Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830
Huile sur toile • 260 x 325 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © GrandPalais Rmn presse / Adrien Didierjean Mathieu Rabeau
Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple (détail), 1830
Delacroix au cœur de l’actualité
Si Eugène Delacroix a vécu de près les événements des Trois Glorieuses en aidant à protéger les collections royales du Louvre des combats, il n’avait aucune aspiration républicaine. Ce dandy parisien était en effet un fervent défenseur de l’Empire ! Ici l’artiste rompt avec les codes de la grande peinture d’histoire en s’attaquant à un sujet contemporain auquel il insuffle toute la puissance dramatique du romantisme. Au fil des siècles, La Liberté guidant le peuple s’est imposée comme un chef-d’œuvre universel et un symbole patriotique.
Coll. musée du Louvre, Paris • © GrandPalais Rmn presse / Adrien Didierjean Mathieu Rabeau
Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple (détail), 1830
Trop musclée et poilue : la Liberté décriée
Surgissant d’un panache de fumée de canons, une femme torse nu, coiffée d’un bonnet phrygien, brandit un drapeau français au sommet d’une barricade. Dans son autre main, elle tient fermement un fusil, baïonnette au canon. Déterminée, elle lance l’assaut final tandis que, derrière elle, un cortège de révolutionnaires converge vers le spectateur… En érigeant une simple femme du peuple au rang d’allégorie de la Liberté, Delacroix fait scandale. La jeune femme porte en effet tous les attributs d’une déesse antique (profil grec, longue robe drapée) mais sa puissante musculature et ses poils aux aisselles sont jugés trop triviaux. Souvent confondue avec une révolutionnaire de 1789 en raison de son couvre-chef, elle est aujourd’hui associée à la figure de Marianne, allégorie de la République.
Coll. musée du Louvre, Paris • © GrandPalais Rmn presse / Adrien Didierjean Mathieu Rabeau
Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple (détails), 1830
Sociologie du peuple parisien
Usant de nombreux détails réalistes, Delacroix est soucieux de représenter la diversité du peuple parisien des années 1830. Habillé d’une redingote et d’une cravate, mais aussi d’un pantalon d’artisan retenu par une ceinture en flanelle, ce vrai-faux bourgeois en haut-de-forme, à la droite de la Liberté, incarne à lui seul l’union des différentes couches sociales du peuple. À ses côtés, un homme coiffé d’un béret brandit un sabre : il arbore à la fois la cocarde blanche des monarchistes et le ruban rouge noué des libéraux. À en juger par son tablier, il s’agit d’un ouvrier. Au pied de la Liberté, un troisième homme tente de se dresser sur la barricade : c’est un simple paysan dont les vêtements bleu, blanc et rouge répondent au drapeau tricolore qui ondoie dans l’air comme une flamme.
Coll. musée du Louvre, Paris • © GrandPalais Rmn presse / Adrien Didierjean Mathieu Rabeau
Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple (détails), 1830
Une scène gore
Au pied des barricades, des corps étendus, probablement morts, témoignent de la violence des affrontements de ces Trois Glorieuses. Une brutalité exacerbée par la présence, dans l’extrémité gauche de la composition, d’un cadavre à moitié dénudé. Celui-ci rappelle non seulement la figure d’Hector tué par Achille, mais aussi les terribles Scènes des massacres de Scio, peintes par Delacroix quelques années plus tôt, en 1824. À droite, deux autres hommes gisent sur le sol. L’un, face contre terre, arbore l’uniforme d’un cuirassier. Son compagnon d’infortune porte quant à lui le costume de garde suisse.
Coll. musée du Louvre, Paris • © GrandPalais Rmn presse / Adrien Didierjean Mathieu Rabeau
Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple (détail), 1830
Gamins des rues
Delacroix n’oublie pas non plus les enfants qui se sont joints spontanément à la sanglante révolution des Trois Glorieuses. Ainsi, à la gauche de la Liberté, se tient un jeune garçon coiffé d’un béret noir d’étudiant, qui porte en bandoulière une giberne de l’infanterie de la Garde royale trop grande pour lui. Armé de deux pistolets, il semble rallier les troupes de révolutionnaires dans un cri de guerre. Symbole des gamins de Paris, il aurait inspiré à Victor Hugo le célèbre personnage de Gavroche dans Les Misérables, paru trente ans plus tard.
Coll. musée du Louvre, Paris • © GrandPalais Rmn presse / Adrien Didierjean Mathieu Rabeau
Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple (détail), 1830
Un vrai-faux décor parisien
Un autre détail de la composition rapproche le chef de file du romantisme et le célèbre écrivain : il s’agit de la présence à l’arrière-plan de Notre-Dame de Paris, qui se trouve également au cœur d’un roman de Victor Hugo. Si Delacroix ancre l’action dans la capitale, il a en revanche pris quelques libertés avec le réel… La position des tours de la cathédrale apparaît en effet fantaisiste, tout comme la présence de maisons entre le monument et la Seine : une pure invention !
Coll. musée du Louvre, Paris • © GrandPalais Rmn presse / Adrien Didierjean Mathieu Rabeau
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On croit souvent à tort que La Liberté guidant le peuple figure un épisode de la révolution de 1789… C’est une erreur ! Ce chef-d’œuvre d’Eugène Delacroix (1798–1863) représente un autre grand moment révolutionnaire de l’histoire de France : les Trois Glorieuses. Opprimé par le régime autoritaire de Charles X, le peuple parisien se soulève. Les 27, 28 et 29 juillet 1830, des barricades se dressent dans la capitale et les combats, auxquels prennent part des hommes du peuple, des députés, mais aussi des enfants, font rage. Cet événement violent aboutit à l’avènement de Louis-Philippe Ier et à la monarchie de Juillet. Présentée au Salon de 1831, l’œuvre de Delacroix est acquise par Louis-Philippe puis est exposée au musée royal (alors installé au palais du Luxembourg). Mais elle dérange : par crainte qu’elle ne provoque des émeutes, elle est rapidement décrochée. En 1874, le tableau est définitivement installé au musée du Louvre – bien après la mort de l’artiste.