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Série - les monstres

Les monstres dans l’art. Ép. 2 : Le dragon, du mythe à l’histoire naturelle

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Reptile aux griffes puissantes et au souffle fatal, tantôt aquatique, tantôt ailé, il a laissé son empreinte dans de nombreuses cultures pour s’imposer dans l’univers des fééries, au Moyen Âge, et se glisser dans les ouvrages de sciences naturelles. Le dragon est l’une des stars de cet étonnant pays des monstres qu’explore Martial Guédron dans son ouvrage édité par Beaux Arts Éditions. Extrait.
Ulisse Aldrovandi, Draco athiopicus mas (dragon éthiopien mâle)
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Ulisse Aldrovandi, Draco athiopicus mas (dragon éthiopien mâle), XVIe siècle

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© akg-images/Pictures From History

Les monstres ne tiennent pas en place : à peine les a-t-on fixés dans un registre déterminé qu’on les retrouve ailleurs. De l’allégorie religieuse à la caricature, de l’héraldique à l’illustration naturaliste, ils investissent toutes les formes, bifurquent, changent de signification sans toujours changer d’apparence. Cette faculté d’adaptation est très nette chez le dragon, animal fantastique au symbolisme ambigu et multiple.

Son ubiquité et sa longévité procèdent d’un riche héritage : depuis l’Antiquité la plus reculée, on le croise dans des textes et sur des supports variés, des oeuvres les plus ambitieuses aux objets usuels, dans les demeures, à la proue des navires, sur les emblèmes, le mobilier, les bijoux, la vaisselle. On construit des temples en son honneur, on promène son effigie lors de processions, on l’associe à des rites de fertilité et de fécondité, on lui attribue la vigilance d’un terrible gardien ; il surveille. Dans la mythologie grecque, il garde la Toison d’or, le jardin des Hespérides, la fontaine de Castalie.

Reptile aux griffes puissantes et au souffle fatal, il est souvent polycéphale, mais le nombre de ses têtes varie. Consacré à Minerve pour signifier la sagesse toujours en éveil, à Bacchus pour traduire les fureurs de l’ivresse, le voici impliqué dans les mythes de fondation de quelques villes : Thèbes, par exemple, résulterait d’un combat entre Cadmos, roi de Phénicie, et le dragon de Castalie. Affilié, depuis la Genèse, au serpent de l’arbre de Vie, le dragon voit son identité confondue avec la sienne.

Vittore Carpaccio, Saint Georges et le dragon
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Vittore Carpaccio, Saint Georges et le dragon, 1502

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Tempera sur bois • 141 x 360 cm • Coll. Scuola di San Giorgio degli Schiavoni, Venise • © akg-images

Capable de frapper à mort ses victimes d’un seul regard, il est vif comme l’éclair, possède l’agilité de l’aigle, la force du lion, la grandeur du plus grand des serpents.

Dès lors, pour les chrétiens, il personnifie les puissances démoniaques et malfaisantes : trancher ses têtes, c’est assurer le triomphe de Dieu sur les forces du mal. Saint Michel et saint Georges le terrassent, mais on le trouve aussi associé à sainte Marthe, sainte Marguerite, saint Patrice, saint Philippe, saint Jacques le Majeur et quelques autres encore. Revêtant les formes les plus diverses – aptère, ailé, bipède, quadrupède, cracheur de feu –, il s’introduit au Moyen Âge dans l’univers des féeries et les romans de chevalerie comme symbole de l’adversité à surmonter. Il sème la ruine et la désolation dans des provinces entières, défend l’entrée de lieux consacrés, veille sur de mystérieux trésors et de jeunes vierges. Capable de frapper à mort ses victimes d’un seul regard, il est vif comme l’éclair, possède l’agilité de l’aigle, la force du lion, la grandeur du plus grand des serpents.

Compendium rarissimum totius Artis Magicae sistematisatae per celeberrimos Artis hujus Magistros. Anno 1057. </em>Noli me tangere,<em> planche 23
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Compendium rarissimum totius Artis Magicae sistematisatae per celeberrimos Artis hujus Magistros. Anno 1057. Noli me tangere, planche 23, Vers 1775

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Coll. Wellcome Library, Londres • © Wellcome Library, Londres

De l’Antiquité au XVIIIe siècle, on observe des échanges curieux entre les dragons fabuleux et ceux des naturalistes. Chez les Grecs et les Romains, un trait fréquent concerne leur taille, considérable, mais leur milieu de vie, leur aspect précis et leur couleur varient en fonction des auteurs, dont l’imprécision favorise les digressions à venir. Aristote mentionne un dragon aquatique prédateur de petits poissons et un dragon des airs ennemi des aigles. Pline évoque des combats furieux entre dragons et éléphants, fatals aux deux adversaires : en absorbant tout le sang de leurs victimes, les terribles prédateurs atteignent un tel état d’ivresse qu’il les conduit à la mort. Le naturaliste romain parle aussi de divers remèdes que des charlatans prétendent tirer du corps du dragon, ce que Solin répète après lui. Ces caractères, qui rapprochent le dragon du griffon, sont aussi présents dans les bestiaires du Moyen Âge.

Plusieurs auteurs affirment que le monstre est pour partie mammifère, pour partie ophidien. Certains précisent qu’il lui arrive d’arborer des ailes membraneuses. Même sur la taille de sa gueule, ils se contredisent entre eux : quelques-uns reprennent les allégations de Solin et insistent plutôt sur la langue de l’effroyable créature. Dans Le Roman d’Alexandre, on lit que le dragon est plus grand et plus long que tous les autres serpents, qu’il s’élève dans les airs dont il trouble la pureté par son souffle chargé de feu et de fumée, qu’il a les dents aiguës et serrées, mais que sa force se loge surtout dans sa queue. Barthélemy l’Anglais pense que sa morsure est rendue dangereuse par toutes les bêtes venimeuses qu’il absorbe et que son coup de griffe n’est pas moins mortel. Plus circonspect, Albert le Grand examine son anatomie et conteste le fait qu’il puisse se mouvoir à l’aide de pattes ; quant à ses ailes, il faudrait qu’elles fussent bien grandes pour lui permettre de voler.

Léonard de Vinci, Dessin pour un costume de bête imaginaire
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Léonard de Vinci, Dessin pour un costume de bête imaginaire, Vers 1517–1518

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Plusieurs créatures imaginaires prennent forme sous le pinceau ou la plume de Léonard de Vinci, dont ce dragon si vivant… À un peintre désireux de réaliser un animal fantastique, le maître aurait conseillé de partir d’éléments réels pour le rendre plus convaincant. Dans son Traité de la peinture, il recommande ainsi de prendre « la tête du mâtin ou du braque, les yeux du chat, les oreilles du hérisson, le museau du lièvre, le sourcil du lion, les tempes d’un vieux coq et le cou de la tortue ». Ce qui fait du dragon une chimère.

Crayon noir et encre sur papier • 18,8 × 27,1 cm • Coll. Royal Collection, Londres • © Trust Her Majesty Queen Elizabeth II, 2018/Bridgeman Images

Les divers aspects du dragon mythique ne semblent pas remis en question par les savants de la Renaissance. Quelques-uns ajoutent même à la confusion entourant sa conformation exacte. Celui reproduit dans le livre V de la Cosmographie de Sebastian Münster aurait grand peine à décoller : c’est une sorte de crocodile pansu à gueule de loup et queue de serpent, avec de petites ailes de chiroptère. Léonard de Vinci, grand observateur des formes naturelles et grand amateur de dragons, donne lui-même à l’un des siens l’aspect le plus composite, celui d’un loup barbu armé de cornes, de griffes et d’un long appendice caudal.

De faux dragons

Le savant ecclésiastique italien Paolo Giovio, dit Paul Jove, raconte que, selon les Géorgiens, il y aurait dans les vallées de leur pays des dragons ailés ayant des pattes d’oie. Ce détail incongru est fréquent dans l’iconographie de la bête. Conrad Gesner, dont l’Historia animalium, publiée à partir de 1551, ne remet pas plus en question les dragons que la licorne et l’hydre des anciens, en propose un spécimen pourvu d’une paire de pattes griffues. Ambroise Paré lui consacre plusieurs pages de son traité sur les monstres, et l’ichtyologiste Pierre Belon, dans ses Observations de plusieurs singularitez et choses mémorables trouvées en Grèce, Asie, Judée, Égypte, Arabie et autres pays estranges, offre des images de reptiles volants parmi lesquels un dragon bipède.

Dragon, in Conrad Gesner</em>, Livre des serpents
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Dragon, in Conrad Gesner, Livre des serpents, 1662

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© akg-images

Les cabinets de curiosités de la seconde moitié du XVIe siècle réservent une place de choix aux dents, aux griffes et même à de petits dragons entiers fabriqués à l’aide de petites raies desséchées. En 1572, un dragon affreux capturé dans la région de Bologne est apporté au grand naturaliste Ulisse Aldrovandi [voir ill. plus haut], qui s’empresse de l’intégrer à son musée domestique. Bien sûr, des notables viennent l’admirer, ce qui accroît encore le prestige de sa collection. Dans la foulée, Aldrovandi s’attelle à la rédaction d’un traité de draconologie dans lequel il décrit sa nouvelle pièce : le dragon bolonais possède deux pattes armées de griffes, deux oreilles, cinq crêtes proéminentes sur le dos et il est recouvert d’écailles vertes. C’est un spécimen ailé, qui n’est pas sans rappeler celui du Bois sacré de Bomarzo conçu par l’architecte Pirro Ligorio pour le prince Pietro Francesco Orsini. À Bomarzo, cependant, le dragon en tuf est attaqué à la fois par un chien, un lion et un loup, ce qui en fait une allégorie du temps.

Animal fantastique tirant la langue, à pattes de quadrupède, tête et ailes de dragon
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Animal fantastique tirant la langue, à pattes de quadrupède, tête et ailes de dragon, XVIe siècle

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Grisaille jaune d’argent • 14 × 14 cm • Coll. musée national de la Renaissance, Écouen • © RMN-Grand Palais/René-Gabriel Ojéda

L’ensemble des dix-sept volumes d’Aldrovandi auxquels ont contribué, entre autres, Agostino Carracci, Bartolomeo Passarotti et Jacopo Ligozzi, est accompagné d’illustrations soignées destinées à aider le lecteur à percevoir l’intelligence des descriptions. Publié une trentaine d’années après la mort de son auteur, celui sur les serpents et les dragons contribue à maintenir le trouble entre animaux réels et mythiques. Dans sa version imprimée, des planches sont imitées des bois gravés de Gesner, mais certaines représentations originales ont été ajoutées spécialement à la demande du savant italien. Quelques unes montrent de faux dragons afin d’apprendre à mieux les identifier, car on en trouve dans les cabinets des curieux, les officines des apothicaires et sur les tréteaux des charlatans. À une date où il n’est encore possible de conserver que les parties dures des animaux, ces simulacres font l’objet d’un commerce fructueux.

La seconde moitié du XVIIe siècle n’abandonne pas les dragons : en 1653, le médecin naturaliste écossais Jan Jonston publie une histoire naturelle des serpents, qui figurent en bonne place aux côtés de l’hydre, du basilic et de la salamandre. Reprenant, sans beaucoup d’esprit critique, les considérations générales de ses prédécesseurs, Jonston propose de les répartir en spécimens ailés, aptères, bipèdes, quadrupèdes et apodes. La partie la plus intéressante de l’ouvrage réside dans la facture des planches, dues à Matthäus Merian le Jeune.

Matthäus Merian, Dragon alter ex Raia, in Jan Jonston, </em>Histoire naturelle des serpents
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Matthäus Merian, Dragon alter ex Raia, in Jan Jonston, Histoire naturelle des serpents, XVIIe siècle

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Si le dragon peut prendre diverses apparences, il existe quelques constantes : reptile ou lézard, muni d’ailes, de griffes et d’une longue queue.

© akg-images/ Science Source

En 1665 paraît l’étude volumineuse et intrigante qu’Athanasius Kircher consacre au monde souterrain et à ses animaux. Le savant jésuite y intègre les dragons, qu’il fait vivre dans les sombres anfractuosités de la terre. À la suite de Jonston, Kircher s’efforce de séparer les dragons ailés et les dragons aptères, mais sa conception de l’animal reste de l’ordre de la croyance plutôt que de l’observation : douter de l’existence de ces êtres effroyables, affirme-t- il, reviendrait à contester les Saintes Écritures. Il renvoie d’ailleurs ses lecteurs au dernier chapitre du Livre de Daniel, où il est question du culte divin accordé au dragon Bel par les Babyloniens. Peu après, avec la Physique sacrée, ou Histoire naturelle de la Bible de Johann Jakob Scheuchzer, les commencements du XVIIIe siècle trouvent des traces de dragons dans les montagnes suisses. Il faut attendre le rationalisme des Lumières pour les révoquer en doute […].

Retrouvez dans l’Encyclo : Léonard de Vinci

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