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BANDE DESSINÉE

Les sombres délices du manga d’horreur

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De Shigeru Mizuki (1922–2015), à l’honneur d’une exposition à Angoulême cette année, aux créations récentes les plus trash, la bande dessinée japonaise joue avec nos nerfs, entre visions fantastiques et cauchemars absolus.
Shigeru Mizuki, Mononoke
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Shigeru Mizuki, Mononoke, 2021

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Pendant que vous dormez, les monstres sortis de l’esprit diabolique de Shigeru Mizuki viennent hanter vos rêves. Aussi sadique que cathartique.

éd. Cornélius. • © Mizuki Productions / Cornélius

Petit démon à la langue fourchue, l’akaname « lèchecrasse » infecte les salles de bains mal entretenues pour que les habitants tombent malades. L’akashita, masse de nuages épais à tête de yéti, lui, dévore ceux qui font un mauvais usage de l’eau, quand une kawahime, princesse aux yeux de biche, se tient en embuscade près des moulins, prête à séduire les jeunes hommes dont elle absorbe l’énergie vitale. Et attention aux satori, sortes de Néandertaliens sous psychotropes, capables de lire dans les pensées. Si vous ne parvenez pas à faire le vide dans votre esprit, ils vous dévorent tout cru…

Shigeru Mizuki, Aller simple pour l’enfer – Kitaro du cimetière, vol.1
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Shigeru Mizuki, Aller simple pour l’enfer – Kitaro du cimetière, vol.1, 1960

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Un dernier cri avant la chute fatale. Mizuki accentue l’intensité dramatique du moment en lui consacrant une pleine page. Choc visuel garanti.

Togetsu Shobō • © Mizuki Productions

En réinterprétant dans ses dessins les yōkai, ces figures surnaturelles qui hantent l’imaginaire japonais depuis le Moyen Âge, Shigeru Mizuki participe à la grande vague de renouvellement du manga au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, à l’égal d’Osamu Tezuka (1928–1989), auteur humaniste considéré comme le dieu de manga, ou de Yoshiharu Tsuge (né en 1937), explorateur de l’intime et des tréfonds de l’âme humaine. Comme le souligne Léopold Dahan et Xavier Guilbert, les commissaires de l’exposition qui lui sera consacrée cette année à Angoulême, Mizuki choisit une troisième voie, celle où la réalité et la fiction se confondent.

Mêlant fantastique, onirisme et épouvante, il donne à voir les fantômes du passé, ceux des contes folkloriques traditionnels, et, ceux, plus proches, de l’histoire, les oubliés de la guerre du Pacifique dont les âmes en souffrance errent dans des cimetières désertés. Cette horreur de la guerre, Mizuki l’a côtoyée de près. Le jeune homme originaire de la région d’Osaka, particulièrement doué en dessin, passionné par les beaux-arts, fut envoyé au front à 21 ans. Il y perd son bras gauche, avec lequel il dessinait. À son retour, il se lance pour subsister dans le kamishibai, théâtre ambulant où un conteur s’accompagne en faisant défiler des illustrations.

Masaya Hokazono, Freak Island, vol. 1
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Masaya Hokazono, Freak Island, vol. 1, 2015

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Une planche, trois strips, et en un coup de marteau l’horreur est à son comble. Ce manga culte, qui met en scène des archéologues piégés sur une île où sévissent d’infâmes êtres sanguinaires, joue sur les ressorts psychologiques du thriller avec virtuosité.

Éd. Delcourt. • © Masaya Hokazono 2016 / Take Shobo

Puis il est vite gagné par la folie du manga qui sévit alors, diffusé par les librairies où se ruent des lecteurs accros. Son imaginaire fécond se nourrit des récits de revenants de l’époque d’Edo (1603–1868), mais aussi des contes d’Andersen, des frères Grimm et des Mille et Une Nuits ; son style, des estampes Ukiyo-e autant que des gravures de Gustave Doré, des encres de Victor Hugo et des comics que lui procure son père, interprète pour l’armée américaine. Il en résulte un vocabulaire plastique unique : des personnages expressifs stylisés de façon presque naïve et des décors réalistes ultra-soignés, dont la précision témoigne de son usage de la photographie. Après des années de galère, le succès pointe son nez. Les commandes affluent. Son studio s’agrandit, qui voit défiler des assistants prestigieux comme Yoshiharu Tsuge ou Oji Suzuki, figures de proue de la revue Garo, support du manga d’avant-garde.

Ouvrages culte pour frayeurs nocturnes

Les mononoke (esprits), kami (divinités de la nature), yūrei (fantômes), tsukumogami (entités incarnées dans des objets), kijo (femmes démons) et autres yōkai sortis de l’esprit insatiable de Mizuki ont depuis envahi le monde. Et ouvert une brèche. Celle de l’épouvante, du malsain, de l’inenvisageable, du trash, de nos frayeurs nocturnes, de nos angoisses personnelles et collectives. Des mangakas s’y sont engouffrés, partant pour un aller sans retour explorer les confins de la peur. Jusqu’à donner naissance à un genre, le manga d’horreur – un euphémisme à la vue de certaines planches –, auquel on doit des ouvrages culte.

Hitoshi Iwaaki, Parasite, vol. 1
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Hitoshi Iwaaki, Parasite, vol. 1, 2020

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Dans cette série à succès, des formes de vie extraterrestres prennent le contrôle des corps humains dont ils se nourrissent, promettant aux hommes un avenir sanglant et sordide. L’angoisse absolue !

Éd. Glénat • © Hitoshi Iwaaki/ Glénat Mangal

À l’image de la série Parasite d’Hitoshi Iwaaki, publiée dans les années 1990 au Japon (et rééditée l’an dernier chez Glénat), où des entités extraterrestres s’infiltrent et prennent possession du corps humain. Soudain, le visage de l’époux modèle se déchire telle une plante carnivore pour décapiter l’être aimé d’une seule bouchée. Aussi horrifique que poétique, totalement addictive, Parasite a été adaptée en série TV et en film. Dans la catégorie des incontournables, le thriller Judge de Yoshiki Tonogai (né en 1950), publié dans le magazine Monthly Shōnen Gangan entre 2010 et 2012, atteint des sommets d’angoisse. Il met en scène des adolescents prisonniers d’un jeu mortel et obligés, toutes les douze heures, d’éliminer l’un d’entre eux au terme d’un vote. Chacun est affublé d’un masque d’animal incarnant l’un des sept péchés capitaux, le cochon étant associé à la gourmandise, le chat à la luxure, le lapin à l’envie, le renard à l’avarice… Un vrai cauchemar.

Cette année, le festival d’Angoulême a sélectionné un autre maître du genre, Junji Itō. Le mangaka de 58 ans, qui (ça ne s’invente pas) épousa d’abord une carrière de prothésiste dentaire, vient de sortir Sensor. Né de sa fascination pour les « cheveux de Pélé », filaments de lave volcanique portant le nom de la déesse hawaïenne du feu, le récit suit une jeune blonde troublante dont les rencontres sont le point de départ d’événements terrifiants, tirant les ficelles d’une peur ancestrale : la fin du monde. L’héroïne de ce nouveau délire au graphisme impeccablement maîtrisé reste moins maléfique que celle de sa célèbre série Tomié. Créée par Junji Itō en 1987, officiant jusqu’en 2000, l’adolescente capable de se régénérer et de se démultiplier menait les hommes au suicide dans des dessins vertigineux, source d’inspiration pour des cinéastes tels Guillermo del Toro et Alexandre Aja. Quant à Spirale (1998– 1999), histoire d’un mal qui s’abat sur un village, poussant ses habitants à la folie, certaines planches, d’une noirceur abyssale, sont de purs chefs-d’œuvre. La tension psychologique associée à la beauté du dessin provoque une onde de choc qui ne laisse pas indemne.

Tueurs psychopathes et morts-vivants

La virtuosité de Junji Itō doit sans doute beaucoup à son apprentissage auprès de Kazuo Umezu, sacré père du manga d’horreur. Ce dernier, né en 1936, s’est fait connaître en France avec l’École emportée (manga édité par Glénat trente ans après sa sortie au Japon entre 1972 et 1974), où des élèves déportés dans un désert hostile apprennent à survivre seuls quand leurs professeurs deviennent fous, violents et suicidaires.

Junji Itô, Spirale
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Junji Itô, Spirale, 2021

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Une beauté vertigineuse, aussi effrayante qu’envoûtante. Ce chef-d’œuvre nous entraîne dans les tréfonds de l’âme humaine, dont on ne revient pas.

Intégrale • Éd. Delcourt/Tonkam. • ©Uzumaki / © 1998 Juni Itô /Shogakukan

Autre référence absolue, Hideshi Hino (né en 1946) a marqué les esprits et des générations de mangakas avec ses tueurs psychopathes, morts-vivants et êtres difformes venus semer le trouble dans des récits violents au style cartoon décapant et à l’humour acide sans tabou. Enfin, le tableau serait incomplet sans deux autres maîtres du manga d’horreur. D’abord Suehiro Maruo, roi de l’« eroguro », association de l’érotisme et du gore, dont Casterman a publié l’hiver dernier l’impressionnant Tomino la maudite, plongée au cœur d’un cirque des années 1930 où des jumeaux orphelins découvrent un univers monstrueux. Et l’insensé Masaya Hokazono, auteur d’une série totalement flippante, Freak Island, éditée chez Delcourt entre 2015 et 2020 (rien que les couvertures des différents tomes donnent le frisson), où des archéologues débarqués sur une île déserte à la recherche des vestiges d’une ancienne civilisation tombent sur un géant à tête de cochon qui use et abuse de sa tronçonneuse. Impossible après cela de dormir sur ses deux oreilles – si tant est qu’il vous en reste une.

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Shigeru Mizuki – Contes d’une vie fantastique

Du 16 mars 2022 au 3 avril 2022

www.angouleme.fr

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49e édition du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême

Du 17 au 20 mars

71, rue Hergé • 05 45 97 86 50 • bdangouleme.com

Outre l’hommage à Shigeru Mizuki, le grand raout du 9e art proposera une plongée dans l’univers méticuleux de l’Américain Chris Ware (Grand Prix 2021 du festival), des expositions consacrées à des auteurs réjouissants tels que Christophe Blain et Aude Picault, et plein de surprises…

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La Cité internationale de la bande dessinée et de l’image

Quai de la Charente • Angoulême 05 45 38 65 65 • citebd.org

Temple du 9e art, la Cité de la BD réunit un musée, des espaces d’exposition, une bibliothèque spécialisée, une résidence d’auteurs, un cinéma d’art et d’essai. Le musée dévoile sur 1 300 m2 ses collections d’auteurs illustres, français, belges et internationaux, planches originales, dessins, imprimés et objets dérivés, selon la règle drastique appliquée à la conservation de documents : trois mois d’exposition pour trois années dans l’obscurité des réserves.

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Les Arts dessinés

19, rue Chapon • Paris 3e 06 14 48 73 75

Bonne nouvelle : un nouveau lieu consacré au dessin contemporain ouvre ses portes à Paris. Créé par la revue les Arts dessinés et la galerie Huberty & Breyne, il met à l’honneur le dessin de presse, l’illustration pour enfants, la bande dessinée et le roman graphique, célébrant artistes confirmés et talents de demain. C’est Pat Andrea qui inaugure le lieu avec ses fables surréalistes, tandis que l’espace «Découverte» présente Nicolas Debon, auteur de BD et illustrateur jeunesse (jusqu’au 5 février).

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