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Otto Wagner, Projet pour une église paroissiale dans le quartier de Währing à Vienne, 1898-1899
Coll. & © Museen Der Stadt Wien
Sa date de naissance est un problème. Non pas qu’elle soit discutée, Otto Wagner est bien né en 1841, mais c’est là tout le problème. 1841, trop tard pour être l’un des architectes du Ring, ce boulevard de ceinture viennois qui fut le symbole de la puissance impériale, trop tôt pour être l’un des fondateurs du mouvement Sécession qui secoua les conservatismes d’une société de cour. Trop tard, trop tôt. Otto Wagner est un entre-deux, le chaînon manquant entre l’éclectisme XIXe siècle débordant de références stylistiques et l’épure du Mouvement moderne des années 1920. Si Antoni Gaudí, en Catalogne, et Jože Plečnik, en Slovénie, ont créé des styles propres à leur nation respective, Otto Wagner, lui, a voulu construire pour Vienne, l’Europe et le monde. Pour cette simple raison, il est considérable.
Otto Wagner voit le jour dans un environnement bourgeois. Il n’a que cinq ans quand son père, notaire à la cour royale de Hongrie, meurt prématurément, en 1846. Les finances familiales s’en ressentent mais Otto fréquente de bons établissements. Il suit des cours d’architecture à Berlin et Vienne, intègre un premier bureau, devient un collaborateur émérite de quelques grands architectes, dessine de nombreux projets à la décoration chargée. Il se lance dans une activité où il fera florès : la promotion immobilière.
Otto Wagner (à gauche), Josef Hoffmann, Otto Prutscher et Koloman Moser à Vienne en 1903.
© Photo Imagno/Getty Images
Il conçoit des villas qu’il bâtit, vend ou loue. De cette première période, hélas, subsistent peu de témoignages. En 1879, sa destinée change. Remarqué lors d’un concours qui pourtant lui échappe, il conçoit la décoration de la célébration des noces d’argent du couple impérial. Il réfléchit déjà à l’avenir de la grande ville. Il envisage d’édifier un quartier de musées (qui existe aujourd’hui) et publie en 1895 un ouvrage intitulé Architecture moderne dans lequel il prend position contre l’historicisme en vogue. Il plaide pour une architecture témoin de son époque.
Otto Wagner a 26 ans quand se forme l’empire austro-hongrois. On peut imaginer ce que cela a dû signifier ! D’un coup, une nation en devenir prend des allures de colosse. Ses administrés ont dû en ressentir une enivrante fierté. Les frontières, d’un coup repoussées, embrassent désormais une mosaïque de peuples totalisant plus de 50 millions d’âmes. Magyars, Allemands, Polonais, Ruthènes, Serbo-Croates, Italiens, Slovènes, Roumains… se bousculent. La vie d’Otto Wagner se conjugue à l’aune de cette exaltation nationale.
La station de métro Karlsplatz (1898), à Vienne.
© Michael Brooks / Alamy / Hemis
L’évolution des techniques est époustouflante. De nouveaux matériaux voient le jour, l’hygiène et la lumière deviennent des éléments avec lesquels les architectes doivent travailler.
L’époque qui le porte, il l’a veut libérée de toute entrave – ornementations pompeuses, colonnes et balcons. Les temps sont à l’accélération. Un an plus tôt, la première ligne de métro (Stadtbahn) de Vienne a vu le jour. Otto Wagner en avait dessiné les prémices plus de vingt ans auparavant. Réfléchissant en visionnaire, il prévoit une population de 4 millions d’habitants au seuil des années 1910 (il se trompe, Vienne en comptera la moitié), imagine des modes de transport modernes, ce que désormais on appelle les mobilités. L’évolution des techniques est époustouflante. De nouveaux matériaux voient le jour, l’hygiène et la lumière deviennent des éléments avec lesquels les architectes doivent travailler. Otto Wagner se fait le héraut de ce virage. Pourtant, l’homme est loin d’être un boutefeu. Élu en 1894 professeur d’architecture à l’Académie des beaux-arts, c’est un notable, un mandarin installé qui multiplie les opérations de maîtrise d’ouvrage. Il gagne beaucoup d’argent, porte frac et moustaches. Lui qui sera l’un des acteurs clés d’une époque que Franz Kafka a qualifiée d’« années nerveuses » apparaît assis au café Bristol avec son chapeau melon vissé sur le crâne, à l’opposé du passionné de la table rase. Et pourtant…
Otto Wagner, Projet pour une église paroissiale dans le quartier de Währing à Vienne, 1898–1899
Coll. & © Museen Der Stadt Wien
S’il renie l’historicisme, si la pesanteur des bâtiments qui s’en réclament l’insupporte, il demeure un partisan du style décoratif. Le pavillon d’accès au métro qu’il dessine pour l’empereur est moderne par le fait d’être édifié au-dessus des voies. Sa décoration débordante d’éléments floraux est une ode à l’esprit Art nouveau et le chiffre de l’empereur FJ, François Joseph, dans son épure, prend l’aspect d’un glyphe antique. Auteur d’ouvrages lus, bâtisseurs de villas, de banques, d’église et d’appartements, promoteur, homme d’affaires, Otto Wagner est la quintessence du conservateur éclairé. L’esprit ouvert serré dans un gilet, l’œil perçant muni d’un lorgnon. D’ailleurs, quand il se décide à adhérer au mouvement Sécession, en 1897, il a déjà plus de 60 ans et la plupart des bâtiments qui le rendront célèbre ne sont pas encore construits. Partout en Europe, l’Art nouveau est l’apanage des villes de province qui veulent s’émanciper des tutelles que sont les grandes capitales – Barcelone de Madrid, Nancy de Paris, Vienne la provinciale veut s’affranchir de… Berlin.
Facade de la Caisse d’épargne de la Poste (Postsparkasse, 1904–1912).
© Dirk Renckhoff / Alamy / Hemis.
Le slogan de la Sécession dont l’intitulé est déjà une rupture s’affiche au fronton du pavillon édifié par Joseph Maria Olbrich, l’un de ses élèves, en 1897 : « À chaque âge son art. À chaque art sa liberté. » Otto Wagner en est convaincu. Puriste, il défend cette idée que la structure d’un édifice est comme un squelette. La façade qui le recouvre en est la peau. On ne trouvera pas chez lui la volonté d’exprimer à l’extérieur du bâtiment les forces qui l’animent et le maintiennent, les poussées, les tensions. Quand il achève en 1906 la Postsparkasse (Caisse d’épargne de la Poste), l’un de ses chefs-d’œuvre, chacun se méprend sur son discours. Les gros clous de métal qui rythment la façade semblent projeter dans la lumière le sombre travail des ingénieurs. Il n’en est rien. Ces clous ne sont là que pour fixer les couvercles d’aluminium, un matériau innovant, qui enserre les plaques de marbre recouvrant elles-mêmes un édifice de briques.
S’il cède aux appels de la modernité, c’est dans l’emploi de matériaux innovants comme le fer, c’est dans la volonté d’installer partout des verrières et des coupoles pour que la lumière coule à flots. Artiste total, il dessine également les meubles et luminaires. Pour l’église Saint-Léopold qui jouxte l’hôpital psychiatrique du Steinhof, il dessine des bénitiers alimentés par un flux d’eau courante afin de lutter contre la propagation du choléra et autres maladies infectieuses qui sévissent alors à Vienne.
Inventif, audacieux, Otto Wagner l’est encore dans les immeubles qu’il construit. Il ne cesse de plaider pour un anonymat que le bourgeois, selon lui, réclame. Loin d’être un révolutionnaire, c’est un obsédé des convenances. En homme de son temps, il installe des ascenseurs mais reproduit les plans des appartements classiques. Si le plan libre, traversant, ancêtre du loft et clef du Mouvement moderne apparaîtra chez Guimard et Gaudí, il est absent des réflexions de Wagner. Ainsi la Maison des majoliques (Majolikahaus, 1898–1899) est un simple immeuble de rapport. Mais les faïences ouvertement Sécession qui en ornent les façades et qui lui donnent sont nom en ont fait un élément clé du tourisme viennois.
Otto Wagner, Dessin de présentation du réaménagement du canal du Danube, quai et pont Ferdinand.
Coll. & © Museen Der Stadt Wien.
Étrange destin que celui de cet homme tout à la fois confit dans sa respectabilité et prophète dynamiteur. En 1918, il meurt et tombe dans l’oubli. Il faudra attendre les années 1960 pour qu’il soit redécouvert. La destruction de quelques-unes de ses stations de métro fit alors prendre conscience de leur importance. Certaines, d’ailleurs, ont été reconstruites. Aujourd’hui, le style Otto Wagner est devenu synonyme de Vienne. Ses arabesques, à l’instar de celles d’Hector Guimard à Paris, sont un label et une marque urbaine.
Otto et Louise Wagner en 1915
Coll. & © Wien Museum
Ajoutons ceci. Au-delà du bâtisseur, Otto Wagner fut un romantique. Marié avec Josefine Domhart en 1863 et malheureux en amour, il finit par arracher à sa mère, sur son lit de mort, l’autorisation de divorcer et d’épouser enfin celle qu’il aime, Louise Stiffel, de 18 ans sa cadette. À la mort de celle-ci, Otto Wagner qui lui écrivait sans cesse, poursuivra cette correspondance. Il lui survivra trois années. De ses deux mariages il eut de nombreux enfants. Quand il meurt à son tour, l’Europe est à feu et à sang. La Première Guerre mondiale ravage des cités entières et deux générations. En disparaissant, ce monde d’hier entraîne avec lui quatre géants. En quelques mois s’effacent Gustav Klimt, Egon Schiele, Koloman Moser et Otto Wagner, tous emportés à quelques semaines de la débâcle totale. Aucun d’entre eux n’aura vu mourir cette Autriche-Hongrie qu’ils avaient contribué à mettre sens dessus dessous. Cesse la Sécession. Le Mouvement moderne peut se déployer.
Otto Wagner, maître de l’Art nouveau viennois
Du 13 novembre 2019 au 16 mars 2020
Cité de l'architecture et du patrimoine • 1 Place du Trocadéro et du 11 Novembre • 75116 Paris
www.citedelarchitecture.fr
Trésors de l’Albertina – Dessins d’architecture
Du 13 novembre 2019 au 16 mars 2020
Cité de l'architecture et du patrimoine • 1 Place du Trocadéro et du 11 Novembre • 75116 Paris
www.citedelarchitecture.fr
Pour en savoir plus
Le point fort de l’exposition
Près de 500 objets sélectionnés dans les musées viennois sont réunis sur près de 1000 m2. Dessins, tableaux, photographies, maquettes, films… Le travail d’Otto Wagner est resitué dans son contexte général.
Les catalogues
Otto Wagner, maître de l’Art nouveau viennois • coéd. Couleurs contemporaines / Bernard Chauveau / Cité de l’architecture & du patrimoine • 320 pages • 44 €
Trésors de l’Albertina – Dessins d’architecture • éd. Snoeck • 150 pages • 25 €
D’Antonio Pisanello à Zaha Hadid, 60 projets sont présentés en détail, accompagnés d’une histoire de la collection de l’Albertina Museum de Vienne.
Le cycle de films
« Vienne, capitale austro-hongroise »
Tous les vendredis à 19 h du 22 novembre au 6 décembre et du 24 janvier au 7 février
De la Symphonie nuptiale (1927) d’Erich von Stroheim en ciné-concert, à la Marche de Radetzki, adaptée du roman de Joseph Roth par le regretté Axel Corti (Welcome in Vienna), l’auditorium du musée programme un cycle de films évoquant Vienne à son âge d’or… jusqu’à sa chute, avec la Grande Guerre.
Le site à consulter
De passage à Vienne ? Géolocalisez et taguez sur la carte de la ville les chefs-d’œuvre de l’architecture 1900 grâce au circuit Art nouveau conçu en français par l’office du tourisme. Où l’on repère toutes les splendeurs d’Otto Wagner mais aussi la maison Zacherl construite par son élève Josef Plečnik, le célèbre pont-carillon de Franz Matsch ou les somptueuses toilettes publiques de la rue Graben !
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