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Extrait du clip California Roll de Snoop Doggy Dog avec Stevie Wonder et Pharrell Williams, 2015
Beyoncé en Néfertiti, Nas en Toutânkhamon, Nicki Minaj en Cléopâtre… Vous n’aviez pas remarqué ? Dans les clips vidéo, partout les divinités, les Horus, les Osiris sont convoqués ; les trônes d’or chargés de symboles sont de sortie ; les némès, ces coiffes royales, s’affichent. Tendez donc aussi l’oreille, vous l’entendrez : l’égyptomanie plane sur les textes, au détour d’un couplet par exemple comme lorsque Will.i.am rappe qu’il va « ressusciter » le hip hop sur fond de pyramides. La fièvre du Nil peut aussi contaminer tout un titre – c’est le cas d’Egyptian Song de Rufus et Chaka Khan (1984) et de bien d’autres (promis, on vous épargnera ici Alexandrie, Alexandra). Depuis les années 1980, au sein du rap et du RnB américain, la musique la plus populaire au monde, l’Égypte antique fait un tube ! Mais pourquoi un tel engouement pour une civilisation semblant si lointaine a priori de l’univers des East et West Coast et du bling-bling ? L’explication est loin d’être frivole ; elle est même très politique.
À gauche, la pochette de l’album « I Am » de Nas, au centre, l’affiche du film « Homecoming » de Beyoncé et à droite, la pochette de l’album « Queen » de Nicki Minaj
Ces références à l’Antiquité égyptienne – tel que les recense et les décode Antiquipop, carnet scientifique sur internet dédié à l’Antiquité dans la culture contemporaine tenu par des doctorants en histoire – se font de plus en plus nombreuses ces dernières années. Cette tendance va de la simple citation à travers un accessoire – Jaden Smith (le fils de Will Smith) qui, dans le clip Give It to ‘em, arbore un tee-shirt flanqué d’Anubis, le dieu des morts à tête de chacal – ou à une scénographie complète, telle celle choisie par Rihanna, devenue reine égyptienne, pour un concert à Londres, en 2012, avec au centre de la scène une immense tête de pharaon.
« Cette utilisation de l’imagerie égyptienne est plus qu’une tendance artistique, c’est un genre, enraciné dans le mouvement des droits civiques et le mouvement du Black Power. »
Daniel Soliman
Selon Daniel Soliman, conservateur des collections égyptiennes au musée national des antiquités de Leiden (Pays-Bas), la passion des artistes afro-américains pour l’Égypte antique cristallise des enjeux aujourd’hui portés par les revendications du Black Lives Matter. « Cette utilisation de l’imagerie égyptienne, explique le spécialiste, est plus qu’une tendance artistique, c’est un genre, enraciné dans le mouvement des droits civiques et le mouvement du Black Power. À partir des années 1950, les Américains de la diaspora africaine ont été de plus en plus nombreux à se pencher sur leur identité et leur histoire. Ils ne voulaient pas se laisser définir uniquement par la tragédie de la traite transatlantique des esclaves et par la ségrégation. Certains se sont tournés vers l’étude des cultures africaines pour trouver force, espoir et inspiration. En même temps, ils ont remis en question les perspectives eurocentriques sur l’histoire de l’Afrique. »
Toujours selon Daniel Soliman, les premiers artistes à avoir puisé dans l’Égypte antique leur iconographie remontent à il y a cinquante ans, lorsque les musiciens de jazz tels que les bien nommés The Pharaohs ou Sun Ra Arkestra ont construit tout un discours autour d’un passé glorieux projeté dans le futur : ce qu’on appellera l’afrofuturisme. Un héritage qui infuse ensuite dans la musique populaire des années 1980, des pyramides disco d’Earth Wind and Fire à l’inclassable Egyptian Lover.
Pochette de l’album « The Crown » de Gary Byrd, 1983
Toutânkhamon et Malcom X même combat. Dès 1975, Gary Byrd est l’un des premiers artistes noirs à utiliser sa musique pour glorifier le passé de l’Égypte antique, terre d’une civilisation brillante – son album The Crown entend ainsi littéralement couronner les origines des Noirs ; la pochette met en valeur des pyramides et les paroles parlent d’elles-mêmes : « You were the builders of the pyramids, you were the face upon the sphinx. You rode on the Nile in grace and style. »
Autre exemple célèbre et des plus magiques sur le plan visuel : Remember the Time de Michael Jackson. Sorti en 1992, le clip cultissime montre le King of Pop en sorcier et convoque une pléiade de stars : le basketteur Magic Johnson a revêtu le costume de garde du palais royal, l’acteur Eddie Murphy incarne le pharaon Ramsès et la mannequin Iman joue les Néfertiti. Si on s’arrange au passage avec l’histoire (Néfertiti était l’épouse d’Akhenaton et une dynastie la sépare de Ramsès), c’est parce qu’il s’agit d’une Égypte fantasmée, un cas loin d’être isolé dans cette Antiquité à la sauce rap et RnB – la palme du regard décalé, voire déjanté, revenant au clip California Roll de Snoop Dogg, une histoire de stupéfiants futuriste rythmée par la métamorphose du dieu Anubis en… Canubis.
« Remember the Time » de Michael Jackson : le réalisateur John Singleton entouré de Eddie Murphy, Michael Jackson et Iman, 1992
L’Égypte, étendard de l’Afrique, semble cristalliser pour de nombreux rappeurs afro-américains un paradis perdu à travers lequel ils cherchent à affirmer leur identité originelle.
Plus sérieusement, l’Égypte, étendard de l’Afrique, semble cristalliser pour de nombreux rappeurs afro-américains un paradis perdu à travers lequel ils cherchent à affirmer leur identité originelle. Ce qui s’exprime à grand renfort d’effets spéciaux dans le clip Patience de Damien Marley – le fils de Bob – en featuring avec le rappeur Nas (et les hœurs d’Amadou & Mariam), où le décor empreint d’égyptianité soutient un discours axé sur le Black Power. Entre lions et sphinx, zèbres et colosses de pierres, temples et masques, il s’agit de construire une Antiquité africaine. « Sabali » (patience en bambara) scande le refrain. Sabali, le jour viendra…
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