Article réservé aux abonnés

Récit

Mille pieds de haut : comment la tour Eiffel a vu le jour

Par • le
En 1889 doit se tenir à Paris une grande Exposition universelle, vitrine du savoir-faire industriel et technique français. Gustave Eiffel, à la tête d’une société de construction métallique, se doit d’y participer et de faire rayonner le nom de son entreprise avec un bâtiment exceptionnel. Oui, mais lequel… ?
Tour Eiffel en cours de construction
voir toutes les images

Tour Eiffel en cours de construction, 1888

i

Sous le premier étage désormais achevé se dresse encore l’échafaudage qui a servi à soutenir ses poutres massives pendant leur installation.

Gustave Eiffel (1832-1923)
voir toutes les images

Gustave Eiffel (1832–1923)

i

© Bridgeman Images

Comment frapper les esprits ? Comment donner au public l’envie de venir à cette exposition ? En ce printemps 1884, dans un bureau de la société Eiffel, les ingénieurs Émile Nouguier et Maurice Koechlin cherchent une idée, une seule. Mais géniale si possible… Il leur faut imaginer un édifice qui éblouira, dans cinq ans, les millions de visiteurs de la prochaine Exposition universelle. Et qui fera parler bien sûr de la société Eiffel dans le Tout-Paris.

Quelques séances de remue-méninges plus tard, les deux hommes tiennent peut-être une piste. En cette fin du XIXe siècle, l’époque est au gigantisme. Partout dans le monde occidental, des architectes et des ingénieurs rêvent d’élever des monuments qui tutoient les nuages. Alors, pourquoi, ne pas bâtir une tour vertigineuse ? L’idée est dans l’air du temps. Nouguier, le chef du bureau des méthodes a eu vent du projet des Américains Clarke et Reeves pour l’Exposition universelle de Philadelphie de 1876. Les deux ingénieurs envisageaient d’édifier à cette occasion une tour en métal de 1 000 pieds de haut (304 m), mais ils avaient dû y renoncer faute de financement. Émile Nouguier propose de reprendre ce projet en l’adaptant. D’autant que la maison Eiffel est en mesure de relever ce défi. Depuis des années, elle s’est fait une spécialité de la construction d’ouvrages métalliques, et notamment des ponts. Pourquoi ne pas accoler quatre gigantesques piliers semblables à ceux que la société Eiffel a déjà bâtis pour son viaduc sur la Sioule. Ces colonnes de métal de 300 mètres de haut, prévoit Nouguier, s’écarteraient les unes des autres à leur base pour assurer une bonne stabilité à l’édifice.

Le projet est culotté, mais peut-on concrètement le réaliser ? Koechlin, le chef du bureau des études, se met au travail. Il dresse une esquisse de la tour de Nouguier et lance une première salve de calculs. Il faut s’assurer qu’elle ne risque pas de s’effondrer sous son propre poids ou la force des vents. Mais, au fait, à quoi ressemble la « chose » sur le papier ? Eh bien, à un pylône de fer, plutôt banal, avec des armatures en treillis. Cinq niveaux sont prévus avec une pointe qui culmine à 300 mètres tout ronds. Sur la droite, Maurice Koechlin a figuré un empilement de monuments : Notre-Dame de Paris, la statue de la Liberté, la colonne de la place Vendôme, l’Arc de triomphe, la colonne de la Bastille et l’obélisque de la Concorde. Comme cet assemblage hétéroclite ne suffit pas pour égaler en hauteur le croquis principal, il y a encore ajouté un immeuble de neuf étages pour faire bonne mesure. La tour métallique qui vient de naître sur le papier en ce 6 juin 1884 sera la plus haute du monde… à condition d’obtenir l’autorisation de la construire !

Premier projet de pylône de 300 m de haut
voir toutes les images

Premier projet de pylône de 300 m de haut

i

Conçu par Émile Nougier et Maurice Koechlin, ce projet ne remporte pas l’adhésion de Gustave Eiffel.

Coll. Tour Eiffel • © SETE

Bizarrement, Eiffel n’est guère emballé. Le projet est spectaculaire, certes, mais ce gigantesque pylône ne le fait pas rêver. Comment convaincre le jury chargé de sélectionner les projets avec un pareil machin ? Alors, Eiffel tergiverse… « Pourquoi pas, messieurs… Voyez s’il est possible de rendre plus attrayant ce projet… » De fait, l’édifice dessiné à la hâte par Koechlin se contente de recycler les recettes mises en œuvre par les ingénieurs d’Eiffel dans la construction des ponts. Esthétiquement, Koechlin et Nouguier ont bien conscience des limites de leur esquisse. Et ils ont capté cinq sur cinq le message du patron. Le seul qui peut encore sauver l’idée, à ce stade, c’est Stephen Sauvestre, l’architecte attitré de la société. Il sera de bon conseil, pensent les deux hommes.

Caricature de Gustave Eiffel datant de l’Exposition universelle de 1889
voir toutes les images

Caricature de Gustave Eiffel datant de l’Exposition universelle de 1889

i

© Everett Collection / Bridgeman Images

L’idée est bonne, car Sauvestre se montre tout de suite enthousiaste. Il commence par réduire le nombre de niveaux à trois, ajoute des salles vitrées au premier étage, relie les quatre piliers par de vastes arcs. Enfin, il coiffe le sommet d’un bulbe original en guise de signature architecturale. Avec lui, la tour se mue en œuvre d’art. Gustave Eiffel, cette fois, est convaincu. Et le 18 septembre 1884, trois mois seulement après la première esquisse au crayon de son ingénieur, l’entrepreneur dépose en son nom, et ceux de Koechlin et Nouguier, le brevet d’invention n° 164364. La tour a désormais l’aspect d’une pyramide creuse à faces courbes, formée d’une multitude de poutrelles en fer puddlé (un métal pauvre en carbone donc moins cassant) rivetées les unes aux autres. Soit un Meccano XXL de l’ordre de 6 500 tonnes… mais dont la pression au sol par mètre carré ne sera pas plus forte que celle d’un homme assis sur une chaise ! Au Salon d’automne, où le projet est présenté, la tour fait sensation auprès du public. Le plus difficile cependant reste à faire : convaincre les élus, tant ceux de l’État que ceux de la ville de Paris, de retenir cette tour pour l’Exposition universelle de 1889. Et cette mission délicate, c’est bien sûr à Gustave Eiffel en personne de l’assumer. Comme le rappelle Émile Nouguier dans ses mémoires, le « patron » ne ménagera ni son temps ni sa peine pour faire aboutir le projet.

Alors oui, explique Eiffel sans relâche, « je tiendrai les budgets et les délais. Ma société est réputée pour cela. Je ferai fabriquer à l’avance dans mes ateliers de Levallois-Perret les quelque 18 000 pièces métalliques nécessaires à l’édification de la tour. Tout sera monté sur place par mes équipes, sous la direction de mon chef charpentier Jean Compagnon, en qui j’ai pleine confiance. Et comme je sais que la tour a vocation à être déposée un jour ou l’autre après l’Exposition universelle, je vous le garantis : toute cette structure sera aussi facile à monter qu’à démonter. Vous ne prenez donc aucun risque… »

Projet amendé par Stephen Sauvestre
voir toutes les images

Projet amendé par Stephen Sauvestre

i

Sous la patte de l’architecte de la maison Eiffel, la tour prend les allures d’une véritable œuvre d’art.

Coll. Tour Eiffel

Ils projettent d’ériger une « tour Soleil », une sorte de phare géant en granit de 355 mètres.

Si Eiffel se démène comme un beau diable, c’est que sa société est loin d’être la seule en course. Des dizaines d’autres concurrents ambitionnent de briller à l’Exposition universelle, particulièrement Amédée Sébillot et Jules Bourdais, ses principaux rivaux. Ils projettent d’ériger une « tour Soleil », une sorte de phare géant en granit de 355 mètres, coiffé d’un foyer électrique si puissant qu’il doit faire disparaître la nuit du ciel de Paris !

En coulisses, Jules Bourdais se targue du soutien du chef du gouvernement tandis qu’Eiffel compte sur celui de l’influent ministre du Commerce et de l’Industrie, Édouard Lockroy. Le lobbying est intense, et la lutte serrée. Eiffel a convaincu Lockroy de l’impossibilité de construire une tour en pierre. Les Américains s’y sont cassé les dents lui, a-t-il expliqué. Ils voulaient édifier dans Washington, la capitale, un obélisque géant de plus de 180 mètres. Une tour tout en granit en l’honneur de Georges Washington, le premier président des États-Unis. Mais la base du monument n’a cessé de se tasser et les Américains ont dû revoir leurs ambitions à la baisse d’une bonne dizaine de mètres. Alors, songez, une tour en granit de 355 mètres de haut, même creuse comme l’imagine Bourdais, aurait un poids colossal. Imaginez les fondations qu’il lui faudrait ! Et le prix que cela coûterait…

La tour Soleil de Jules Bourdais
voir toutes les images

La tour Soleil de Jules Bourdais

i

Destinée à illuminer « facilement le bois de Boulogne et tout Neuilly, et Levallois jusqu’à la Seine », la tour de Bourdais devait aussi accueillir un musée de l’Électricité.

© SETE

Édouard Lockroy, qui préfère de loin l’édifice d’Eiffel, n’a pas envie que le projet de tour auquel il tient capote. En politique roublard, il va s’arranger pour orienter l’appel d’offres de telle sorte que l’option Eiffel s’impose d’elle-même. L’intitulé du concours lancé en mai 1886 par la commission d’organisation de l’Exposition pour la conception des principaux édifices ne laisse en effet aucune chance à la concurrence, puisqu’il s’agit d’élever « une tour en fer à base carrée, de 125 mètres de côté à la base et de 300 mètres de hauteur ». Trois des lauréats sont crédités chacun d’un palais d’exposition. Mais c’est naturellement, Eiffel, qui remporte la mise à l’unanimité pour la construction de la tour. N’est-il pas le roi incontesté des structures métalliques ?

Pour financer les travaux qu’il estime à 6,5 millions de francs, il monte une société à laquelle il apporte la moitié du capital, le reste étant levé auprès de trois banques. En retour, pour prix des risques qu’il assume seul, le constructeur obtient de Lockroy une subvention publique d’1 million cinq cent mille francs mais surtout, une concession de vingt ans, jusqu’en 1910. Mécanique commerciale imparable : les recettes de la billetterie et des restaurants couvriront son investissement sur la durée. De son côté, la Ville concède gratuitement sa parcelle de terrain face à l’École militaire, avec la perspective de se retrouver à terme propriétaire du nouveau trésor architectural français ou d’en récupérer le terrain. Mais dans ce dernier cas, la tour devra être démontée par Eiffel à ses propres frais. Aucune charge pour le contribuable. C’est donc du gagnant-gagnant pour toutes les parties. La convention définitive est signée le 8 janvier 1887. Un collectif d’artistes essaiera bien un mois plus tard d’arrêter le projet. En vain. Le compte à rebours est déjà enclenché. Le chantier du siècle a démarré.

Arrow

Tour Eiffel

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi