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Bande Dessinée

Emil Ferris au Louvre : l’art à l’école des sorciers

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Publié le , mis à jour le
Alors que le deuxième tome de son succès planétaire Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est bouclé, Emil Ferris entame un nouveau projet… au Louvre ! À l’occasion de sa résidence au sein du musée et d’un cycle d’ateliers de dessin, nous nous sommes glissés parmi les fans venus profiter de ses précieux conseils face aux chefs-d’œuvre anciens. Rencontre avec une ensorcelante conteuse qui célèbre le pouvoir de l’imagination et de l’art !
Rencontre et atelier de croquis avec Emil Ferris au musée du Louvre le 25 octobre 2019.
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Rencontre et atelier de croquis avec Emil Ferris au musée du Louvre le 25 octobre 2019.

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© D.A.N

Ils sont une quinzaine d’inscrits à ce quatrième et dernier atelier : le seul ouvert aux adultes. La majorité sont des femmes. Tous ont lu Moi, ce que j’aime, c’est les monstres et ont souhaité partager ce moment privilégié avec cette autrice qui, à 55 ans, a étonné le monde en publiant ce roman graphique sans équivalent, une somme virtuose entièrement réalisée aux stylos-bille et au feutre noir sur des cahiers lignés, une narration à tiroirs qui s’imprègne aussi de l’histoire de l’art. Disons-le tout de suite : nous ne saurons rien du second tome tant attendu qui viendra conclure le diptyque, sauf qu’il est déjà terminé. C’est pour un nouveau projet que l’artiste vient piocher l’inspiration dans les tableaux du Louvre. Car l’autrice a bénéficié en octobre d’une résidence au sein du musée, coordonnée par le festival de bande dessinée Formula Bula.

Extrait de « Moi, ce que j’aime, c’est les monstres »
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Extrait de « Moi, ce que j’aime, c’est les monstres »

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Deeze, le grand frère de Karen, l’emmène régulièrement au musée et lui décrypte les toiles de maître, ici un tableau de Seurat. Emil Ferris a représenté la petite et son frère selon le procédé pointilliste du peintre.

© Emil Ferris /éd. Monsieur Toussaint Louverture, 2018

Toute de noir vêtue, avec sa canne en bois ondulé et sa chaise roulante, Emil Ferris se présente d’emblée en inversant les rôles. C’est elle qui vient à la rencontre des participants. Elle se souviendra du nom de chacun d’eux, pénétrant leurs visages de la même manière que les tableaux. « Si j’adore échanger avec les plus jeunes, je suis très heureuse de m’adresser à des adultes. L’art est à portée de tous et la démarche reste la même, mais les obstacles s’accumulent souvent quand on est adulte. Il faut retrouver l’énergie et la ténacité. Je suis la démonstration que rien n’est impossible. Petite, je ne pouvais pas marcher. J’ai appris à regarder le monde sans pouvoir le toucher sinon par l’esprit, en me racontant des histoires. Nous sommes tous faits d’histoires, c’est notre ADN », affirme-t-elle en guise d’introduction. « Laissez l’image résonner en vous, écoutez les histoires qui s’inventent, révélez les messages cachés de votre personnalité », ajoute-t-elle. Ici, personne ne se trompe, seule l’imagination s’exprime.

Le matériel est distribué : un carnet, des crayons aquarelle et des stylos-bille de toutes les couleurs. Dans l’aile Richelieu, après les peintures de Pierre Paul Rubens du cycle de Marie de Médicis étudiés lors des précédentes séances, le groupe se rassemble dans la salle maniériste des peintres du Nord. Emil Ferris a déjà choisi son tableau : Persée secourant Andromède (1611) de Joachim Wtewael. Une toile mythologique emblématique de ce courant. Ce n’est pourtant pas ce que retient l’artiste, fascinée par la carnation rose-vermillon des coquillages au premier plan, la même que celle des joues d’Andromède et des écailles du monstre marin. « Ouvrez les yeux et votre esprit. La couleur me dit que tout est lié, la chair et la pierre, le corps et l’esprit, la vie et la mort. » Emil Ferris prend la défense du monstre, qu’elle humanise dans son dessin : « Pour le monstre, manger un humain n’est ni bien ni mal. D’ailleurs, n’est-il pas étrange ? Avec ses ailes trop petites, comment peut-il voler ? » Ainsi débute la séance. À chacun d’extraire d’un tableau le début d’une histoire. En dessinant, en écrivant ? Cela n’a aucune importance, pas plus que le « pedigree » du tableau. Les œuvres parlent et le dialogue s’engage. Un visage apparaît dans un arbre, une idée dans une composition, une forme imprimée dans un drapé.

Emil Ferris réalisant un dessin de monstre inspiré de “Persée secourant Andromède” (1611) de Joachim Wtewael au musée du Louvre, le 25 octobre 2019
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Emil Ferris réalisant un dessin de monstre inspiré de “Persée secourant Andromède” (1611) de Joachim Wtewael au musée du Louvre, le 25 octobre 2019

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© D.A.N

« C’est en affirmant cette force créatrice que nous pourrons changer le monde, devenir des sorciers et faire triompher l’amour contre la peur des monstres que nous créons. »

Emil Ferris

Alors que tous s’appliquent, Emil Ferris part à la rencontre des participants. Celle-ci a vu un visage dans le corps nu d’Andromède, le sexe de la déesse s’est transformé en canine.  Celle-ci a pris au piège dans un cocon suspendu à des fils violets l’ange volant de l’Adoration des Bergers (1612) d’Abraham Bloemaert. Dans le portrait présumé de ce fils de marchand d’Amsterdam, Claes Jobsz Coster, par Pieter Pietersz, une autre a reconnu une femme travestie, tandis que la coiffe d’une femme peinte par un artiste anonyme se métamorphose en plancton dinoflagellé. Devant le Saint Jérôme de Georg Pencz (XVIIe siècle), que penser du lion mélancolique ? Dans une salle adjacente, un couple a jeté son dévolu sur la figure d’un petit garçon en diablotin dessiné par François Boucher. Au fil des conversations, les récits se construisent comme la mystérieuse histoire de ce jeune homme de profil attribué à Pieter van Mol, une mitre sur la tête, le regard baissé, l’air résigné. A-t-il été forcé à devenir évêque ?

Emil Ferris devant « Persée secourant Andromède » (1611) de Joachim Wtewael, au musée du Louvre le 25 octobre 2019.
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Emil Ferris devant « Persée secourant Andromède » (1611) de Joachim Wtewael, au musée du Louvre le 25 octobre 2019.

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© D.A.N

Bientôt, l’atelier se termine. Comme dans un rêve, le regard libéré se débarrasse de tous les filtres du jugement esthétique et de l’érudition. Emil Ferris travaille en résonance. Pour la bande dessinée, elle relève avec acuité les échos que les formes, les couleurs, les expressions ou les constructions font vibrer en nous. De cet apprentissage, la création surgit de l’intime et de la sensibilité propre à chacun. « Nous sommes tous des créateurs, clame l’artiste en guise de conclusion. Les émotions sont virales et nous sommes tous connectés. C’est en affirmant cette force créatrice que nous pourrons changer le monde, devenir des sorciers et faire triompher l’amour contre la peur des monstres que nous créons. »

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Moi, ce que j'aime, c'est les monstres

Tome premier

par Emil Ferris

Éd. Monsieur Toussaint Louverture • 416 pages • 34,90 €

Retrouvez dans l’Encyclo : Rubens François Boucher

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