur mise en scène dans des rituels, incursion dans le monde des représentations de l’imaginaire culturel, qui font œuvre. D’où ces photos d’une Holy Daughter accroupie, cernée par des hommes mi-amusés mi-intrigués. D’où encore une vidéo, Holy Holi, montrant la même pièce mise en scène pendant « la fête de Holi, célébration indienne de la fertilité, où les gens se jettent des poudres de couleur dans la rue, alors qu’il n’y a finalement pas tant de femmes qui peuvent y participer car ces moments peuvent être assez violents ». La fête, dans la vidéo, ne se déroule donc qu’entre femmes et, « au lieu des pigments colorés, celles-ci jettent de la poudre de lait… Comme une nouvelle version de la célébration de la fertilité ». Une parade à une situation bancale.
Prune Nourry, Holy Daughters, 2010
Ses sculptures ont vocation à pointer leur museau et leur silhouette, hybridation d’une vache sacrée et d’une femme, dans la rue (ici, à New Delhi), afin d’interpeller les passant (des hommes manifestement décontenancés).
Sculpture en résine • © Prune Nourry
Le travail de Prune Nourry fait écho aux dérèglements de tous ordres, à ces systèmes mal régulés qui avantagent les plus forts au détriment des plus faibles. Au déséquilibre démographique (du fait des avortements sélectifs), mais aussi au déséquilibre écologique ou entre l’homme et l’animal. À Brooklyn, au centre d’art The Invisible Dog (où elle dispose d’un atelier), l’artiste, avec la complicité de l’anthropologue Valentine Losseau, avait invité en 2016 un magicien et un scénographe à imaginer un environnement sensoriel en hommage à K’in Obregon, figure vénérée par la communauté animiste des Lacandons dans la région du Chiapas, au Mexique. Exhibé lors de l’Exposition universelle de 1937 à Paris dans un « zoo humain », celui-ci entretenait un lien onirique avec les animaux. Comme si prenaient corps ici les Métamorphoses d’Ovide.
Férue de traditions vernaculaires et de questions de bioéthique, Prune Nourry n’en est pas moins sculptrice. Diplômée de l’École Boulle en sculpture sur bois, elle pense et agit en tant que telle, cherchant dans les matériaux, les formes, les processus de moulage des perspectives pour son travail. On peut ne pas être convaincu par certaines de ses sculptures (trop réalistes, trop figuratives), mais l’être en revanche par son chantier au long cours, intitulé Process, et qui vise à tirer parti des erreurs ne manquant jamais de survenir lors de la fonte de ses œuvres, ou bien à intégrer à l’œuvre le moule lui-même. Elle peut ainsi garder dans l’objet fini l’empreinte des trous de coulée, ou bien refuser de ciseler et de patiner certaines surfaces. Les créations alors sont proprement, dans le dur, des hybrides entre le fini et le non-fini, le bosselé et le lisse, le parfait et l’imparfait. À l’image de son questionnement sur la place à creuser à tout ce (ou celles et ceux) qui n’entre pas en ligne de compte.
Holy, Carte blanche à Prune Nourry
Du 19 avril 2017 au 18 septembre 2017
Musée national des arts asiatiques – Guimet • 6, place d'Iéna • 75116 Paris
www.guimet.fr
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Prune Nourry est une artiste plasticienne, sculptrice d’origine, née à Paris en 1985, qui vit et travaille à New York depuis 2011.