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Récit

Les maharajahs : princes de tous les excès

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Loin, très loin du prince légendaire du Mahabharata renonçant aux plaisirs et aux fastes pour se retirer dans les bois, les maharajahs de la Belle Époque firent le bonheur des chroniqueurs mondains, de Paris à Calcutta… À l’heure où le Grand Palais met en lumière leurs parures à travers la collection Al Thani, retour sur leurs plus belles frasques.
K. Keshavayya, Portrait du maharajah Sir Sri Krishnaraja Wodeyar Bahadur
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K. Keshavayya, Portrait du maharajah Sir Sri Krishnaraja Wodeyar Bahadur, Vers 1906

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En costume traditionnel d’apparat, ce maharajah (1884–1940) renommé pour sa parfaite administration de l’État de Mysore porte un manteau de brocart de satin rose de Bénarès, un turban rose et or orné d’un sarpech à plumes garni de gemmes. Au cou, sa parure de perles fines, émeraudes et diamants est montée à l’occidentale.

Huile sur toile • Coll. Victoria & Albert Museum, Londres • © Victoria and Albert Museum, Londres. Tous droits réservés / presse

L’histoire, aux faux airs de spectacle, se passe sur l’une des scènes les plus extravagantes du siècle dernier. Hollywood ? Bollywood ? Non, l’Europe d’avant-guerre, terre bénie des maharajahs et des VIP de la Cafe Society. Plus précisément, le casino du Touquet dans les années 1920 : derrière une table de jeux prit place « la jeune femme indienne la plus fabuleusement belle […], tenant le plus long des fume-cigarettes, vêtue d’un sari de soie étincelant et portant force perles, émeraudes et rubis », raconte Evalyn Walsh McLean. Cette Américaine avait beau posséder l’un des diamants les plus convoités au monde – le fameux Bleu de la Couronne qui avait autrefois appartenu à Louis XIV –, rien ne l’éblouissait tant que de contempler la maharani Indira Devi : « Elle avait une petite tortue vivante, apparemment son fétiche, dont la carapace était incrustée de trois bandes d’émeraudes, de diamants et de rubis, décrivit encore McLean. De temps en temps, la petite bête s’éloignait, et elle la rattrapait. Les gens étaient absolument subjugués. » Romanesques, mégalomanes, fous amoureux du luxe… à l’instar d’Indira Devi, les princes indiens ne cessèrent de défrayer la chronique au XXe siècle. Flash-back.

Qu’ils portent le titre de maharajah (« grand roi »), rajah, chatrapati, nawab, khan ou nizam selon leur rang ou leur religion, ces monarques indiens étaient tous immensément riches et outrageusement oisifs. Depuis qu’ils avaient reconnu la suzeraineté de Londres en 1858, ils ne régnaient plus qu’indirectement, conservant uniquement une relative autonomie législative et administrative. Au nombre de 562, et couvrant environ les deux cinquièmes du sous-continent, les États princiers se virent gratifiés d’un British Resident – un représentant direct du vice-roi – quand ils dépassaient une certaine taille. Surveillés autant que protégés, les souverains indiens faisaient cependant preuve d’une loyauté sans faille à la Couronne. Une allégeance royalement récompensée : couverts de mille et une médailles, salués à coups de canon lors des cérémonies officielles, ils furent conviés, dès 1877, au Durbar de Delhi – proclamant la reine Victoria impératrice des Indes –, puis aux divers jubilés de Sa Majesté à Londres. Voilà comment ces héros épiques, loués jadis pour leur témérité au combat, cessèrent de guerroyer, abandonnant les armes pour le cricket, le polo et les courses de chevaux.

Albert E. Harris, Le roi Edouard VII recevant maharajahs et dignitaires indiens lors de son couronnement
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Albert E. Harris, Le roi Edouard VII recevant maharajahs et dignitaires indiens lors de son couronnement, début du XXe siècle

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Huile sur toile • Coll. Particulière • © Roy Miles Fine Paintings / Bridgeman Images

Le voyage en Europe devint un must. Flanqués d’une suite de domestiques croulant sous les malles Vuitton, les maharajahs, atteints d’anglomanie ou de francophilie aiguë, vinrent goûter aux plaisirs occidentaux avec un appétit féroce. Fou de Paris, Sayaji Rao Gaekwad III de Baroda, à l’origine d’un des plus importants musées d’art indien et européen, voulut carrément acheter le parc Monceau et l’ensemble des hôtels qui le bordaient. Jagatjit Singh, le très francophile maharajah de Kapurthala, épousa une jeune danseuse andalouse et fit édifier au pied de l’Himalaya un avatar du château de Versailles. Yeshwant Rao Holkar II, quant à lui, passait tant de temps à Paris, sur la Côte d’Azur ou dans son château de Saint-Germain-en-Laye, que le Resident de l’État d’Indore finit par suggérer de changer l’hymne national pour Un jour, mon prince viendra

Portrait de Sir Yadavindra Singh, maharajah de Patiala, portant le collier commandé par son père Sir Bhupinder Singh de Patiala à Cartier
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Portrait de Sir Yadavindra Singh, maharajah de Patiala, portant le collier commandé par son père Sir Bhupinder Singh de Patiala à Cartier, commande de 1928, restauré par Cartier en 2001-2002

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Platine, diamants taille ancienne et rose (chaînes et attaches), zirconia (oxyde de zirconium cubique), topazes blanches, quartz fumé, rubis synthétiques. À l'origine le diamant jaune De Beers de 234.65 carats ornait le pendentif central, le collier portait 2 930 diamants • Coll. Archives Cartier • © Archives Cartier

Cette addiction fut, bien sûr, vivement entretenue par les maisons de luxe. Plus que jamais après le krach de 1929 et la Grande Dépression, les joailliers de la place Vendôme soignèrent leur clientèle indienne. Présent en Inde dès 1911, le joaillier Jacques Cartier l’a vite compris, qui devint le chouchou des familles royales. En 1925, Bhupinder Singh de Patiala lui commanda en toute simplicité le bijou le plus cher au monde. Trois ans plus tard, le maharajah était de retour place Vendôme, suivi d’une spectaculaire escorte. Mais l’extravagant s’adressa cette fois à Boucheron pour lui confier le reste de son trésor : plus de 7 000 diamants, près de 1 500 émeraudes et d’innombrables saphirs, rubis et perles… Témoin de la scène, le baron Fouquier n’en crut pas ses yeux: « À la vue de cet amas de pierres précieuses très simplement enveloppées dans de fines étoffes de couleur, ce fut un émerveillement inoubliable ! » Boucheron les transforma en 149 sarpech, bazuband, colliers, boucles d’oreilles, lunes de diamants et autres étoiles de rubis. Si Bhupinder Singh eut quelques difficultés à honorer ses dettes, les joailliers restèrent prêts à tout pour satisfaire ses moindres caprices.

Une Rolls « customisée » pour la chasse aux tigres

Cette débauche de luxe finit par agacer les Britanniques. Lesquels limitèrent sans vergogne les autorisations de sortie du territoire de leurs subordonnés ; ils leur interdirent également de porter des couronnes trop semblables aux leurs. Bassesse oblige ! Autre pomme de discorde, les princes indiens partageaient avec la famille royale britannique un goût immodéré pour les Rolls-Royce : le maharajah de Bharatpur en acquit pas moins de vingt-deux, dont une, décapotable, en argent massif. Celui de Kota fit customiser une New Phantom pour la chasse aux tigres, en l’équipant d’une mitrailleuse et d’un klaxon imitant le sifflement d’un serpent. Quant au nizam d’Hyderabad, il fit d’une Silver Ghost un trône mobile, surmonté d’un toit en forme de coupole, le tout peint en jaune safran.

Brooke, modèle Swan Car
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Brooke, modèle Swan Car, 1910

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L’extraordinaire Swan Car du maharadjah de Nabha fut interdite après avoir semé la panique dans les rues de Calcutta en 1910 : ce cygne démentiel, aux yeux lumineux, crachait par son bec articulé de la vapeur brûlante sur les piétons. Mais ce n’est pas tout : une valve à l’arrière du volatile expulsait du lait de chaux, semblable à de la fiente.

Coll. Louwman Museum, La Haye • © Louwman Museum, La Haye

L’indépendance de l’Inde en 1947 mettra fin à ce conte de fées moderne. Certes, un reportage photographique d’Henri Cartier-Bresson en 1948 montre Sita Devi de Baroda paradant encore avec une abracadabrante rivière de diamants à triple rang… Mais ces scintillements sont les derniers feux d’une époque. Comme les autres, la flamboyante maharani devra se résoudre à vendre ses joyaux. Tels ces bracelets de cheville en émeraudes et diamants, cédés en 1953 au « King of Diamonds »– le joaillier américain Harry Winston – et qui, remontés en collier, firent l’admiration du Tout-New York au cou de leur nouvelle propriétaire, Wallis Simpson, épouse d’Édouard VIII, l’ancien empereur des Indes. Jusqu’à ce que Sita Devi déclarât, venimeuse, que ces cailloux provoquaient déjà un certain effet… à ses pieds.

1971, fin de party

Collier de rubis de Nawanagar
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Collier de rubis de Nawanagar, Cartier, 1937

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Platine, rubis, diamants • 20,5 × 19,5 cm • © Christies’s Images Ltd.

Ces héritiers dynastiques virent leurs derniers privilèges abolis en 1971 par Indira Gandhi. Privés de leurs titres et de leurs rentes, ils durent s’acquitter de droits de succession. Pire : ils n’avaient plus le droit d’exporter leurs bijoux ! Si personne aujourd’hui ne peut raisonnablement regretter ces rois décadents, quelques figures suscitent encore l’admiration. À l’image de Gayatri Devi, maharani de Jaipur. Icône glamour immortalisée par Cecil Beaton, elle était considérée à la fin du Raj britannique comme l’une des femmes les plus belles au monde. Abonnée au Guinness des records, tant pour les fastes de son mariage que pour une victoire électorale historique, la plus grande rivale d’Indira Gandhi reste surtout dans toutes les mémoires pour avoir ouvert en Inde la première école publique pour filles. Ultime paradoxe de ces princes de tous les excès, ayant incarné tantôt la plus scandaleuse féodalité, tantôt la plus extrême modernité : leur pouvoir de fascination semble intact. Rudyard Kipling ne l’annonçait-il pas déjà en 1888 dans L’Homme qui voulut être roi ? « Ces États princiers avaient été créés par la Providence afin de pourvoir le monde en décors pittoresques, en histoires de tigres et en spectacles grandioses. »

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Des Grands Moghols aux Maharajahs : joyaux de la collection Al Thani

Du 29 mars 2017 au 5 juin 2017
Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 10 h à 20 h
Nocturne le mercredi jusqu’à 22 h

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