Article réservé aux abonnés
Agostino Carracci, Arrigo Peloso, Pietro Matto et le nain Amon, 1598-1600
Huile sur toile • 101 × 133 cm • Coll. Museo nazionale di Capodimonte, Naples • © Electa/Leemage
Comme ils deviennent des objets que les princes, les savants et les riches négociants apprécient fort, les êtres anormaux qui survivent au-delà des premières semaines suscitent des spéculations de tout ordre. À la fin du XVIe siècle, une des plus extraordinaires collections curieuses est sans conteste celle que l’archiduc Ferdinand II conserve en son château d’Ambras, dans le Tyrol, qui rassemble, sans toujours les distinguer, les plus étonnantes aberrations de l’art et de la nature. Parmi celles-ci se trouvent des peintures figurant des nains, des géants, une femme à barbe et des velus souffrant d’hypertrichosis universalis congenita, une affection qui se traduit par une forte pilosité sur le corps et le visage, avec des poils longs et épais comme le pelage d’un animal.
Anonyme, Petrus Gonsalvus, vers 1580
Originaire des Canaries, plus précisément de Ténériffe, Pedro González est arrivé à la cour de France sous Henri II, peut être en tant qu’esclave. Il est ici représenté devant une sorte de grotte : empruntant aux règnes humain et animal, les González sont perçus comme des cousins de l’homme sauvage.
Huile sur toile • 190 × 80 cm • Coll. Kunsthistoriches Museum, Vienne • © akg-images/Erich Lessing
Exécutés par un artiste local inconnu, les portraits de velus de la collection d’Ambras représentent les membres de la famille González (ou Gonsalvus), qui, à l’exception de la mère, présentent tous des symptômes analogues. Originaire des Canaries, plus précisément de Ténériffe, le père de famille, Pedro González, est arrivé à la cour de France sous le règne d’Henri II, peut-être avec le statut d’esclave. Il semble pourtant avoir été traité correctement, bénéficiant sans doute d’une certaine instruction. On le retrouve ensuite à la cour de Marguerite d’Autriche, régente des Pays-Bas et duchesse de Parme, où il épouse une jeune Hollandaise qui va donner naissance à plusieurs enfants atteints de cette pathologie héréditaire.
Dans les tableaux d’Ambras, l’effet obtenu repose largement sur le contraste délibéré entre l’aspect farouche des visages, signe d’une nature indisciplinée, et le raffinement des vêtements, qui, au contraire, renvoie à la culture et à la civilisation. On note aussi que les modèles sont représentés devant une sorte de grotte : empruntant aux règnes humain et animal, les González sont perçus comme des cousins de l’homme sauvage. Preuve de la fascination qu’ils exercent, ils apparaissent ensuite dans les magnifiques albums de dessins zoologiques que le peintre flamand Joris Hoefnagel consacre aux quatre éléments, un ensemble acheté par Rodolphe II. Sans surprise, ils sont intégrés à la partie traitant du feu, élément lié au tempérament colérique. Au même titre que d’autres bizarreries, les González, avec leur toison improbable et leur mine grave, attestent la puissance d’invention de la nature ; ils font toutefois figure d’exception, car le reste du même volume se rapporte aux insectes, créatures généralement situées au plus bas de la hiérarchie des êtres vivants.
D’autres représentations de cette famille apparaissent dans les écrits sur les monstres, dont ceux d’Ulisse Aldrovandi, qui a pu les observer à Bologne et les apparente précisément aux hommes sauvages. Sur une aquarelle originale pour les planches de sa Monstrorum historia, une des filles se tient debout, face à l’observateur, en robe richement brodée, la tête couronnée de fleurs, tenant un document qui fait office de pedigree. C’est aussi le cas du beau portrait de trois quarts peint par Lavinia Fontana où la petite Antonietta González, dite « Tognina », présente aimablement au spectateur une lettre qui raconte son histoire :
« Des îles Canaries fut apporté
Au seigneur Henri II de France
Don Pietro, l’homme sauvage.
De là, il s’installa à la cour
Du duc de Parme, ainsi que moi,
Antonietta, et maintenant je suis
Dans la maison de la signora donna
Isabella Pallavicina, marquise de Soragna. »
Lavinia Fontana, Portrait de Antonietta Gonsalvus, vers 1595
Observée dans les palais, scrutée dans les amphithéâtres d’anatomie, la fillette est affectée d’une pilosité plus localisée, qui a épargné ses petites mains potelées. En robe de brocart argenté, coiffée d’une délicate couronne de fleurs, elle montre un visage aux yeux sombres et ronds dont l’aspect de chouette est accentué par le cercle rayonnant des poils brossés vers l’extérieur, ainsi que par le fond très sombre sur lequel elle se détache.
Huile sur toile • 57 × 46 cm • Coll. musée du Château de Blois • © Eric Vandeville/akg-images
Pour le médecin, philosophe et astrologue Michel Scot, les femmes à barbe sont voluptueuses, énergiques et d’un fort tempérament dû à une abondance de sang.
Contrairement à la chevelure, des poils épais recouvrant le corps et le visage peuvent éveiller la peur d’une régression à un état primitif et bestial. Les images des González prouvent que leur prestige tient pour beaucoup à ce qu’ils perturbent les clivages traditionnels entre nature et culture, masculin et féminin, animalité et humanité, différences ethniques. Il en va de même des Noirs atteints de vitiligo (dépigmentation de la peau) ou encore des femmes à barbe, au grand pouvoir d’attraction. Plusieurs auteurs s’accordent à trouver celles-ci inquiétantes et captivantes, mais éprouvent des difficultés à expliquer leur singularité. Celle-ci est due à un dysfonctionnement hormonal provoquant une modification des caractères sexuels et une forte pilosité dans des zones habituellement glabres chez la femme. Tandis que les superstitions populaires et les représentants de l’Église y voient l’empreinte du Diable ou des sorciers, des savants l’attribuent à la grossesse, à la disparition des règles, à un choc émotionnel, à une chasteté excessive ou à une convalescence prolongée. Pour le médecin, philosophe et astrologue Michel Scot, les femmes à barbe sont voluptueuses, énergiques et d’un fort tempérament dû à une abondance de sang.
Joris Hoefnagel, Animalia Rationalia et Insecta (Ignis), planche II, vers 1575–1580
Aquarelle et gouache sur papier vélin • 14,3 × 18,4 cm • Coll. National Gallery of Art, Washington • © National Gallery of Art, Washington
Source de fantasmes, ces cas de virilité exceptionnelle incitent quelques artistes à fixer les traits de femmes barbues pour répondre aux commandes de souverains, de savants et de collectionneurs. Signalé par Aldrovandi, ce syndrome donne lieu à des portraits remarquables, comme celui de Margret Halseber dont le menton s’orne d’une barbe grisonnante en fer à cheval. Par la suite, Juan Sánchez Cotán, peintre religieux réputé pour ses natures mortes, immortalise la populaire Brígida del Río, surnommée la Barbuda de Peñaranda, venue à la cour de Philippe II en 1590. Cotán la représente debout, en robe, arborant une barbe grise fournie. En haut, à gauche de la composition, sur le fond neutre, une inscription identifie le modèle, précise son âge et la date à laquelle le tableau a été peint, ce qui confirme sa dimension documentaire.
Willem Key, Margret Halseber, vers 1550
Huile sur bois • 35 × 27 cm • Coll. Suermondt-Ludwig Museum, Aix-la-Chapelle • © Sotheby’s
Les femmes atteintes d’hirsutisme éveillent d’autant plus d’engouement qu’elles sont assimilées, dans l’imaginaire collectif, aux prostituées et aux sorcières, voire à quelques vierges barbues comme sainte Wilgeforte. Figure de l’écart et de la confusion, l’effigie de Brígida del Río réapparaît plus tard pour illustrer un des emblèmes moraux de l’écrivain espagnol de Covarrubias : une petite gravure sur bois ressemblant au tableau de Cotán accompagne en effet une devise inspirée des Métamorphoses d’Ovide, au passage concernant Hermaphrodite, qui n’est ni tout à fait femelle, ni tout à fait mâle. De tels transferts de personnes réelles, en chair et en os, vers les domaines du mythe, de l’allégorie et de la morale soulignent la dimension polysémique de ces merveilles vivantes. Leur mystère, leur ambiguïté absolue, leur caractère insaisissable se jouent des hiérarchies traditionnelles entre les sexes. L’intérêt qu’on leur porte, en Espagne, dans les milieux aristocratiques et à la cour, fournit bientôt à Miguel de Cervantès l’occasion d’un chapitre plein d’esprit, dans la seconde partie du Quichotte, quand la comtesse Trifaldi et ses douze duègnes dévoilent des visages envahis de barbes, conséquence d’un mauvais sort que leur a jeté le géant Malembrun. Naturellement, le spectacle provoque la surprise, la stupeur et l’épouvante de ceux qui assistent à la scène, mais le caractère comique de l’épisode suggère aussi que l’effroi devant l’anomalie, qu’elle soit physique ou morale, peut être compensé par la dérision.
José de Ribera, Magdalena Ventura avec son mari et son fils [détail], 1631
Ribera se plaît ici à représenter la femme à barbe Magdalena Ventura dans une occupation propre à son sexe, l’allaitement, aux côtés de son mari. Une façon d’accentuer, si tant est qu’il le peut, le trouble et l’effroi que suscite cette vision.
Huile sur toile • 212 × 144 cm • Coll. Museo Fundación Lerma, Tolède • © Bridgeman Images
Magdalena s’impose, frontale et hiératique, portant une longue barbe noire qui contraste avec sa robe et son sein dénudé, alors qu’elle allaite un petit enfant.
Une quinzaine d’années plus tard, José de Ribera répond à une commande de Fernando Enriquez Afán de Ribera, troisième duc d’Alcalá, collectionneur et mécène, qui souhaite obtenir de lui un portrait de Magdalena Ventura pour enrichir les collections de son palais sévillan, la Casa de Pilatos. Le peintre s’exécute et représente une femme d’âge mûr, cadrée en pied, grandeur nature, se détachant sur un fond sombre. En retrait, dans l’ombre, comme résigné, le mari peine à incarner la figure de l’époux viril, protecteur de la famille : au premier plan, Magdalena s’impose, frontale et hiératique, portant une longue barbe noire qui contraste avec sa robe et son sein dénudé, alors qu’elle allaite un petit enfant. Le trouble né de ces attributs contrastés réunis en une seule et même personne est rendu plus saisissant encore par le ténébrisme, l’austérité chromatique, la gravité des personnages et la dignité de l’intéressée. Sur la droite, un piédestal porte une inscription latine expliquant les conditions dans lesquelles le tableau a été exécuté. En son sommet, on aperçoit un fuseau, attribut féminin et instrument des Parques, associé à l’escargot, animal lié aux mythes de la naissance et symbole de l’hermaphrodisme.
À côté des femmes barbues, des pieds bots, des géants et des nains dont il sera question bientôt, d’autres curiosités humaines retiennent l’attention, dans l’Espagne des Habsbourg comme dans plusieurs pays d’Europe. Sans toujours rejoindre les cours princières, ces phénomènes vivants font l’objet de descriptions circonstanciées, à la mesure de la célébrité qu’ils acquièrent lors de représentations itinérantes. On l’a vu, les naissances prodigieuses attirent les foules, mais le spectacle ne dure jamais longtemps car, la plupart du temps, les êtres atteints de graves malformations congénitales ne survivent pas : quand cela arrive, leur étrangeté radicale ne manque pas d’être exploitée, en premier lieu par leurs propres parents.
Une fois encore, les spécimens les plus recherchés sont ceux qui bouleversent les repères habituels. C’est le cas des hétérotypiens, cette variété de monstres doubles parasitaires chez lesquels un des deux sujets, incomplet, émerge de la partie antérieure du corps du sujet principal. Michel de Montaigne rapporte dans ses Essais avoir vu un enfant très étrange que deux hommes et une nourrice, qui disaient en être le père, l’oncle et la tante, déplaçaient et exhibaient pour en tirer quelque subside. Âgé de quatorze mois, le petit avait un jumeau plus menu que lui collé à sa face, dont les membres imparfaits restaient pendants et comme inertes. On devine l’effet de sidération produit par un individu masculin adulte dont un double émerge du thorax ou de l’abdomen. En effet, quelques monstres doubles vivent suffisamment longtemps pour devenir célèbres, comme le Génois Lazarus Colloredo, né en 1617, avec un frère prénommé Joannes Baptista. Il s’agit d’un cas d’hétéropagie très rare, présentant une tête distincte et des membres mal formés.
Anonyme, Lazarus Colloredo et Baptista Colloredo, Deuxième moitié du XVIIe siècle
« […] le plus grand fut nommé Lazare, et le plus petit Jean-Baptiste ; les entrailles, comme le foie et la rate, étaient communes à l’un et à l’autre. Les yeux de Jean-Baptiste étaient presque fermés, sa respiration presque insensible… » (Jan Palfijn et Fortunio Liceti, Description anatomique des parties de la femme qui servent à la génération […], 1708)
Gravure • Coll. National Portrait Gallery, Londres • © National Portrait Gallery, Londres
Doublement baptisé, exhibé à Rome l’année de sa naissance, examiné par Fortunio Liceti, Lazarus Colloredo visite ensuite plusieurs pays d’Europe et apparaît dans des spectacles ambulants. Le médecin danois Thomas Bartholin, qui a l’occasion de l’observer à deux reprises, d’abord à Copenhague, puis à Bâle, en laisse un rapport précis : quand il découvre Lazarus, celui-ci est âgé d’environ vingt-huit ans, et son frère, qui lui sort de la poitrine, tantôt semble dormir, tantôt agite ses petits membres. Lazarus est décrit comme un jeune homme bien fait, de bonne morale, courtois, soucieux de protéger son frère des regards inquisiteurs, ce à quoi il s’emploie en se couvrant d’un large manteau.
En 1637, il séjourne en Angleterre, où il rencontre Charles Ier, puis en 1638 en France, inspirant ce commentaire à Henri Sauval, dans son Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris : « Tous deux avoient le poil blond ou châtain, contre l’ordinaire des Italiens. Le premier était petit, bien proportionné, et avait tous ses membres ; mais pâle, maigre et mélancolique. Le second au contraire, avait le visage plein et rouge. Lorsqu’il vint au monde, sa tête était plus petite de beaucoup que celle de l’autre ; et néanmoins depuis elle devint deux fois plus grosse qu’elle, et le tout par la négligence de son frère qui n’avait pas trop de soin de le soutenir ; de sorte que demeurant toujours renversé, ceci avait donné lieu à une descente d’humeurs, ou enflure, qu’on nomme oedème, qui l’avait fait si fort grossir, et même lui avait causé la galle. De sa bouche sortaient de grandes dents, quelque salive et une haleine forte. Jamais il n’avait bu ni mangé, aussi ne voyait-on point d’endroit par où il pût rendre ses excréments : sans cesse il fermait ses paupières, et on doute qu’il eut des prunelles : ses bras étaient fort grêles, avec un pouce et deux doigts au bout au lieu de mains ; le tout difforme et mal proportionné. On ne voyait qu’une cuisse, une jambe et un pied, encore très mal fait et qui ne venait que jusqu’aux genoux de son frère, avec un petit appendice membraneux sans conduit, au bas du ventre ; le reste se cachait dans le corps de l’autre. » On retrouve ensuite la trace de Lazarus Colloredo à Strasbourg, en 1645, et plusieurs gravures le représentent à la manière d’un gentilhomme. Mais c’est Wenzel Hollar qui laisse de lui le portrait le plus convaincant, une gravure à l’eau-forte où il pose en costume de courtisan de la période des Stuart.
Par la suite, d’autres hétérotypiens se donnent en spectacle, tel James Poro, qui séjourne à Londres en 1714, où le médecin naturaliste Hans Sloane commande son portrait. Déjà, le commerce des phénomènes humains s’accélère et, quand on ne dispose pas de moyens financiers suffisants pour les faire venir à son domicile, on se rend dans les auberges, les tavernes et les foires comme la « Bartholomew Fair » de Londres, prémices d’une exploitation encore plus systématique de la différence radicale au sein des ménageries et des cirques du spectacle industriel.
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique
Cette composition aux trois modèles peu communs est centrée sur le fils de Pedro González, Arrigo, dont l’abondante pilosité faciale l’assimile à un homme sauvage. Ici, il côtoie les animaux exotiques du cardinal Odoardo Farnèse, auquel il a été offert.