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Eugène Delacroix, Oriental, assis sur un divan, tenant un narghilé, vers 1824-1825
Gouache, graphite et lavis d’encre sur papier • 17,4 x 20,2 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © RMN-GP (musée du Louvre)/Michel Urtado
« J’avais tant de fois désiré voir l’Orient que je les regardais de tous mes yeux et croyant à peine ce que je voyais. » Le mardi 24 janvier 1832, à la vue des « gens du pays » qui l’accueillent à Tanger, Eugène Delacroix confie à ses carnets ses impressions de l’arrivée. L’« Orient » est déjà très présent dans sa vie de peintre : les tableaux d’Antoine Jean Gros ou d’Anne Louis Girodet inspirés par la campagne d’Égypte, les collections d’armes et de costumes de monsieur Auguste, les œuvres de lord Byron, ont parmi d’autres nourri son imaginaire, théâtralement déployé dans La Mort de Sardanapale de 1827. Mais avec le « voyage d’Afrique » se dévoile un monde ignoré, une palette d’images et de sensations recueillies sur le vif, qui vibreront jusque dans les œuvres ultimes. Sollicité pour accompagner le comte Charles de Mornay, envoyé par le roi Louis-Philippe auprès du sultan du Maroc, Moulay Abd-er-Rahman, Delacroix s’éloigne de Paris pour un voyage qui dure près de six mois – de fin janvier à juin 1832. Un premier séjour à Tanger prélude au départ pour Meknès le 5 mars, où l’audience attendue auprès du dignitaire chérifien aura lieu le 22 mars. Regagnant Tanger le 12 avril, la mission quitte le Maroc le 10 juin et fait escale à Oran, puis à Alger, avant d’arriver le 5 juillet à Toulon.
Eugène Delacroix, Le Sultan du Maroc Moulay Abd-er-Rahman recevant le comte de Mornay, ambassadeur de France, vers 1832–1833
Esquisse, huile sur toile • 31 × 40 cm • Coll. musée des Beaux-Arts, Dijon • © Musée des Beaux-Arts de Dijon/Michel Bourquin
Premier peintre à s’immerger dans la civilisation marocaine, chez un « peuple tout nouveau pour nous », l’artiste traduit dans ses croquis et ses notes sa curiosité pour la « physionomie des hommes et des choses ». Au fil du séjour, les carnets mêlent les vues de détails et d’ensemble, dans l’impatience de tout retenir et l’inquiétude de ne rapporter qu’une « ombre » du voyage. Une attention aiguë est prêtée aux allures qui étonnent le peintre car, « pour un habitant de Paris, tout sectateur de Mahomet est réputé Turc ». Loin des costumes colorés de ses œuvres antérieures, Delacroix découvre la simplicité uniforme du blanc des burnous, portés par « des sénateurs de Rome », ainsi qu’il l’écrit à ses correspondants : « Imagine, mon ami, ce que c’est que de voir couchés au soleil, se promenant dans les rues, raccommodant des savates, des personnages consulaires, des Catons, des Brutus […] aussi satisfaits que Cicéron le devait être de sa chaise curule. L’antique n’a rien de plus beau ; […] tout cela en blanc comme les sénateurs de Rome et les Panathénées d’Athènes… »
Eugène Delacroix, Les Femmes d’Alger dans leur appartement, 1834
Huile sur toile • 180 x 229 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Musée du Louvre, dist. RMN-Grand Palais/Harry Bréjat
Cette relecture occidentale n’exclut pas l’intérêt ethnographique pour les usages du quotidien, par exemple ceux de la pratique équestre : étriers, brides, selles, éclairent une manière différente de monter. L’intérieur des maisons, la beauté des objets – dont témoignera avec éclat le tableau des Femmes d’Alger dans leur appartement – séduisent l’artiste, comme l’architecture : « […] il faut désespérer de donner une idée des détails charmants de la peinture de leurs édifices et des proportions charmantes de leur architecture », écrit-il dans une lettre du 23 février. Delacroix est à Alger exaspéré par le « barbare courage » des envahisseurs coupables du percement intempestif de fenêtres, ou d’élargissements des rues pour le passage des voitures. L’aptitude à saisir le caractère d’ensemble se lit dans ses observations : « Chacune de ces villes comme Tanger, comme Alger, comme Oran, offre à l’œil un groupe distinct, des édifices faciles à distinguer par leur forme simple et carrée, et dont la couleur d’un blanc vif se détache fortement sur le vert foncé de la campagne pendant la saison où la verdure a conservé sa fraîcheur. » On retrouvera ces coups d’œil synthétiques dans certains tableaux, comme la Vue de Tanger de 1852.
Eugène Delacroix, Noce juive au Maroc, 1841
Huile sur toile • 105 × 140,5 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Photo Josse/Leemage.
Les impressions du moment nourrissent l’oeuvre à venir qui, délaissant « les petits détails », vont privilégier « le côté frappant et poétique », comme l’observe le peintre dans son Journal en 1853, en opposant « l’exactitude » à la « vérité ». Les sujets des tableaux aux échos africains, qui vont l’occuper jusque dans son œuvre ultime, sont repensés, élagués ou accentués selon le travail de la mémoire, qui transmet un souvenir dépouillé d’une présence prosaïque et amplifié par l’éloignement. Cette disposition à la transposition plus universelle de sujets pittoresques se devine déjà pendant le voyage, tandis que Delacroix isole à Tanger une « tête des Maures de Rubens », à Meknès un « ciel légèrement nuageux et azuré à la Paul Véronèse » ou encore, dans la même ville, une « tête de Sardanapale », en retrouvant une figure de sa propre peinture.
Une des ultimes créations de l’artiste, le Camp arabe, la nuit de 1863 rappelle sans doute une de ces haltes vécues entre Tanger et Meknès.
Les Exercices militaires des Marocains (1832), quoique proches encore du voyage, tout en restituant les détails de la pratique équestre se concentrent sur l’idée de vitesse – « Les chevaux partant comme le tonnerre » – et de bravoure guerrière, ressuscitant les Tancrède et les Renaud de la Jérusalem délivrée du Tasse. Le Kaïd, chef marocain (1837) est certes inspiré d’une scène vécue, mais le geste du personnage principal, trempant le doigt dans une jatte de lait offerte par les habitants de la campagne, est doté d’une majesté propre aux figures antiques ou aux « anciens chevaliers maures conquérants de l’Espagne », auxquels Delacroix compare Mohammed Ben Abou, l’un des membres de la mission à Meknès. Le paysage enfin, avec ce « bleu des montagnes » souvent observé, devient le lointain mystérieux de nombreuses œuvres, par exemple Comédiens ou Bouffons arabes (1848) – et l’on retrouve peut-être aussi sa présence suggestive dans des tableaux étrangers à l’inspiration africaine comme Ovide chez les Scythes. Une des ultimes créations de l’artiste, le Camp arabe, la nuit de 1863 rappelle sans doute une de ces haltes vécues entre Tanger et Meknès, mais s’anime d’une étrange clarté donnée par les éclats de feu sur les visages et les lueurs lunaires.
Eugène Delacroix (1798-1863)
Du 28 mars 2018 au 23 juillet 2018
Musée du Louvre • Rue de Rivoli • 75001 Paris
www.louvre.fr
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