Article réservé aux abonnés
Mohamed El Khatib, dramaturge, réalisateur et metteur en scène
© Yohanne Lamoulère/Tendance Floue
Quelle est l’histoire de « C’est pas du luxe ! », festival co-organisé par La Garance – Scène nationale de Cavaillon, l’association Le Village, Emmaüs France et la fondation Abbé Pierre ? Quels sont ses buts ?
Frédérique Kaba, directrice des missions sociales à la fondation Abbé Pierre
© Frédérique Kaba
Frédérique Kaba : Au départ, c’est un moyen pour nous d’accompagner de manière alternative les personnes qui sont en situation d’exclusion ou de précarité, et de leur permettre, par le biais d’un projet artistique, de s’exprimer, de construire avec des artistes exigeants des œuvres qui vont être présentées pendant le festival. 600 festivaliers (artistes, personnes accompagnées, travailleurs sociaux…) se retrouvent autour d’une soixantaine d’œuvres. Deux objectifs : le premier, permettre aux personnes accompagnées de rencontrer des artistes et de travailler avec eux pendant un à deux ans. Le deuxième, c’est faire évoluer le regard sur des personnes qui ont eu un parcours compliqué, chaotique, douloureux. Et de reconnaître les compétences qu’ils sont capables de mobiliser, qu’ils peuvent développer au contact d’artistes.
Avec quels moyens ?
Frédérique Kaba : La fondation finance 50 % du festival et du processus de création, notamment en permettant à des artistes de venir mettre en œuvre des ateliers avec les personnes reçues dans des accueils de jour ou logées dans des pensions de famille. On est aussi soutenus par des fonds de dotation comme Cœur à l’ouvrage, ou encore la collection Lambert, avec laquelle travaille Mohamed El Khatib cette année, et bien sûr le ministère de la Culture. Le budget total est à peu près de de 400 000 euros.
Mohamed, comment, de façon concrète, avez-vous mené votre projet d’exposition à la collection Lambert avec la vingtaine de personnes que vous avez accompagnées ?
Seront donc confrontées, au sein de la collection Lambert, des œuvres qui valent 500 000 dollars et des œuvres qui valent 5 euros. Et vous n’en saurez rien…
Mohamed El Khatib : La chance que j’ai eue, ça a été de pouvoir imaginer le projet idéal. La première question n’a donc pas été celle des moyens, mais comment accompagner au mieux les personnes en situation de fragilité qui participent à ce projet ? Comme on implique vraiment les gens dès la conception – parce que tout ce qu’on fait sans les gens, on le fait contre eux –, chaque projet prend beaucoup plus de temps de travail, plus de réunions. Ici, il a fallu commencer par demander : qu’est-ce que serait une exposition pour vous ? On a passé du temps à parler, à visiter des musées, des réserves… Et puis à se poser des questions sur toute la chaîne de production d’une exposition, sur le choix des œuvres, sur ce qui a de la valeur, ce qui n’en a pas, et ne pas prendre une œuvre d’art parce qu’elle est validée par les institutions mais se demander ce qui compte à nos yeux, pour nous. C’est une façon aussi de réhabiliter la valeur affective face à la valeur marchande. Seront donc confrontées, au sein de la collection Lambert, des œuvres qui valent 500 000 dollars et des œuvres qui valent 5 euros. Et vous n’en saurez rien car elles sont traitées avec la même attention et les mêmes moyens d’accrochage.
Comment avez-vous travaillé avec les équipes de la collection Lambert ?
Mohamed El Khatib : Le directeur artistique Stéphane Ibars et la responsable des publics Tiphanie Romain ont accepté de jouer le jeu d’un processus ouvert, qui impliquait que jusqu’au dernier moment, on ne saurait pas ce qu’on allait faire. Alors qu’en général, tout est verrouillé un an à l’avance. Ça veut dire, d’une certaine façon, partager le pouvoir. D’habitude, le choix des œuvres, c’est le choix des experts. Là, l’expertise est partagée : on est vingt commissaires d’exposition, à égalité. On a aussi construit une scénographie chaleureuse pour sortir du modèle du « white cube » des expositions, avec l’association Le Village à Cavaillon. L’exposition s’appelle « Notre musée », et c’est vraiment leur musée, car ils ont tout choisi, ils ont redéfini la grammaire de ce qu’est un musée, et tout le processus. Voyant la tournure que ça prenait, la collection Lambert a décidé que l’expo durerait quatre mois au lieu d’un, et que de trois salles initialement prévues, on occuperait finalement deux étages. Tous les personnels ont été impliqués, du ménage à l’accueil.
À gauche, “Assemblage de Calaveras – tête de mort” (collection sentimentale Fabrice Casimir) ; à droite, Nan Goldin, “Fatima Candles, Portugal”, 1998 (collection Lambert, Avignon), deux œuvres exposées côté à côté à la collection Lambert
© Yohanne Lamoulère/tendance floue ; © Nan Goldin
Comment ont collaboré les professionnels et les personnes accompagnées ?
Il faut se mettre d’accord avec les artistes sur le fait de ne pas arriver avec du prêt-à-penser ou du prêt-artistique.
Frédérique Kaba : Dans le monde de l’action sociale, il y a souvent une injonction à une forme d’occupationnel [technique thérapeutique qui vise à occuper les personnes atteintes de troubles psychiques, NDLR] de la question culturelle pour les personnes fragiles. « Tiens, toi tu vas faire de la peinture parce que c’est tendance, ou du chant… » On a eu comme ça des vagues de médiation culturelle qui assignaient les personnes à rester dans un périmètre descendant. C’est cela aussi que l’expo « C’est pas du luxe ! » combat. Il faut avoir les moyens du temps long, qui sont des moyens conséquents, et il faut se mettre d’accord avec les artistes sur le fait de ne pas arriver avec du prêt-à-penser ou du prêt-artistique. L’effet est alors beaucoup plus large : l’interaction est démultipliée, l’impact est très fort et dure longtemps. En action sociale, on appelle ça « l’aller vers » : accepter d’accueillir la parole de l’autre telle qu’elle est, sa pensée, ses compétences, et pas forcément prescrire à l’autre, fragile, quelque chose qui va le sécuriser, l’économiser, faire qu’il ne va pas être mis en danger, alors même que quand on accepte de laisser venir, il se passe des choses…
Ève Guérin, co-commissaire de la collection sentimentale, avec la jarre de Hakima, septembre 2022
© Yohanne Lamoulère/Tendance Floue
Plus généralement, quel rôle peut occuper l’art dans la vie d’une personne en grande précarité, devenu ici « artiste », co-concepteur d’une œuvre ?
Mohamed El Khatib : En France, il y a un rapport descendant par rapport aux œuvres, c’est-à-dire qu’il y a des œuvres consacrées qu’il faut aller observer. Il faut sortir de la croyance, et devenir pratiquant. Par la pratique, on devient de meilleurs spectateurs, parce qu’on développe une sensibilité, une attention, et puis ça crée des liens inédits, ça met en mouvement. Ça permet de tisser une immense surface de réparation, qui fait du bien ; c’est la force de l’art. Je considère que dans tout travail artistique abouti, il y a une dimension de réparation. Cela peut redonner de la dignité, ou réactiver le désir, la curiosité. Il ne s’agit pas d’emmener les gens vers la culture, mais de cheminer et voir ensemble ce qui fait culture. Ce qui peut nous réunir. Ça relégitimise quelque chose qui a été abîmé par les difficultés, ça recrée un écosystème rassurant, qui permet de se projeter à nouveau vers l’avenir. Jouer à être un autre, retrouver un espace de liberté, un espace en dehors de la pression marchande ou sociale…
Je leur ai demandé : « C’est quoi pour vous un musée ? » Certains m’ont dit : « un cimetière » !
Frédérique Kaba : L’art peut permettre aussi une redécouverte de soi dans un endroit où on est à part égale, ensemble. Ça peut être très compliqué, aussi, car l’errance peut rendre difficile l’idée que ce qu’on désire, c’est bien, c’est légitime. La force du festival, c’est de proposer quelque chose qui rouvre cette porte-là, de manière différente selon chaque individu. Il y a quelque chose autour du « donner envie » : voir les autres être artistes d’une œuvre, ça peut donner envie. C’est comme ça qu’on est parti avec une vingtaine d’œuvres lors de la première édition, et là on arrive à 60.
Anselm Kiefer, Les Reines de France, dépôt à la collection Lambert, 2001
© Anselm Kiefer
Quelle rencontre est-ce, pour un artiste ? Peut-on parler d’un échange plutôt que d’un don à sens unique ?
Mohamed El Khatib : Je ne le vois pas comme un don. Car même moi, ça m’oblige à repenser mes manières de travailler, à questionner ce que je tenais pour acquis. Je leur ai demandé : « C’est quoi pour vous un musée ? » Certains m’ont dit : « un cimetière » ! Le décalage qu’il y a entre l’ambition qu’on porte et l’impact réel m’intéresse. Aussi, c’est un travail collectif, et un vrai collectif de travail au sens démocratique. Ce n’est pas tant un système de don et de contre-don qu’une aventure collective. C’est la possibilité d’avoir un vrai espace de recherches et d’expérimentations. Bien entendu, comme on fréquente les musées, on a de l’avance, mais cette expérience ne doit pas écraser la possibilité de dialogue. Par exemple, quelqu’un a proposé un jeu de mots, et je trouvais ça « ringard ». Et puis finalement, au nom de quoi c’est « ringard » un jeu de mots ? Je me mettais moi aussi à produire de la discrimination ; c’est donc intéressant d’être constamment sur le qui-vive pour être dans un rapport d’égalité.
Quelles sont les idées à retenir d’une telle initiative, et à diffuser auprès des institutions ?
Frédérique Kaba : On a envie de dire aux Frac, aux centres d’art, de venir avec nous, de jouer le jeu. Beaucoup de lieux de médiation culturelle continuent de véhiculer quelque chose qui est de l’ordre du plaquage, et pas forcément dans l’idée d’un espace de réflexion collectif comme le disait Mohamed. La médiation culturelle doit créer les conditions de l’expression du désir, et la possibilité de la rencontre. Et c’est ce qu’on demande aux institutions, comme on se le demande aussi. Se laisser du temps, pour que l’œuvre advienne, et pas qu’elle soit prescrite.
notre musée. une collection sentimentale
Du 24 septembre 2022 au 29 janvier 2023
Collection Lambert en Avignon • 5 Rue Violette • 84000 Avignon
www.collectionlambert.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique